Chapitre 2

carte du trajet New York-Toronto
carte de Toronto
vue de Queen Street West

Dennis habitait tout au bout de Queen Street West dans un immeuble ancien de deux ou trois étages avec une façade en brique, dans la vieille ville qui est bâtie toute en longueur au bord du Lac Ontario. Ici les immeubles sont de deux étages maximum, et de loin en loin on voit la tour de guet qui signale une caserne de pompiers. Ainsi avant l'invention du téléphone ils pouvaient voir où avait lieu l'incendie. Comme dans l'immeuble où était le studio de Jorge, l'escalier montait tout droit jusqu'à l'étage. Je n'avais jamais vu ça en France.

Les premiers jours chez Dennis se déroulèrent sur le ton de la bienvenue et de la courtoisie. Nous eûmes des discussions aimables en buvant des bières bien fraîches. C'est de lui que j'appris le mot d'argot "booze" qui désigne toute boisson alcoolisée. En fin de soirée il se retirait dans sa chambre et me laissait l'usage du salon. Le jour il travaillait dans un bureau mais sa véritable vocation, c'était l'art dramatique. Il était acteur. Il m'invita à une soirée chez des amis artistes dans le quartier. Il y avait là une femme très petite que personne ne semblait connaître car nul ne lui parlait, et les seuls sons qui sortirent de son gosier au beau milieu des conversations et des rires furent quelques trilles en voix de tête, révélateurs d'une formation au chant classique, ce qui ne manqua pas de me faire penser à ma mère. C'était comme une mauvaise blague: je venais de faire tout ce chemin et à peine posés mes bagages je m'apercevais que ma mère était toujours pendue à mes basques. Mais je ne pouvais pas m'attarder sur cette pensée.

Je ne pus cacher longtemps à Dennis que j'étais complètement fauchée. Si je le laissais toujours payer ce n'était pas par pingrerie. Il fut obligé de m'aider à trouver un travail et prit contact avec une connaissance. Cet homme, Karl, nous invita à dîner chez lui et il fit preuve d'une excellente hospitalité. Après le dîner il nous invita à passer au salon et en prenant café et digestif nous eûmes une conversation à bâtons rompus dans une ambiance confortable et détendue.

Dennis ne m'avait rien dit à l'avance. Karl était propriétaire d'un restaurant en ville, et suite à cette soirée il m'embaucha comme caissière pour le repas de midi. Dès lors tous les jours je me rendis à son restaurant pour aider aux préparatifs du repas de midi et tenir la caisse jusqu'à 14 heures. Mon trajet était assez long. Il fallait d'abord que je prenne le tramway jusqu'à Yonge Street au centre ville, et ensuite le métro assez loin vers le nord. Et je gagnais très peu, pas assez pour pouvoir aller vivre ailleurs.

Je ne sais pas quand ce petit "bobo" avait commencé mais je me souviens très bien que je l'avais déjà quand je travaillais chez Karl car j'étais gênée qu'il le voie quand il se tenait debout derrière moi à la caisse. Cela avait commencé comme un petit bouton normal dans le cou derrière l'oreille droite et je l'avais gratté; et un jour -comme je ne voyais rien je ne peux décrire que mes sensations tactiles- un morceau de chair vive est resté collé à la croûte quand j'ai tiré, et dès lors le bobo a pris du relief comme une verrue. Dès lors je portais la main derrière mon oreille dès que je ressentais de l'anxiété, ce qui était fréquent, et je palpais le bobo. Quand je sentais qu'une croûte s'était formée j'essayais de l'enlever mais la lésion restait toujours en relief Ainsi cette lésion dura plus d'un an avant que je trouve la force de ne plus y toucher et de la laisser guérir.

En dehors des heures de travail je lisais les journaux et les petites annonces d'offres d'emplois. Grâce à cette lecture assidue j'appris beaucoup d'expressions et de mots du langage courant. Je voyais beaucoup d'annonces d'offre d'emploi pour une "girl Friday" et je croyais que c'était un travail à temps partiel un jour par semaine, et je me demandais pourquoi ils voulaient tous la faire travailler le vendredi, pourquoi pas un autre jour? Mais c'était une expression désignant une employée de bureau à tout faire, le "Vendredi" étant une référence au Vendredi de Robinson Crusoë.

Je me mis à la recherche de bars ou de clubs où on jouait de la musique et où il était permis aux amateurs de jouer de temps en temps. Il y en avait quelques uns pas très loin. Un seul groupe jouait du jazz. Les autres jouaient plutôt du rock ou de la musique Country. Je n'étais pas du tout au courant de l'actualité de la pop musique, et j'étais très surprise du succès de The Police, de Annie Lenox et d'autres car, habituée à la musique afro-cubaine, je trouvais la pop anglophone très répétitive et monotone. Et ce "Every breath you take... I'll be watching you. Oh can't you see, you belong to me..." Comment des gens épris de liberté pouvaient-ils approuver ces paroles et faire de cette chanson obsédée et menaçante un des top-hits de l'année?

Le groupe de jazz avait une chanteuse. Je me suis présentée aux instrumentistes en disant que j'étais de passage pour quelque mois afin qu'ils comprennent que je n'avais pas l'intention de m'implanter à Toronto, et leur ai demandé s'ils voulaient bien m'accompagner pour que je puisse chanter en amateur. Mais malgré cette assurance la chanteuse prit très mal ma démarche. Par la suite les instrumentistes voulurent bien m'accompagner mais le firent de mauvaise grâce, comme pour me décourager. J'aurais préféré qu'ils me disent non une fois pour toutes! Je me souviens d'une fois où le contrebassiste se mit juste à ma droite et je n'entendis que lui pendant tout le morceau. On aurait dit qu'il essayait de me faire perdre le rythme car il changeait sans cesse le beat, tantôt accentuant le temps faible, tantôt le temps fort, et je n'entendais pas le piano ni la batterie pour me repérer. Heureusement j'ai pu chanter ma chanson jusqu'au bout sans me tromper. Mais une autre fois j'ai très mal chanté parce que je n'étais pas en forme, et quelques jours plus tard quelqu'un me fit écouter cette mauvaise prestation qui passait... à la radio! Et je ne sais combien de fois elle est passée sur les ondes car chaque fois que j'écoutais cette station je m'entendais. Y avait-il quelqu'un qui me haïssait à ce point? Et qui avait ses entrées dans les stations de radio?

Devant ce bar il y avait toujours un homme d'une trentaine d'année, qui avait l'air un peu "voile et vapeur" comme on disait autrefois, avec ses cheveux décolorés et savamment coiffés. Il avait un chariot de restauration d'où il vendait des chapathis, ces pitas indiennes qui se gonflent comme des ballons quand ellles cuisent, mais il ne vendait rien d'autre, alors que normalement ces pains accompagnent les plats en sauce. Chaque fois qu'il me voyait il en mettait une à cuire sous mes yeux et me demandait d'aller sur l'île avec lui, mais il ne me disait jamais ce qu'il y avait là-bas de si intéressant. J'étais encore à une dizaine d'année de réaliser que oui, quelqu'un me voulait du mal. Car n'ayant jamais fait de mal à personne, comment aurais-je pu le savoir et comprendre ce qui m'arrivait? Mais malgré cette ignorance l'homme avec son enthousiasme inexpliqué et son métier de guignol ne m'inspirait pas confiance, et je n'acceptai pas son invitation.

Je continuais à lire les offres d'emploi. Celles qui revenaient toujours, en plus de celles pour une "girl Friday", étaient des recherches d'"exotic dancer". Il y avait aussi des offres pour modèles-photo pour de la lingerie. J'ai répondu à une de ces annonces car j'avais un book de photos. Arrivée au rendez-vous, deux hommes d'à peu près mon âge me demandèrent d'enfiler la lingerie qu'ils devaient photographier. Il s'agissait de lingerie érotique d'un goût atroce et je me sentis très humiliée de me montrer dans cet accoutrement. Je comprendrai par la suite que quand un mot français apparaît dans un texte en anglais, cela veut dire qu'il y a une connotation sexuelle. Pour la lingerie ordinaire, l'annonce aurait parlé d'underwear. Finalement les deux hommes me dirent qu'ils cherchaient une femme qui avait l'allure de "the girl next door", la fille d'à côté, une femme sans rien de spécial. Je crois que mes cheveux courts ne faisaient pas l'affaire. Je leur montrai mon book et ils firent des observations sur la technique de prise de vue, l'éclairage, l'objectif, mais aucune sur moi en tant que modèle!

La première fois que j'avais raconté à quelqu'un ma promenade au bord du lac, à cinq minutes de chez Dennis, on m'avait dit "Surtout ne te baigne pas! L'eau est polluée." C'est pour cela sans doute que l'endroit était désert. Les anciens bâtiments balnéaires datant des années 40-50 étaient vides et muets mais en bon état. Pollué ou pas le lac avait son charme et j'allais m'y promener de temps en temps. C'était gratuit! Un jour de septembre je vis un rassemblement d'oies. Elles étaient dans l'eau près d'un ponton, très nombreuses et assez excitées, caquetant constamment à mi-voix. Puis une voix s'éleva au-dessus des autres avec un cri très rythmé "kaaa kaaa kaaa kaaa", et toutes les autres oies reprirent en choeur, et l'oie qui avait donné le signal à l'arrière du groupe s'envola, et elle fut suivie par toutes les autres dans un ordre précis, celles à l'arrière les premières, celles à l'avant en dernier, et tout en continuant à pousser leurs cris elles se mirent en formation dans le ciel et s'éloignèrent vers le sud, leurs cris s'amenuisant. J'étais bouleversée par ce spectacle inattendu, la beauté de ce ballet aérien parfaitement synchronisé, et ce chant du départ qui peut-être servait à régler les battements d'ailes et à encourager chaque individu. Car il en fallait du courage, de l'organisation et de la force à ces oies pour entreprendre ce long voyage. Quand le silence fut retombé j'eus un serrement au coeur. Je me dis que l'été était fini, qu'il fallait penser à l'hiver. Je rentrai lentement en écoutant dans ma tête ce morceau de musique qui m'hypnotisait. C'était "Ask Me Now" de Thelonious Monk. Je n'avais jamais rien entendu de cet artiste en France et mon séjour à Toronto est indissociablement lié à cette musique. J'adorais ces harmonies insolites, ces intervalles inhabituels et cette technique à la fois brillante et maladroite. Comme dit un commentateur sur YouTube "Toutes les fausses notes sont au bon endroit!"

Les jours se suivaient et se ressemblaient. Tous les soirs vers 17H30 j'appréhendais le retour de Dennis chez lui. J'avais beau chercher du travail je n'en trouvais pas. Au début quand j'avais commencé à travailler au restaurant de Karl il s'était un peu décontracté comme s'il était sûr que je n'allais pas tarder à déguerpir, mais le temps passait et tout mon maigre salaire partait en transport, nourriture et une bière par semaine au bar musical. J'étais coincée. Alors Dennis commença à faire pression. Il dit d'un ton maussade qu'il avait reçu sa facture de carte de crédit et que maintenant il devait payer ses vacances à Paris. Il voulut coucher avec moi et je ne pus refuser. Il me dit que quand il était gamin on l'appelait "Dennis the Menace" comme le personnage de B.D. et il m'a menacée plus ou moins subtilement, si bien que je commençai à me sentir très mal à l'aise et cherchai comment me tirer de là à tout prix.

Depuis peu j'avais fait la connaissance de Joe, un jeune homme de mon âge qui travaillait à son compte dans une boutique proche du bar à musique. Son métier était la création et réalisation d'enseignes peintes pour les boutiques. Il venait juste de créer son entreprise. Sur le moment je n'avais pas trouvé ce métier très intéressant mais comme depuis je me suis intéressée au graphisme des polices de caractères, je comprends et apprécie mieux le travail que cela représentait. Je lui fis part de mon problème. Il savait déjà dans quelles conditions je vivais chez Dennis. Maintenant je lui demandai de m'aider à partir et il m'invita à venir vivre chez lui. Il me montra son appartement, qu'il partageait avec un autre jeune homme. Il avait un bureau avec une grande vitre et une grande table, et une chambre attenante qui était petite et sans fenêtre, comme si la chambre était un recoin du bureau. Il partageait avec l'autre jeune homme une grande cuisine-salle à manger et une salle de bains-wc. Je n'avais jamais eu l'intention de devenir intime avec lui, je l'aimais bien c'est tout. Il avait un beau visage sensible et des yeux doux et profonds, et aucune affectation. Il avait l'air très sérieux la plupart du temps comme s'il était en train de réfléchir, mais il savait aussi laisser tout ça derrière lui pour s'amuser un moment. Je crois qu'il employait toute son énergie à faire progresser son entreprise car il avait des frais fixes importants, il lui fallait une boutique-atelier et il n'avait pas encore atteint sa vitesse de croisière. Et voilà que nous allions vivre sous le même toît, dormir dans le même lit. Je n'avais pas le choix.

Dès le lendemain, après le départ au travail de Dennis, je pliai bagage et quittai l'appartement sans un mot en laissant la clé sur le canapé. Je ne peux pas l'affirmer avec certitude mais je crois que le job de caissière où je gagnais si peu d'un côté, et de l'autre côté les pressions de Dennis pour que je parte, avaient pour but de me provoquer à voler l'argent de la caisse du restaurant. Car si on y réfléchit, qu'aurais-je fait après avoir volé l'argent? Je me serais sentie traquée. Je ne sais même pas si je serais retournée prendre ma valise chez Dennis, j'aurais eu trop peur. En plus il m'avait filmée à Paris et il aurait pu montrer le film à la police. Je n'aurais pas osé retourner à New York, certaine qu'à la frontière on aurait mon signalement. J'aurais fui, comme la jeune femme au début du film Psychose, qui s'enfuit en voiture après avoir volé l'argent de son patron, et au lieu de descendre dans un hôtel réputé elle choisit ce motel miteux pour rester discrète. Et on sait comment ça s'est terminé pour elle. Alors moi j'aurais fui aussi mais sans voiture et sans connaître le pays j'aurais été facile à repérer. Peut-être que de faux policiers m'auraient arrêtée, enlevée, et tuée...

Je pense aussi, sans pouvoir le prouver, que la rencontre avec Dennis à Paris au mois de juillet n'était pas fortuite, que son admiration était feinte et son désir de me filmer motivé par le projet sordide que je viens d'expliquer, et l' invitation à lui rendre visite qu'il m'avait faite en partant avait pour but de renforcer ma décision de franchir l'Atlantique car alors je pouvais considérer Dennis comme un point de chute garanti en cas de pépin, ce qui n'était pas négligeable. En quelque sorte Dennis était prêt à mettre en oeuvre le Plan B au cas où le Plan A à New York échoue.

Le lendemain de ma venue chez Joe, il trouva la vitre de sa boutique brisée. Elle demeura inchangée tout le temps que je restai chez lui. Je crois qu'il n'avait pas d'assurance pour cela. Ce fut bientôt son tour de me trouver du travail car peu après mon emménagement, Karl me dit qu'il n'avait plus besoin de mes services. Alors Joe m'emmena à un marché aux puces pour que je puisse me faire quelques dollars en vendant des objets personnels, et une paire de bottillons blancs que j'avais achetée à Paris à une solderie Carel, est partie pour vingt dollars. Ensuite Joe m'a trouvé un travail chez South Pacific, un magasin style hangar qui achetait au poids des lots de vêtements militaires des quatre coins du globe et les revendait au détail. Mon rôle était de faire la manutention. Le travail était intéressant car j'aimais étudier les détails de la confection, mais si mal payé que je pouvais tout juste survivre, impossible là aussi d'économiser.

Le premier jour où j'ai porté mes bottes (j'avais emporté dans ma valise des vêtements d'été et d'hiver) je me suis blessée en descendant du tramway car j'avais l'habitude de marcher avec des talons hauts et mes bottes avaient des talons bas. C'est comme quand on s'attend à monter une dernière marche et qu'il n'y en a pas, on trébuche, on s'attend à rencontrer une résistance et on n'en trouve pas et on se fait mal. Je me suis abîmé quelque chose dans la colonne vertébrale, dans le cou. Le choc est monté le long de la colonne vertébrale. J'ai dû me faire soigner car j'avais très mal et Joe m'a aidée à trouver un chiropracteur. À raison de trois séances par semaine, au bout d'un mois mon mal a disparu. Je n'avais aucune assurance santé et j'ai été facturée au pro-rata de mes revenus, c'est-à-dire que je payais à peu près cinq dollars par séance. Je suis très reconnaissante au chiropracteur de m'avoir soignée et de ne pas avoir profité de moi financièrement. Il pratiquait son art pour l'art, pas pour s'enrichir. C'est rare et cela mérite d'être signalé.

Avec Joe le week-end nous allions dans les quartier avoisinants, Little Portugal, Little Italy. Chaque quartier avait son atmosphère, ses restaurants, sa musique, ses visages, ses enseignes typiques et en flânant on pouvait se croire dans le vieux pays en Europe. Pour fêter Halloween nous sommes allés chiner des vêtements aux puces, l'idée étant de dénicher quelque chose qui nous inspire la création d'un costume. J'ai trouvé une robe longue en coton jaune et comme j'avais des collants et un pull noir j'ai pensé qu'en découpant des trous dans la robe pour faire apparaître le noir, j'aurais un costume de salamandre. J'ai vraiment aimé cette idée car dans le folklore la salamandre traverse le feu sans se brûler, et sans être entièrement consciente à quel point l'analogie était adaptée à ma situation, j'ai senti qu'il y avait une certaine correspondence et je voulais, au minimum, faire mienne cette vertu de l'animal.

Après dîner j'entraînai Joe à Cabbagetown, l'ancien quartier polonais, dans un restaurant chinois qui offrait de la musique amateur. J'avais rencontré les musiciens. Ils habitaient dans la maison juste au-dessus. Je leur avais demandé si je pouvais jouer avec eux et comme ils avaient deux congas inutilisées dans la maison cela tombait bien. Dorénavant je pus jouer avec eux et pendant la période de Noël nous jouâmes dans une grande salle de spectacle sous l'égide d'une station de radio. Sur la photo on voit David jouer de la flûte à l'avant-scène. Je suis assise à l'arrière à gauche, aux congas. David et moi étions du même âge. C'était un petit blond râblé aux yeux bleus qui souriait tout le temps, montrant deux rangées de dents parfaites. J'avais ouï dire qu'il avait eu des démêlées avec la justice, une histoire d'escroquerie, mais qu'il était rentré dans le rang. Mais je n'en étais pas si sûre! Il était en train de monter un community center pour les gens du quartier et il venait d'obtenir un bail pour un local qu'il était en train de faire aménager par des bénévoles. Je crois que son talent était de motiver les gens en faisant appel à leur idéalisme et leur générosité, et ceux qui ne donnaient pas d'argent faisaient cadeau de leurs compétences et de leur temps au nom de La Cause.

Le jour de mon anniversaire je reçus un appel de Jorge et Carlos. J'étais vraiment étonnée de recevoir leur appel mais il est vrai que nous étions restés en excellents termes. J'avais trouvé tout à fait normal qu'un musicien ait besoin de son studio. Ils me firent part de leurs voeux et nous échangeâmes des nouvelles. J'avais tellement envie de revenir à New York en les entendant parler des concerts où ils allaient jouer! Mais je ne savais pas quand je pourrais car je me sentais aussi bloquée qu'avant: mon job ne me permettait pas d'économiser, et Joe ne voulait pas m'épouser. Ce n'était pas à mon avantage de rester dans une relation quasi-maritale avec lui sans le mariage qui m'aurait permis de régulariser ma situation d'immigration. Il fallait donc que je parte.

Mais cette fois-ci je ne voulais pas dépendre d'un homme, je voulais habiter chez moi et payer mon loyer. Et dans ma situation, la seule façon acceptable d'assurer des rentrées d'argent suffisantes était de travailler comme "exotic dancer". C'était un grand pas à franchir mais réflexion faite, si je continuais à refuser de travailler dans l'industrie du sexe même à ce niveau relativement innocent, je n'arriverais jamais à me sortir de l'ornière. Je répondis donc à une de ces annonces et on m'envoya dans un club pas loin de mon nouveau chez-moi. David avait libéré la chambre qui lui servait de bureau dans la maison au-dessus du chinois, et je sautai sur l'occasion. C'était une petite chambre qui fermait à clé et elle était bien chauffée. Le loyer mensuel n'était pas exorbitant, je pouvais le payer. Je n'en demandais pas davantage et je dis au-revoir et merci à Joe.

Le premier club où j'ai travaillé comme danseuse "exotique" s'appelait "Ripples". Les Canadiens ont le don d'utiliser un mot pour en évoquer un autre. Bien sûr, ils n'allaient pas appeler leur club "les Tétons" ("Nipples." Le club était très vaste mais très peu peuplé. Mes collègues me donnèrent ou vendirent pas cher des "costumes de scène", c'est-à-dire des sous-vêtements affriolants d'occasion. Je travaillais l'après-midi ou en début de soirée environ quatre heures et ma paie était très maigre. Entre chaque tour sur scène (nous étions plusieurs à nous succéder) nous pouvions regarder des matchs de football américain ou de hockey sur glace sur un écran géant. La caméra restait fixée sur les fesses des joueurs quand ils se groupaient autour du ballon, on pouvait fantasmer à loisir. Un coup je te fais fantasmer, un coup c'est moi qui fantasme. Je trouvais ça malsain.

Mon agent me dit qu'on gagnait mieux en allant dans des clubs de la cambrousse et après un refus initial j'ai accepté de sortir de la ville mais il a fallu que j'emprunte un peu d'argent pour payer le transport. Alors je suis retournée voir Joe. Il n'était pas là mais son ami Matt, avec sa jeune femme Sue, étaient dans la boutique-atelier. Je leur ai expliqué ma situation. Comme ils étaient très jeunes et très purs ils ont été un peu interloqués quand je leur ai dit sans détour que je commençais à travailler comme "stripper". Mais je ne voulais que vingt dollars (c'est dire comme j'étais fauchée!) et leur ai promis de les rendre à la première paie, ce que je fis. J'ai ainsi pu partir dans une des petites villes proches de Toronto.

Je ne peux m'empêcher de faire une petite parenthèse au sujet de Sue (Suzanne). Quand je les ai connus elle et Matt, ils venaient de se marier, et Sue se plaignait déjà de je ne sais quelle affection vaginale. Elle en parlait devant moi, devant son mari et devant Joe avec un luxe de détails qui mettait Matt au comble de la gêne. Elle disait que son médecin lui avait conseillé de se faire des injections de yaourt, alors forcément on imaginait le tableau! Vraiment très curieux comme comportement, pour une jeune mariée. Je me suis dit que ce pauvre Matt n'avait pas fini de se sentir mal à l'aise avec sa belle, une petite rousse à lunettes qui n'était pas laide mais avait l'air un peu sournois... pas étonnant qu'avec un tel exemple Joe n'aie pas envie de se marier!

La première fois que j'ai travaillé en-dehors de Toronto, j'étais très anxieuse à mon arrivée. J'ai fait le tour du complexe de loisirs, qui était composé d'un hôtel, de bars, restaurants, cinémas, salles de billard etc. tous réunis sous un seul toît comme un petit centre commercial, de sorte qu'on pouvait passer de l'un à l'autre sans devoir s'emmitoufler. On m'a montré le dortoir où il y avait environ cinq lits superposés. Je ne sais ce qui m'a poussée mais je me suis installée dans un lit qui de toute évidence avait déjà été réquisitionné. Quand l'occupante légitime m'a trouvée dans ses draps elle m'a réveillée sans ménagement et m'a copieusement injuriée. Je me suis retirée sans protester, penaude. J'ai observé les filles sans rien dire et me suis mêlée au groupe sans faire d'autre bévue. Durant les heures de travail il y avait de longues périodes d'attente. On était sur scène quinze ou vingt minutes et on avait quarante ou quarante-cinq minutes de pause, durant lesquelles on n'avait rien d'autre à faire que de suivre le numéro des collègues et sentir ce vague dégoût d'être tombée si bas et de perdre son temps. Dans la semi-obscurité et le volume assez fort de la musique il aurait été difficile de lire ou faire quoi que ce soit.

Je dansais comme si j'étais dans une boîte de nuit. Je n'essayais pas d'accentuer la lascivité car je trouvais cela de très mauvais goût. Les autres filles n'étaient pas de grandes artistes érotiques non plus. Il y avait une noire qui pouvait se mettre les deux jambes derrière la tête, une blanche de la campagne qui savait faire un saut de gymnaste, mais rien d'autre. Il y avait aussi des filles d'un milieu moins défavorisé qui avaient besoin d'argent pour leurs études, pour s'acheter une voiture ou pour une autre raison. Celles-là donnaient l'impression d'avoir un plan et une vie en-dehors du métier. Elles étaient toutes prêtes à s'entr'aider. L'une d'entre elles me fit cadeau d'une cassette avec une compilation des succès du moment sur laquelle je pouvais danser. J'avais essayé de brancher une discussion sur l'aspect moral de notre gagne-pain mais personne n'avait accroché. Nous avions toutes nos raisons pour faire ce boulot et personne ne parlait de sa vie privée. Cependant une des filles, sachant que j'étais Française, m'a dit "Toi, tu fuis quelque chose!" et je ne savais pas si elle avait raison ou tort. Je n'étais pas consciente d'être en fuite. Certes j'avais quitté mon pays parce que c'était plus facile que de rester, mais de là à dire que j'étais en fuite... Mais du point de vue de ma collègue, pour qu'une Française se retrouve en plein hiver dans une petite ville de l'Ontario et gagne sa vie comme stripper, il avait dû se passer quelque chose. Et elle n'avait pas entièrement tort.

Aux premiers jours de 1984 j'étais dans une petite ville et je cherchais une papeterie pour acheter un agenda. C'est à cette occasion que j'ai entendu le mot "stationery" pour la première fois. "Excuse me, Sir, where can I buy a date-book for the year that just started?" "Oh! You're looking for a stationery! It's right there next to the bar!" Je portais un pantalon dont Joe m'avait fait cadeau pour Noël. Il y avait une épaisse couche de neige au sol et il faisait très froid. Une autre fois, dans une autre petite ville encore plus au nord, je suis sortie me promener vers midi. La neige recouvrait les champs et le chemin, et le soleil brillait dans un ciel d'azur. J'ai marché droit devant moi, espérant trouver quelque chose d'intéressant à voir, mais comme je n'avais pas beaucoup de temps j'ai dû rebrousser chemin au bout d'un quart d'heure et une fois de retour dans le complexe de loisirs, j'étais complètement aveugle! "snow blind"! Personne ne m'avait mise en garde. Il a fallu une bonne heure pour que je recouvre la vue petit à petit. Depuis que j'avais commencé à travailler en-dehors de Toronto je couchais à l'hôtel et pour la première fois depuis très, très longtemps, j'étais seule, je gagnais ma vie sans dépendre d'un homme, je ne me sentais contrainte par personne et j'en éprouvai un immense soulagement, comme si je pouvais à nouveau retrouver ma dimension normale.

En fin de semaine je rentrais à Toronto et téléphonais à mon agent pour avoir un nouvel engagement. Je m'aperçus rapidement que quelqu'un dormait dans mon lit en mon absence, bian que ma porte fût fermée à clef. C'était Glenn, un bon à rien d'âge mûr qui avait compté trop longtemps sur son charme et n'avait aucune compétence pour gagner sa vie. Alors il se mêlait à des groupes peu structurés comme celui qui habitait la maison et il profitait de tout ce qu'il pouvait gratter sans payer, un petit sourire fixé en permanence sur son visage. Mais qu'il dorme dans mon lit en mon absence, personne ne l'en empêchait, et je n'y pouvais rien.

En plus de lui qui squattait ma chambre, il y avait le locataire en titre, un homme d'origine japonaise qui était très grand et dont j'aimais les tableaux. Sa chambre lui servait d'atelier, et il avait aussi un piano droit sur lequel je jouais des airs de musique cubaine. Il avait un fils d'une vingtaine d'années qui était batteur de rock et occupait une autre chambre. Et encore quatre autres jeunes femmes, l'une qui était mère célibataire d'un jeune enfant d'un père noir. Cette jeune femme avait de très mauvaises dents. Une autre jeune femme avait l'ambition d'être mannequin malgré sa taille un peu inférieure à la norme. Peut-être voulait-elle seulement faire des pubs pour le dentifrice? Elle était tout le temps en train de croquer à grand bruit des spaghettis crus. Ses dents à elle étaient impeccables et elle les montrait souvent en souriant sans raison apparente. Une troisième dont j'ignore tout sauf le nom, "Jodalie", m'avait dit qu'elle avait un chat nomé Jorge, ce qui était hautement improbable étant donné la prononciation difficile du nom, ce qui me fit penser qu'elle me disait cela pour me faire savoir qu'elle en savait davantage sur moi que je ne pensais. La quatrième était une gentille brunette qui m'avait introduite à son patron au bar Ripples.

J'ai eu un autre petit accès de folie qui s'est manifesté par le besoin de trahir un homme. Mon agent m'avait acceptée sans qu'on se rencontre, sur la seule foi de mon auto-description, et tout avait bien marché comme ça pendant deux mois. Mais voilà qu'un jour je lui téléphone pour lui dire que je le quitte et il était furax. Il m'a dit qu'il m'avait fait confiance, que je l'avais trahi, et de ne plus jamais compter sur lui. Je regrettai mon geste pendant un court moment mais me durcis et c'est bizarre mais cela me donna une satisfaction malsaine de savoir qu'il était affecté par cette rupture. Est-ce que toute ces femmes qui rompent avec leur homme n'éprouvent pas, elles aussi, ce sentiment de puissance en voyant leur réaction de douleur et de désarroi?

Je pensais que dans ce métier toutes les agences se valaient mais j'avais tort. J'avais eu beaucoup de chance avec la première que je venais de quitter. La seconde travaillait un peu différemment. Au lieu de recevoir les instructions sur les transports publics pour se rendre à un certain endroit, on était transporté gratuitement par un chauffeur qui nous conduisait dans un véhicule privé aux différents lieuxs où nous étions engagées. Je préférais voyager en car. En voiture nous étions trop à l'étroit et il fallait endurer le bavardage et la radio.

Un jour début février le groupe de danseuses se divisa en deux et je me retrouvai avec deux autres filles dans une voiture conduite par un travesti. Cet individu ne portait pas de déguisement ni de maquillage outrancier. Il avait plutôt l'air d'une fille pas très jolie mais simple d'apparence, avec des cheveux lisses mi-longs. Il faisait environ 1,70m de haut et il était mince. Je croyais qu'il faisait partie des artistes, pas du personnel de l'agence. Et nous voilà partis sur les routes, d'abord l'autoroute puis les petites routes. Je me demandais, au beau milieu de la campagne blanche, ce que je faisais dans cette voiture avec ce travesti au volant. Il venait de réaliser qu'il s'était trompé de route. Nous étions dans un bois, la chaussée était enneigée et en plus il neigeottait. Il a fait demi tour et nous sommes finalement arrivés à bon port dans un bled perdu nommé Belleville. Quand nous sommes descendus de voiture je ne savais pas si je devais offrir de partager les frais d'essence. Si j'avais été sûre que le travesti faisait partie des artistes je l'aurais fait mais on ne m'avait rien dit.

On me conduisit à ma chambre. L'eau du robinet avait une puissante odeur de soufre qui emplissait toute la salle de bains. Je me demandais comment on pouvait se laver les dents ou prendre une douche avec cette eau! Mais ma chambre était bien chauffée et confortable quoique rustique. J'étais en train de ranger mes affaires quand on frappa à la porte. C'était le travesti qui avait besoin d'un service. Il avait un bouton à coudre mais n'arrivait pas à enfiler le fil dans l'aiguille. Est-ce que je pouvais l'aider? "No." Je me méfiais de lui depuis le début et maintenant je voyais un symbolisme sexuel en miniature dans le fait d'enfiler du fil dans le chas d'une aiguille et cela ne me disait rien qui vaille. Je ne savais pas où il voulait en venir, tout ce que je savais c'est qu'il ne m'inspirait pas confiance du tout. Il croyait peut-être que je le prenais pour une femme et il essayait de m'enfoncer dans mon erreur en jouant les cousettes. Il insista à plusieurs reprises, et je me surpris car je fis preuve d'une fermeté inébranlable. Je lui répondais "No" sans donner la moindre explication. Finalement il abandonna la partie et quitta ma chambre mais j'étais sûre que le type allait se venger.

Quand ce fut mon tour de danser je m'aperçus qu'il n'y avait pas de scène dans ce bar. Il fallait danser, se contorsionner érotiquement à même le sol comme une bête. L'emplacement pour danser n'était même pas délimité, même pas revêtu du moindre tapis ou moquette, c"était le même revêtement de sol que le reste du bar, aucun projecteur n'illuminait la performance qui se déroulait dans la pénombre ambiante et les hommes se tenaient debout tout autour et regardaient sans rien dire comme si c'était la première fois qu'ils assistaient à un tel spectacle. Le travesti, lui, jouait au billard. On aurait dit que c'était surtout pour qu'on regarde ses fesses étroites de mec moulées dans un short en jersey.

Vers 21 heures, alors que je remontais vers ma chambre enrobée d'un peignoir, deux hommes s'approchèrent de moi et me montrèrent leur carte. C'était des agents de l'immigration. Ils m'arrêtèrent parce que je travaillais sans permis de travail. Je me rhabillai, pliai bagages et quittai les lieux avec eux. Nous rentrâmes rapidement à Toronto sur une autoroute parfatement dégagée et ils me placèrent dans un centre de détention administrative. Je serais entendue par un juge sous 48 heures.

Je profitai de la détention pour me reposer. Le lieu était stérile mais calme et propre, la nourriture servie à heures régulières. Quand je fus conduite devant le juge, je n'opposai aucune résistance à l'accusation et ordre me fut donné de quitter le Canada sous quinze jours.

De retour à la maison de Cabbagetown je fis mes préparatifs. Je voulais passer quelques jours à New York avant de repartir en France alors je téléphonai à ma soeur en Allemagne qui avait des amis à New York, et lui demandai de m'aider à trouver quelqu'un qui m'héberge quelques jours. Elle me donna les coordonnées d'une amie allemande, Renata, qui vivait dans Greenwich Village. Elle allait lui téléphoner et moi je téléphonerais à Renata plus tard pour lui annoncer le jour exact de ma venue.

J'aurais préféré avoir davantage d'argent en poche mais c'était comme ça. Quoique... il y avait ce monsieur, d'âge et de statut social moyens, qui m'avait donné son numéro de téléphone au cas où je voudrais me faire un peu d'argent. Je lui téléphonai, me rendis chez lui. Il fut gentil avec moi. Nous eûmes une relation sexuelle et il me donna un peu d'argent. Je ne lui avais rien demandé, pas fixé de prix, mais je lui avais expliqué que je repartais à New York puis en France, et il fut le dernier des rares Canadien avec qui j'eus un contact amical.

Avec le recul de trente ans, je comprends maintenant que si j'avais accepté d'enfiler l'aiguille comme le travesti me le demandait, il aurait profité de ma concentration pour me tuer, seul ou avec l'aide d'un complice. Je parie qu'il avait choisi une aiguille juste un peu trop petite pour ce fil et si j'avais accepté de lui rendre service j'aurais insisté, voulant réussir à tout prix à faire passer le fil dans le chas, ne voyant rien d'autre autour de moi, ce qui lui aurait facilité la tâche. Le bar n'avait jamais accueilli de spectacle de strippers, comme en attestaient l'absence de scène, de projecteur et la surprise muette des consommateurs. C'était juste un coupe-gorge dans lequel on m'avait attirée, mais comme j'ai esquivé l'attaque en refusant d'enfiler l'aiguille, mes ennemis ont été obligés de me faire danser dans ce bouge comme si de rien n'était pour me cacher leur intention première.

Et si je n'avais pas dit à tout le monde que j'étais une touriste Française, le travelo et sa bande aurait été contraint de me supprimer plus tard car je me serais rendu compte qu'il m'avait menti au sujet du travail, qu'il n'y avait pas d'hôtel, et ça aurait pu mal se passer pour lui par la suite si je décidais de ne pas laisser passer sans rien faire. Heureusement je lui ai donné une échappatoire sans le savoir, et au lieu de me tuer dans des circonstances imprévues, il a préféré me faire arrêter par le service d'immigration. Ce n'était pas pour se venger comme je l'avais cru longtemps!

La scène où le travesti a fait semblant de s'être trompé de route est typique d'une préparation psychologique de la victime. La future victime traverse un moment d'inquiétude, de peur même, mais rien de ce qu'elle redoutait ne se passe, elle est rassurée et ne se méfie plus, pensant que le plus dur est derrière elle.


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