Chapitre Premier


ma photo de passeport
« Would you like to disembark? » une voix demande derrière moi. Depuis que l'avion s'est arrêté je regarde par un hublot le ballet des petits chariots électriques et des employés de l'aéroport JFK, des noirs pour la plupart, qui s'affairent autour des avions et je me dis que ça y est, je suis aux États-Unis et j'ai un peu peur de ce qui m'attend. Je me retourne et vois l'hôtesse de l'air debout derrière moi et la cabine vide. Je me lève et sors de l'avion, récupère ma valise et après avoir obtenu un visa de séjour de six mois au poste d'immigration je suis les flèches vers le grand hall d'arrivée et la sortie. Ce 8 août 1983 l'avion s'est posé à 18 heures, minuit heure de Paris.

Dans la foule je vois pour la première fois de ma vie un homme énorme dans un costume sur mesure, et tout de suite après, quelques mètres plus loin, la silhouette de mon très petit ami Carlos, qui vient de la gauche en tirant une petite valise à roulettes. J'ai du mal à y croire mais je ne peux pas me tromper, c'est bien lui, avec son éternelle casquette cubaine! Je l'appelle « Carlos! Patato! »

Il s'arrête et regarde vers moi. Je m'approche et me baisse pour l'embrasser. Nous avions parlé au téléphone il y a une quinzaine de jours. Il me dit qu'il vient d'arriver de Porto Rico, où il a sa résidence familiale. Quelle heureuse coïncidence! Je suis soulagée de le trouver car je ne savais pas comment faire pour aller chez les Dalto une fois arrivée à Manhattan. Lui, il habite avec eux et il connait le chemin. A partir de maintenant je n'ai plus qu'à le suivre.

Nous sortons et la chaleur nous tombe dessus. Il doit faire plus de 30°. Nous arrivons à un car en partance imminente et Carlos me dit de monter. Il me suit et tandis que je paie mon trajet il me demande de payer le sien aussi car il n'a pas d'argent. J'éprouve un choc au creux de l'estomac. Je suis venue avec très peu d'argent car j'ai arrêté de travailler avant d'acheter mon billet d'avion, et quand j'ai voulu l'acheter -un vol à bas prix pour les jeunes- la voyagiste m'a dit qu'il n'y avait aucune place disponible avant trois semaines, et j'ai donc dépensé la plupart de mon argent à Paris avant de partir. Je dois donc être très économe et voilà que Carlos est à ma charge! Cela fait trente dollars au lieu de quinze qui quittent mon porte-monnaie.

 Arrivés à Midtown Manhattan nous prenons un taxi en direction de l'Upper West Side. La nuit est tombée mais dans la lumière des lampadaires et des phares je vois avec plaisir que le quartier où habitent les Dalto est verdoyant car nous longeons un grand parc à faible allure et les rues sont étroites et bordées d'arbres, les maisons n'ont pas plus de trois étages et il y a des jardinets devant. Carlos, penché vers le chauffeur, lui donne les indications « Make a right. » Drôle d'expression. Je paie le taxi et Carlos sonne à une porte au rez-de-chaussée qui s'ouvre aussitôt. J'avais annoncé mon arrivée à Jorge la veille et lui avais demandé de m'héberger quelques jours. Il n'avait pas donné de réponse claire. Maintenant il nous sourit, tend un bras et nous appelle d'une voix chaleureuse. « Axelle! Patato! Come on in! »

Maintenant je sens que ce n'est plus moi qui dirige mais Jorge et Carlos. Je revois Adela, l'épouse de Jorge, et fais la connaissance de leurs deux fils Bill et Miles. Dès notre arrivée Carlos téléphone à Norma, une amie dont il m'avait déjà parlé en termes élogieux, qui s'occupe d'organiser des concerts. Il lui dit que je suis arrivée, parle encore un peu avec elle et me tend l'appareil pour que je lui parle. Elle me dit que Carlos lui a beaucoup parlé de moi et « I'm dying to meet you! ». Je trouve l'expression un peu forte car qu'a-t'il bien pu lui dire qui la fasse mourir d'envie de me rencontrer? Elle me demande combien de temps je vais rester à New York et je dis que je ne sais pas, et pendant quelques secondes elle ne sait pas quoi dire.

J'aimerais bien qu'on me montre une chambre où je puisse ranger mes bagages et dormir mais au lieu de ça les deux hommes m'offrent un coup de mamajuana, un breuvage de la République Dominicaine fait avec du rhum blanc dans lequel ont longtemps macéré des herbes, des écorces et, parait-il, un pénis de tortue carey. Cette potion a des vertus énergisantes et les hommes surtout y ont recours –on s'en douterait– pour améliorer leur performance sexuelle. C'est amer et parfumé, pas désagréable. Puis Carlos me dit qu'on sort et me revoilà comme l'an dernier à Paris, l'accompagnant partout sans savoir à l'avance où nous allons.

Devant la porte Carlos demande les clés de son studio à Jorge qui lui lance du milieu de la pièce un énorme trousseau. Et nous voilà dehors. Je ne sais pas où nous allons mais j'ai au moins la certitude de ne pas coucher dehors tant que je reste avec lui. Après une courte marche nous arrivons à Broadway et montons un escalier tout droit à côté du magasin de vêtements GAP. Là haut nous sommes accueillis par un vigile qui salue Carlos et lui fait signe d'entrer. Carlos tend le bras vers moi pour m'inclure avec lui et je le suis à l'intérieur. Nous sommes dans un club très vaste. Un orchestre de salsa est en train de jouer, des couples de danseurs fourmillent gracieusement sur la piste, le bar à gauche est très occupé et au fond de la salle face à l'entrée il y a des tables et des chaises en bord de piste et tout contre le mur des banquettes sur une estrade. En traversant la foule j'entends un homme dire sur mon passage: « Que pollo! ».


Jorge Dalto (piano) et Patato (congas) faisaient partie du Latin Jazz Ensemble de Tito Puente.
Carlos se dirige vers le bar et commande une bière. Je fais de même et c'est encore moi qui paie! Des gens viennent le saluer affectueusement et il me présente à plusieurs amis. Les hommes ont fière allure avec les cheveux coupés courts, une fine moustache parfois, et des costumes et souliers classiques de qualité. Par contraste les robes des femmes ont l'air plutôt bas de gamme. Ces femmes sont de petites employées qui ne gagnent pas une fortune, mais elles aiment ce qui brille: le satin, les paillettes... Bon, il va falloir s'habituer, la mode parisienne est loin derrière. Un peu plus tard Carlos me tend son paquet de cigarettes. Je sais ce que cela veut dire: il y a de la cocaïne dans un billet plié à l'intérieur. Je repère les toilettes pour dames et m'y dirige. Surprise, les compartiments individuels ont des cloisons qui s'arrêtent à vingt centimètres du sol et ne montent que jusqu'à environ 2,50m. Qu'à cela ne tienne. J'entends deux femmes en conciliabule dans un compartiment et la dame-pipi laisse faire. J'ai bien besoin d'un petit remontant. Après avoir sniffé une bonne dose je regagne la salle et me sens revigorée.

Puis nous nous asseyons en bord de piste avec des amis de Carlos. Je le vois parler à plusieurs hommes et ensuite ils parlent à l'un des musiciens, le joueur de congas, et Carlos vient vers moi et me dit que le conguero me laisse gentiment faire une descarga sur ses instruments. Je dis que je ne veux pas, que mon niveau n'est pas assez bon pour jouer en pubic avec un orchestre et que je suis morte de fatigue mais rien n'y fait. Plus je refuse, plus ils insistent, comme s'ils croyaient que je refuse seulement pour me faire prier. La seule façon d'échapper à cette humiliation serait de m'enfuir, mais où irais-je seule dans la nuit, tout juste arrivée dans le pays? Et comme Carlos a les clés du studio je suis bien forcée de rester avec lui. L'orchestre s'est mis en mode d'attente, répétant le même motif à un volume modéré pour faire monter la tension et signaler un solo qui va commencer. Alors finalement je cède à leurs insistences, la mort dans l'âme et à contre-coeur je monte sur scène et m'asseois devant les congas. Mais au lieu de me lancer dans une improvisation et me couvrir de ridicule, car je n'ai pas d'illusions sur mon niveau, je me contente de jouer le rythme de base. La musique reprend et je continue à jouer le rythme de guaracha sans essayer de faire de fioritures. Je sais que si je m'aventure à improviser je serai jugée sans indulgence. Je vois les percussionistes me regarder avec intérêt et expectative, la cowbell, les maracas, tous m'encouragent à me lancer mais je n'en démordrai pas. Finalement on me laisse repartir.

Je me rasseois à la grande table. Carlos est à une extrémité, en discussion animée avec un homme. Tandis que je rumine le sale coup qu'il vient de me faire, un homme s'asseoit en face de moi. Il est grand, mince et pâle, tout de noir vêtu, les cheveux mi-longs et noirs. Il commence tout de suite à me dire du mal de Patato. Il dit qu'il est vieux, un has-been, dépassé, et des variations sur ce thème si bien que très vite j'ai honte d'être la petite amie de Carlos. Je l'écoute sans rien dire tandis que du coin de l'oeil je vois que l'objet de ce discours ne semble pas avoir remarqué cet homme qui me parle. L'homme continue. Il parle sans jamais sourire comme s'il avait le trac. Il me dit qu'il est bassiste dans un orchestre de salsa, qu'il habite à Queens et qu'il est le père d'un garçon de cinq ans dont il a la garde. Il m'invite à aller chez lui pour une heure pour discuter au calme et après il me raccompagnera. J'ai oublié certains de ses arguments mais quand il eut fini son discours j'avais vraiment envie d'aller avec lui juste pour une heure. Alors je suis allée demander à Carlos s'il n'y voyait pas d'inconvénient. Je croyais vraiment que l'homme était de bonne foi et qu'il allait me raccompagner au club après une heure de causette, et j'avais très envie de me faire des amis de mon âge.

Carlos me répond « If you go, don't come back. » Je me suis sentie déchirée entre les deux et finalement j'ai renoncé à partir avec cet homme, préférant rester en bons termes avec Carlos et la sécurité immédiate d'un lit où dormir. En même temps j'étais très en colère contre Carlos pour son intransigeance. Dans mon amertume je me souvenais des conseils de la Péruvienne qui m'avait invitée à passer avec elle, dans l'appartement d'un ami absent, mes derniers jours à Paris. Elle disait avoir beaucoup voyagé et forte de son expérience, m'avait conseillé à plusieurs reprises de laisser tomber mon vieil ami à la première occasion, mais chaque fois qu'elle me donnait ce conseil je me demandais si ce n'était pas imprudent de s'aventurer la nuit avec des inconnus. Elle en parlait à son aise! Carlos était la seule personne que je connaissais aux USA. (Je ne compte pas Jorge car il était marié et père de famille.) Cela n'aurait pas été judicieux de l'humilier publiquement en partant avec un autre homme car alors je n'aurais plus jamais pu compter sur lui pour quoi que ce soit et j'aurais été mise sur la liste noire dans tout le milieu de la musique afro-cubaine. Et malgré mon amertume temporaire, comme je l'ai admis plus tard, aucun homme digne de ce nom n'accepterait que sa femme parte avec un autre homme, qui plus est dans un lieu public où il est connu, même avec la promesse de revenir dans une heure. Ayant reçu ma réponse négative, l'homme est parti.

Quelques temps plus tard nous sortons et traversons Broadway pour aller à Ochentas, un autre club qui est presque en face, à l'angle de Broadway et la 94ème rue. Le même scenario se reproduit: entrée gratuite, cocaïne gratuite, boissons à mes frais. Ce club était plus petit, l'ambiance était plus intime qu'au Club Broadway dont nous sortions, l'éclairage et la décoration plus raffinés. Et plus tard encore –entre le décalage horaire, la privation de sommeil et la cocaïne j'avais perdu la notion du temps– nous avons pris un taxi et traversé Central Park pour aller sur l'East Side où se trouvait un autre club, el Corso. Celui-là était très grand, comme un théâtre sans les fauteuils, tout en velours et moquette rouges, cossu et confortable, les hommes vêtus de smokings noirs, coiffés et rasés au millimètre près, certains avec du vernis incolore sur les ongles, le bijou en or de rigueur, même un petit anneau à l'oreille. On aurait dit un paradis pour mafiosi. La cocaïne et la musique étaient excellentes.

Le jour était déjà levé quand nous sommes allés à un quatrième club, el Pozo, le Puits, un after-hours, un de ces clubs clandestins qui prennent la relève quand les noctambules insomniaques ne veulent toujours pas rentrer chez eux. Ce club-discothèque avait la meilleure sono et les meilleurs disques de salsa que j'aie jamais entendus. Et la piste de danse était toujours vide ou presque car peu de femmes y venaient, ce qui m'a permis de donner libre cours ma passion pour la danse chaque fois que j'y allais. Mais le soir de mon arrivée je n'étais pas d'humeur. Je suivais docilement Carlos comme une somnambule, habituée que j'étais à son style de vie imprévisible. Il suffisait de patienter.

Enfin deux heures plus tard il a décidé de partir. A la sortie du club la lumière du jour nous a frappés comme une vengeance céleste. Nous avons pris un taxi pour aller au studio de Jorge qui se trouve dans le Garment District sur la 18 ou 19ème rue, entre la 7ème et la 8ème Avenue. La ville commençait à reprendre son activité quotidienne quand nous sommes arrivés à l'entrée de l'immeuble. Carlos a sorti la grosse poignée de clés, et il les a longuement examinées pour trouver la bonne. L'ayant trouvée il la glissa dans la serrure et essaya de tourner mais elle refusait de bouger. Il y avait du jeu dans la serrure. Je tombais de sommeil et il a fallu encore attendre vingt minutes avant que la clé n'ouvre la porte!

Arrivés au deuxième étage il fallait ouvrir une porte d'accès à l'étage et à nouveau trouver la bonne clé, ce qui prit encore un temps considérable. Enfin nous nous trouvâmes devant la porte du studio de Jorge et c'est là que je me suis souvenue du film Bananas de Woody Allen car toutes ces serrures de sécurité n'étaient pas une exagération dans le film, elles étaient véritablement devant nous, il y en avait quatre ou cinq toutes différentes et il fallait toutes les ouvrir sous peine de camper à l'extérieur.

Quand nous avons enfin franchi le seuil du hâvre de repos le jour inondait la pièce. Des baies vitrées occupaient tout le mur côté rue. L'espace, découpé en forme de L dans un loft qui autrefois occupait tout l'étage, contenait des claviers en tous genres, des amplificateurs, des micros, des câbles... Il y avait un canapé-lit et un distributeur d'eau chaude et froide. Carlos a ouvert le lit et j'ai enfin pu dormir.

Il s'est levé le premier et quand je me suis réveillée il était prêt à sortir. Il m'a dit qu'il devait se dépêcher et m'a expliqué où et comment prendre le métro pour le rejoindre un peu plus tard chez les Dalto. Il m'a laissé les clés et je suis sortie un peu plus tard pour trouver quelque chose à manger. Le quartier étant un quartier industriel n'avait que des restaurants ou des mini-supérettes. J'ai acheté du café soluble et une livre de sucre plus un sandwich, et dans un drugstore j'ai acheté du dentifrice et une brosse à dents car je n'avais pas mes affaires de toilette avec moi. J'ai eu la mauvaise surprise de voir que la taxe était ajoutée à la caisse au prix annoncé sur tout ce qui n'est pas nourriture. Même à 8,25% cela me faisait mal. Puis je suis retournée au studio. J'avais repéré lesquelles des clés ouvraient les différentes serrures. Elles étaient codées avec des numéros. Je n'ai rencontré personne. Je n'entendais pas un bruit, l'immeuble semblait désert.

J'ai fait un brin de toilette à l'évier qui, comme le wc, était au détour du couloir dans les parties communes. Heureusement par cette chaleur ils étaient d'une propreté impeccable et une forte odeur de désinfectant au pin embaumait l'endroit. Cette odeur est restée gravée dans ma mémoire. Je l'ai souvent sentie lors de mon séjour aux USA car ce nettoyant est très populaire, et chaque fois je me suis souvenue de mon bref séjour dans le studio de Jorge.

En début de soirée j'ai pris le métro pour rejoindre Carlos chez les Dalto: ligne n°1, direct de la 18ème à la 96ème rue. Le jeton (token) coûte 90 centimes. Il y a une drôle d'odeur, pas vraiment désagréable. L'odeur du métro new-yorkais! Les parois intérieures et extérieures des wagons sont couvertes de graffiti, juste des noms ou des initiales sans aucune recherche esthétique. Il n'y a pas dix centimètres carrés qui ne soient couverts de ces lettres illisibles et malgré l'aspect complètement psychotique du décor, personne n'a l'air de remarquer. Bien sûr, ils voient ça tous les jours, ils ont l'habitude, ils ne s'étonnent pas.

J'avais besoin de changer de vêtements et de transporter ma valise au studio mais avant de faire cela je voulais distribuer les quelques cadeaux que j'avais apportés: une paire de mocassins beiges en chevreau à semelle de cuir pour Carlos, un ensemble jupe-haut en coton léger avec un travail de marbrures vertes comme sur l'intérieur des couvertures de livres pour Adela, et une veste d'été couleur mastic de Yves Saint Laurent presque neuve pour Jorge. Elle lui allait très bien. Mais je sentais une réticence de la part d'Adela et de Jorge malgré les sourires et le ton enthousiaste de ce dernier. Je comprenais bien qu'ils ne souhaitaient pas que je m'incruste. J'étais pourtant venue aux USA avec l'impression que Jorge avait de l'estime pour moi en tant que musicienne et j'espérais secrètement qu'il allait m'aider, me mettre le pied à l'étrier. C'est d'ailleurs pour cela que j'étais venue. Sans cette vague impression je n'aurais pas pris le risque. Mais maintenant que j'étais là je me sentais de trop, et pas seulement parce que leur appartement était trop petit.

Je me suis renseignée sur le prix des loyers, du salaire horaire d'une secrétaire ou d'une vendeuse. Ça n'allait pas être facile. Au rez-de-chaussée de l'immeuble le propriétaire grec avait son atelier de fourreur. J'essayais de l'éviter car je n'avais pas le droit d'habiter dans le loft mais ce jour-là il me dit bonjour quand je sortis et je lui répondis. Puis il commença à me poser des questions, d'où je venais etc. et je finis par lui dire que j'étais à la recherche d'un travail. Il me demanda si j'avais une compétence quelconque dans le métier de la fourrure et je lui dis que non. Il s'éloigna et disparut derrière un rayonnage puis il m'appela. Je le rejoignis. Il me tournait le dos et quand il fit volte face il se colla à moi sans rien dire, le pénis semi-rigide à l'air. Je m'enfuis de la boutique, épouvantée.

Carlos et moi continuions à aller dans les mêmes clubs que le soir de mon arrivée. Je refusais une fois sur deux ses offres de cocaïne. Un de ses amis me demanda pourquoi je la refusais. Je lui répondis que je ne voulais pas devenir accro. Il me demanda quels étaient mes projets et je lui répondis en toute sincérité que j'aimerais faire des études supérieures. Il me dit que c'était très bien.

Nous étions souvent avec un homme d'une cinquantaine d'année et son fils Luis de dix-huit ans. Le père était un trafiquant et Luis sniffait la cocaïne avec un vaporisateur de poche, le genre de flacon en plastique qu'on presse pour éjecter un remède anti-rhume. Je plaignais secrètement ce jeune homme. Un jour pendant un concert je le vis tourner de l'œil après une prise. La mort mise à part, il n'y avait aucune limite à sa prise de drogue puisque son père la lui donnait gratuitement.

 Une fin de soirée nous avons rencontré le chanteur Hector Casanova. C'était un homme très sympathique, au physique agréable, avec une belle carrière de chanteur à son actif car c'était un véritable sonero, un chanteur et improvisateur de vers dans le style son montuno, un style de musique typique de Cuba très apprécié des connaisseurs et qui se faisait rare. C'était un grand ami de Carlos car tous deux étaient de Cuba et pouvaient se comprendre avec l'accent, le sens de l'humour et dans l'argot de là-bas. La bonne humeur ambiante m'a encouragée à faire part aux deux hommes d'une découverte intriguante, la façon dont ceux qui parlaient espagnol parsemaient leur discours de mot anglais hispanisés. « Yes, it's called "Spanglish" » répond Casanova. « Alors, » répondis-je, « comment dit-on Spanglish en espagnol? "Espinglès"? » Je venais d'inventer le mot, j'étais dans cet état d'ébullition mentale et de fatigue où on dit ce qui nous passe par la tête. Il éclata d'un grand rire et je fus très contente de l'avoir amusé.

Une autre fois Carlos me présenta à Bill Cosby, un comédien noir qui avait son propre sitcom sur une des grandes chaînes de télévision. Mais cela, je ne le savais pas encore. Je n'avais jamais entendu parler de Bill Cosby. Je me sentais trahie. Je connaissais un Bing Crosby, un excellent chanteur des années 40-50, et voilà qu'on changeait la donne en me présentant quelqu'un qui avait presque le même nom. Je saluai le monsieur avec une expression sans doute un peu hésitante et quelqu'un lui dit rapidement que je ne savais pas qui il était. Il ne devait pas y avoir grand monde dans mon cas. Les gens n'en revenaient pas. « Comment? Tu ne sais pas qui est Bill Cosby? » C'était presque un sacrilège à leurs yeux.

* * *

Carlos et Jorge parlaient d'un fait divers ahurissant: Il y avait eu une explosion tout près du studio de Jorge et un homme avait été éjecté par la fenêtre du quatrième étage et était mort de sa chute dans la rue. Il s'avéra qu'il y avait un laboratoire de cocaïne dans l'immeuble, et que c'est en allumant son cigare dans un air surchargé de vapeurs inflammables que l'homme avait déclenché l'explosion. Et l'homme, je l'avais rencontré il y avait juste quelques jours, un homme à l'allure de planteur, vêtu d'un costume de lin crème et coiffé d'un Panama, fumant le cigare. Je me souvenais très bien de lui, Carlos me l'avait présenté. Et maintenant il était mort?

Je tentai d'en savoir davantage par les journaux mais je ne trouvai pas un seul article qui parle de ce fait divers pourtant intéressant. Avec le recul du temps, cette nouvelle était évidemment fausse. La cocaïne n'était pas fabriquée sur le territoire des Etats Unis mais importée toute faite, blanche et pure. Donc cette histoire d'explosion et de laboratoire dans le voisinage du studio de Jorge était une invention mais dans quel but? Pour me faire peur? Pour me faire fuir?

Il fallait absolument que je trouve du travail. Je lisais les petites annonces dans le Village Voice. Dans la partie réservée aux musiciens, il n'y avait des offres que pour les musiciens de rock'n roll. Je demandai à Bill, le fils aîné des Dalto, ce que "gig" voulait dire. Il me dit que c'était un travail de musicien.

Quelqu'un cherchait une nanny pour s'occuper de trois enfants. Je prends rendez-vous. L'appartement est dans un beau quartier, l'immeuble cossu. La dame de céans, mère des trois enfants m'explique le travail qu'elle attend de sa nanny. En résumé il faut travailler dix-huit heures par jour. Bien sûr ce n'est pas du travail comme à l'usine mais il faut être avec les enfants et quand ils sont à l'école il faut ranger, nettoyer, préparer leur chambre, leurs affaires, leurs repas. Et quand on se retire pour la nuit, on ouvre la petite porte au fond de la cuisine, qui donne sur une chambre minuscule. Et la paie est de... j'ai oublié, mais c'était très peu car on était nourrie, logée et blanchie. J'étais horrifiée mais n'en laissai rien voir. Alors, l'esclavage existait toujours! On nous avait menti! J'étais tellement abattue que je n'arrivais pas à parler. La femme s'attendait à ce que je considère son offre comme une aubaine, mais j'avais trente ans, pas seize, et je ne venais ni de l'Europe de l'est ni d'Amérique du sud mais d'un pays développé. Quand finalement je parvins à dire quelques mots ma voix était presque inaudible. « I can't hear you. Speak up! » me dit-elle avec impatience. Je lui dis que je faisais des études de musique, que la musique que j'étudiais spécialement était le Latin-Jazz. Je lui demandai si elle connaissait Jorge Dalto? Et je lui expliquai que je devais aller à des concerts le soir, alors je ne pensais pas que je pourrais être la nanny dont elle avait besoin.

Un jour je me suis retrouvée dans un bureau où plusieurs hommes discutaient en espagnol. Norma m'avait donné rendez-vous à cet endroit pour une entrevue d'embauche et elle me demanda de frapper un texte à la machine pour faire un test. C'était une IBM à boule avec un clavier américain, où le M est à l'endroit où se trouve la virgule sur les claviers AZERTY, et à la fin de l'exercice il y avait des M à la fin de tous les mots qui étaient suivis d'une virgule dans le modèle!

J'expliquai à Norma que c'était juste une question d'habitude, que les différences entre les deux claviers n'étaient pas très nombreuses et que sur un clavier AZERTY j'avais une bonne vitesse de frappe mais en même temps j'avais un sentiment d'irréel. Est-ce que j'étais venue aux USA, à New York, pour passer des tests de dactylo? Et qui était Norma pour me juger? Elle n'avait pas l'allure professionnelle à laquelle Carlos m'avait préparée. Ce qui me gênait le plus c'était ses cheveux crépus mal entretenus avec des racines de cinq centimètres et une ancienne teinture auburn, et le son de sa voix avec le nez perpétuellement bouché. Elle était presque émaciée et portait des vêtements qui faisaient pauvre: toujours les mêmes jeans délavés, T-shirt défraîchi, baskets déformés. Pourtant Carlos m'avait parlé d'elle avec admiration comme si c'était une organisatrice, une femme d'affaire qui savait négocier et obtenir des résultats. Et chaque fois qu'ils étaient ensemble, ils parlaient des concerts passés comme du bon vieux temps, et Norma plaçait toujours quelque part l'expression « I took care of business. » Et je me demandais pourquoi elle parlait seulement au passé, pourquoi elle ne parlait pas de ses projets du moment, des concerts, des tournées en préparation mais d'un autre côté, vu son apparence, il était facile de comprendre pourquoi elle n'était pas ou plus dans le business.

Une vague de chaleur accablait la ville. « SUN BAKES APPLE » titrait le New York Post. Je me forçais à sortir car je n'avais pas traversé l'Atlantique pour rester enfermée dans le studio. De même que les enfants qui apprennent à lire déchiffrent machinalement ce qui est écrit sur la boîte de céréales ou de cacao du petit déjeuner, je lisais malgré moi l'étiquette du pot de café soluble et la boîte de sucre, qui offrait un poncho imperméable gratuit contre quinze preuves d'achat. Quand j'étais excédée de lire et relire cette offre ridicule vu la saison, je me levais pour sortir. J'ai visité un peu Greenwich Village mais tout me semblait trop affecté par le désir d'attirer les touristes. J'ai commandé un express en terrasse et avec des minauderies la serveuse m'a apporté un express avec un zeste de citron posé sur la soucoupe et une facture qui m'a fait gémir.

Au carrefour de Spring j'ai voulu traverser la Sixième Avenue vers la partie ouest du Village. L'asphalte exhalait un souffle âcre et brûlant. Il était 18 heures et le soleil était à 45° dans un ciel sans nuage. Il allait encore chauffer au moins une heure. Je me suis retrouvée au milieu de l'avenue, entourée de cette vaste étendue noire et torride, me sentant fragile dans ma tenue légère et ma situation instable, au comble de la misère. Arrivée de l'autre côté je vis les autos démarrer au quart de seconde et foncer, les conducteurs invisibles. Des machines, des machines partout, et parmi les humains si peu d'humanité.

J'ai tenté ma chance comme mannequin car à Paris j'avais pris des cours pour marcher comme il faut et déboutonner mon vêtement d'une seule main avec élégance. Comme il y avait de nombreux sièges sociaux de fabricants de vêtement dans le quartier du studio, je me suis pointée au petit bonheur la chance, sans prendre rendez-vous. J'ai surpris des hommes solitaires qui ne faisaient rien d'autre que prendre le frais dans leur bureau, la clim' au maximum. Je portais une robe très osée quand j'y pense. C'était le même modèle que la fameuse robe de Marilyn Monroe quand elle danse sur la grille du métro: le dos nu, donc pas de soutien-gorge possible, très échancrée devant, boutonnée sur le devant jusqu'à la taille et nouée derrière la tête. La jupe était très évasée. Elle était en lin imprimé de coups de pinceau désordonnés de couleur fuschia, marine, kaki et noir sur fond beige, donnant l'effet d'un camouflage en forêt tropicale. Et je me présentais ainsi dévêtue à de parfaits inconnus qui ont dû croire qu'ils hallucinaient ou que la concurrence leur tendait un piège.

Cette tactique s'étant révélée infructueuse, je réfléchissais à ma prochaine campagne pour trouver un job quand Adela m'annonça froidement que Jorge allait avoir besoin de son studio. Je savais ce que cela voulait dire. Et au cas où je n'aurais pas compris, elle ajouta que l'épouse de Carlos allait venir passer quelques jours à New York. Je savais que Mme Valdès, tout comme Carlos, pratiquait la Santeria et j'eus peur qu'elle me fasse du mal.

Je décidai de fuir la ville temporairement, et achetai un billet de car Greyhound pour Toronto. Il y avait là-bas un Canadien dont j'avais fait la connaissance à Paris juste le mois dernier, et qui m'avait dit qu'il espérait ma visite si jamais je traversais l'Atlantique. Je lui annonçai mon arrivée et il m'invita chez lui. « You're very welcome! » répondit-il à mes remerciements.

Quand j'annonçai mon départ à Carlos et aux Dalto ils se montrèrent très aimables. Ils s'arrangèrent pour que quelqu'un me conduise en voiture jusqu'à Port Authority, la gare routière. Carlos m'offrit une grande bouteille de rhum blanc en emballage cadeau imitant un glaçon, avec un ou deux verres gratuits, mais je refusai le cadeau car je ne voulais pas me saôuler en route et j'avais déjà mon maximum de bagages. Le voyage allait durer treize heures.


[ACCUEIL] - [SOMMAIRE] - [CONTACT][Chapitre 2]