Chapitre 3

Après un vol d'une heure dans un ciel sans nuage j'étais de retour à New York. Je me rendis chez Renata, une amie de ma soeur Elisabeth qui, grâce à son intervention, avait bien voulu m'héberger pour une ou deux nuits. En effet depuis Toronto j'avais appelé Elisabeth en Allemagne pour lui demander une adresse d'ami car elle voyageait parfois aux Etats-Unis et connaissait du monde sur les deux côtes à cause des déplacements professionnels de son mari.

Renata habitait dans Greenwich Village sur la 6ème Avenue, entre Spring et Prince Streets. Son immeuble était un de ces HLMs anciens de six étages sans ascenseur, avec des appartements de petite taille et des couloirs plus étroits que la largeur d'une porte d'entrée, rendant nécessaire l'installation de ces portes à 45° au bout du couloir, ce qui donnait à celui-ci la forme d'un crayon. J'en vis beaucoup sur le même modèle dans ce quartier par la suite. Mais qui oserait s'en plaindre à une adresse aussi désirable, avec un loyer "stabilisé" au même tarif depuis quarante ans à une fraction du prix courant? Mais à vrai dire j'étais un peu étonnée que l'amie de ma soeur et son compagnon ne soient pas plus aisés, étant donné le statut social de mon beau-frère.

Depuis chez elle j'appelai Carlos. Je lui dis que je devais repartir pour la France le lendemain en début d'après-midi. Ma réservation était faite. Il me donna rendez-vous le soir même dans le Bronx. J'avais hâte de le revoir, je ne lui en voulais plus. Il m'accueillit dans l'appartement d'un de ses amis dont j'avais fait la connaissance l'été dernier, un dealer de cocaïne en gros très jovial. Son appartement, dans un de ces beaux immeubles du XIXème siècle avec une entrée décorée de mosaIques et de fer forgé Art-Déco était très vaste et confortable. Quel bien-être que de se mettre à l'aise dans un fauteuil moelleux en écoutant de la bonne musique, bien au chaud avec un verre de whisky et de la coke à volonté dans une coupe sur le guéridon, alors que dehors il gèle à pierre fendre! Carlos et ses amis, comme d'habitude, bavardaient de tout et n'importe quoi avec cette animation typiquement cubaine et ces exclamations amusantes, et moi comme d'habitude je parlais peu et j'étais toute ouïe.

Après une heure ou deux Carlos m'attira à l'écart et quelqu'un lui donna la clé d'un autre appartement où nous nous trouvâmes seuls. Il me fit l'amour avec enthousiasme et un peu plus tard nous retournâmes chez ses amis. Il avait commencé à neiger à gros flocons et il s'avéra dans les heures qui suivirent qu'il s'agissait d'une tempête de neige (snow storm) comme il y en a de temps en temps en cette saison. Je compris rapidement que mes plans de voyage étaient à revoir car une telle quantité de neige allait causer des embouteillages et empêcher les avions de décoller. Je n'étais pas catastrophée. Au contraire, j'étais presque contente car c'était avec regret que je m'étais apprêtée à rentrer en France, ayant vu et vécu si peu de la vie à l'américaine! Si j'avais sérieusement voulu partir il aurait fallu rentrer chez Renata pas plus tard que deux heures du matin or le temps passa, la neige continua de tomber dru sans relâche, et bien au chaud chez cet ami je n'avais aucune envie de mettre le nez dehors. De plus j'avais l'impression que Carlos et ses amis faisaient tout pour me retenir, au point qu'à un moment je me suis dit qu'ils n'avaient pas besoin de se donner tout ce mal puisque j'avais déjà décidé de rester. Le dealer, pour me donner l'impression qu'il ne me retenait pas, me donna un petit sachet contenant de la cocaïne "comme cadeau d'adieu", faisant un clin d'oeil qui en disait long sur la cachette à laquelle il pensait.

De retour chez Renata en fin d'après-midi, j'étais à court de plan. Je me sentais flotter sans amarre dans le temps, ne sachant même pas si j'avais envie de dormir ou de sortir. Je savais seulement que je ne pouvais pas m'éterniser chez elle. Son appartement était vraiment petit. A part la pièce avec coin cuisine où je dormais, il y avait juste une petite chambre où chaque centimètre carré de mur était occupé par des rayonnages. Le compagnon de cette femme était un inventeur qui avait besoin d'un investisseur pour commercialiser son jouet. Franchement je crois qu'ils allaient rester encore longtemps dans leur petit appartement.

Le lendemain matin on entendit une clé tourner à la porte du voisin. Renata appela "Is that you, Harvey?" et elle entr'ouvrit la porte. Puis elle entama une discussion aimable où je compris que Harvey était en train de déménager, et elle l'invita à prendre un café. C'était un homme d'environ 35 ans, pas très grand, trapu, blond aux yeux bleus. Je lui dis que je venais de rater mon départ pour la France à cause de la tempête de neige. Il me demanda si cela m'intéresserait de visiter Soho car il devait s'y rendre pour commander quelque chose et quand il aurait fini nous pourrions nous balader et prendre un verre. Evidemment, je sautai sur l'occasion et dans le taxi qui nous emmenait je sentis l'excitation me gagner. J'étais au coeur de Manhattan avec un vrai new-yorkais! Il tint parole et me montra quelques "cast-iron buildings" qui étaient typiques du quartier.

Les immeubles à structure en fonte ("cast-iron") datent du milieu du XIXème siècle. Ce sont les premiers specimens avec des éléments préfabriqués. En effet la fonte, qui remplaçait la pierre sur le pourtour des ouvertures, était coulée dans des moules en usine, ce qui réduisait considérablement le temps et le coût de construction des immeubles. SoHo est le quartier où on en voit le plus par exemple à Grand et Crosby Steet, à Green Street et le Haughwout Building à Broadway et Broome Street. Toutes ces colonnes qui ornent les fenêtres et les portes sont en fonte. Elles donnent aux façades une épaisseur qu'on ne rencontre dans aucun autre style d'architecture. Mais sur le moment, quand Harvey me les montra, je ne voyais pas tellement l'intérêt car il ne m'avait rien expliqué, et je me contentai de hocher la tête poliment.

De retour chez Renata je passai la soirée avec elle et son compagnon mais je m'ennuyais en leur compagnie. C'est curieux mais à aucun moment nous n'évoquâmes ma soeur Elisabeth, que nous connaissions pourtant toutes les deux. Je dormis encore une nuit chez elle mais il était évident que je devais m'en aller. Je devais voir Harvey le lendemain matin et l'aider à s'installer dans son nouvel appartement. Peut être qu'une solution se dessinerait dans la journée.

Et en effet, comme je lui fis part du malaise que je ressentais à camper chez Renata, il m'invita à résider chez lui. Il me montra que son lit était très large et qu'on pouvait y dormir à deux sans se toucher, et il me fit la promesse de ne pas toucher à un cheveu de ma tête. Je fus d'accord et vers midi je n'eus qu'à fermer ma valise et la rouler jusqu'à l'appartement d'en face, sous l'oeil amusé de Renata. Elle fit un brin de causette avec Harvey, lui demanda comment allait son déménagement, et il dit qu'il avait pris du retard après son accident. Il avait perdu connaissance dans son appartement pour une raison indéterminée, était tombé de la mezzanine et s'était disloqué la clavicule ("collar bone"), et il était resté plusieurs jours sans bouger, sans secours, au milieu de ses "fluides corporels" ("bodily fluids".) Il raconta cette histoire à plusieurs personnes par la suite, toujours de la même manière, sans jamais préciser de quels fluides corporels il s'agissait. Heureusement, d'ailleurs.

Je fus rapidement mise au parfum de son activité professionnelle: il dealait de la cocaïne au détail, et la livrait à domicile. Il m'expliqua qu'après avoir suivi une formation technico-commerciale chez IBM il avait commencé à travailler dans la boîte à l'âge de 23 ans, mais après des débuts prometteurs il avait lâché car il était allergique aux costumes et aux horaires de bureau. Je ne pouvais pas lui en vouloir car je suis pareille!

Pendant les quelques jours qui suivirent j'accompagnai Harvey partout où il allait. Je pénétrai dans des endroits où je n'aurais jamais eu l'occasion d'aller autrement: New York University pour livrer un professeur, des cabinets d'avocats, de médecins, et des résidences privées dans des quartiers plus ou moins huppés. Assez fréquemment ses clients lui offraient une ligne de la coke qu'ils venaient de lui acheter car ils étaient impatients d'en sniffer mais ils n'osaient pas le faire en égoïste. Alors Harvey acceptait, mais jamais sans avoir dit auparavant "You're twisting my arm!", une façon ironique de dire "Puisque vous insistez!" Car "tordre le bras" de quelqu'un (pour le forcer à faire quelque chose) est une expression très répandue à New York, capitale de la Mafia. Ainsi je découvris avec étonnement que des personnes très respectables prenaient de la cocaïne.

Quand les affaires étaient un peu lentes Harvey appelait des connaissances et essayait de décrocher des commandes. Il jouait à fond sur la culpabilité, rappelant à chacun sur un ton un peu geignard ce qu'il avait fait pour lui, et à chaque fois il utilisait l'expression "I bend over backwards!" pour dire qu'il avait fait des pieds et des mains pour lui rendre service, sous-entendu et lui, son ami, faisait preuve d'ingratitude. L'ami cessait alors de résister et passait commande. Pour confirmer le rendez-vous, Harvey disait juste "You bet!" et il raccrochait.

Un jour dans un de ses magazines d'art j'avais trouvé une photo d'une figurine en céramique peinte représentant un personnage drôlatique qui faisait le pont. Alors je l'avais découpée et collée à l'intérieur de la porte du placard de la cuisine. Harvey me demanda pourquoi j'avais mis cette photo là, et je répondis "Because he bends over backwards!" Il ne savait pas si je me moquais de lui ou pas.

Il faisait tous ses déplacements en taxi et comme il était en train de déménager il ne sortait jamais sans emporter un petit carton, car quel que soit le trajet nous aboutissions toujours à son nouvel appartement sur la 12ème rue près de St Mark's Place. Il m'avait demandé de porter quelque chose moi aussi et je m'étais trouvé l'air idiot en train de porter un aspirateur dans la rue. En le voyant assis dans un bureau ou dans un taxi avec son éternel carton sur les genoux, j'étais gênée parfois d'être vue avec lui car se balader partout avec un carton, cela manquait de classe à mes yeux. Mais Harvey ne se souciait pas de son apparence. C'est peut-être une des raisons pour lesquelles Renata disait qu'il était un "character", un personnage comme au cinéma. Quand il était amusé il rentrait sa lèvre supérieure et découvrait des dents carnassières. Je lui avais demandé s'il avait un style vestimentaire particulier, et il m'avait répondu qu'avec ses jeans il mettait toujours le T-shirt qui se trouvait en haut de la pile. Soit dit en passant, il avait une collection intéressante de T-shirts imprimés.

Il me raconta qu'il avait embauché deux gars pour le déménager à 8 dollars de l'heure et que pour économiser de l'argent, il leur avait fait sniffer de la cocaïne afin qu'ils travaillent plus vite. Mais apparemment les gars n'étaient pas des pros: ils avaient laissé beaucoup de cartons derrière eux malgré tout et l'appartement qu'Harvey quittait était long à se vider. Nous y restâmes environ une semaine avant de passer notre première nuit au nouvel appartement.

Le nouvel appartement n'était pas très grand: une pièce haute de plafond avec une mezzanine, plus cuisine et salle de bains. Il y avait aussi une plateforme à deux gradins qui faisait le tour de la pièce et servait d'espace de rangement. Parce que le "sunken living room" était à la mode en architecture intérieure, Harvey s'était fait construire cette plateforme, mais ce n'était qu'une pâle imitation de la chose car on ne peut pas ajouter du vide à un espace défini. Ces fosses devaient être prévues par l'architecte. On ne pouvait les rajouter après coup qu'en empiétant sur l'espace sous plafond de l'étage inférieur. Il se vantait de son "sunken living room" à tous ses amis, il lâchait les mots-clés avec une nonchalance étudiée, comme s'il ne se vantait pas vraiment. Et à vrai dire il n'y avait pas de quoi car l'agencement était incommode: chaque fois qu'on voulait passer du salon à la cuisine ou à la salle de bains il fallait monter et descendre trois marches! On devenait vite conscient de perdre du temps et de se fatiguer pour rien. Il aurait dû faire arrêter la plateforme au passage, mais alors l'impression d'être en contre-bas dans le salon aurait été détruite.

Nous étions devenus amants un ou deux jours avant la transition au nouvel appartement. Il avait tenu parole, c'est moi qui m'étais glissée vers lui dans le grand lit. Maintenant je participais à l'installation du nouvel appartement comme une vraie épouse pour que tout soit bien en place car je voulais me rendre utile, mais Harvey avait ses idées de décoration bien arrêtées. L'une d'elles était de coller sans ordre apparent de petits miroirs carrés par-dessus les carreaux de céramique qui entouraient la baignoire. Il tenait beaucoup à cette idée alors il se mit à la recherche de ces fameux miroirs qui furent difficiles à trouver et firent l'objet de nombreux appels téléphoniques et déplacements. Je me demandais pourquoi il y tenait tant. Je ne comprenais pas qu'on puisse faire tant d'efforts pour obtenir quelque chose d'aussi futile. Cet épisode me fit prendre conscience qu'Harvey ne s'intéressait qu'à des choses matérielles. On ne parlait jamais d'autre chose, seulement de ce qu'il voulait acheter, et dès qu'il avait acquis quelque chose il téléphonait à tous ses amis pour le leur dire, et il répétait toujours les mêmes phrases pour valoriser son achat. Il avait fait faire sur mesure des rayonnages pour ranger ses livres d'art: "C'est du chêne!" ("It's oak!") comme s'il était un fin connaisseur et n'était satisfait que de la meilleure qualité. Combien de fois l'ai-je entendu dire "It's oak!" Son coffre à malice lui aussi était en chêne. Aussi quel n'a été mon amusement des mois plus tard, en entendant Sinatra chanter "I'm broke, but it's oak" dans la chanson "Lady is a tramp!" Harvey était tout le temps au téléphone. D'une oreille distraite je l'entendais énumérer ses achats récents: "I bought... I bought..." et comme il avait l'accent de Brooklyn, on aurait dit un crapaud en rut par une nuit d'été car il prononçait "I bo-at... I bo-at..." et je commençai à m'ennuyer en sa compagnie.

Une autre fois il m'emmena chez un marchand de tapis et quand il réalisa que celui qu'il préférait était parmi les plus chers il se redressa fièrement comme s'il venait de prouver qu'il avait un sens inné de la qualité. Pour éviter de payer la TVA de 8,25% il se fit expédier le tapis chez son ami Levine qui habitait dans le New Jersey, où la taxe était à un taux moindre. Le soir même il appela tous ses amis et leur annonça la nouvelle par le menu.

Il me montra une liasse de billets pliée en deux et m'expliqua que les juifs et les Gentils ne s'y prenaient pas de la même manière: les Gentils mettent les gros billets à l'extérieur pour avoir l'air plus riche, tandis que les juifs mettent les petites coupures à l'extérieur pour avoir l'air plus pauvre! Et c'est vrai, toute la différence de mentalité entre juifs et Gentils se manifeste dans la manière dont ils montrent leur argent!

Après quelques jours de vie commune il me proposa le mariage "... because, let's face it, you're not getting any younger." On ne pouvait pas lui reprocher d'être trop romantique! J'ai demandé à réfléchir car même si j'étais tentée d'accepter pour le permis de séjour, épouser un dealer de cocaïne me posait problème. Quand je revis Renata je lui fis part de la proposition d'Harvey et lui dis que je ne voulais pas me marier rien que pour les papiers, car j'avais encore des espoirs de trouver l'Amour. Évidemment je ne pensais pas que Renata allait me trahir et répéter cela à Harvey!

En même temps qu'il décorait son appartement, il préparait un voyage au Mexique, Baja California, où il souhaitait m'emmener. Il voulait regarder les baleines d'un bateau à fond transparent, et fit des démarches à l'ambassade et des achats de livres, mais moi je n'avais pas envie de voyager de si tôt. En plus Baja était très loin de New York! Il fallait traverser le continent en biais, du nord-est au sud-ouest. Après quelques semaines il cessa de parler de ce voyage. Il s'occupa de faire encadrer des images sérigraphiées que m'avait données une Canadienne avant mon départ de Toronto. Ces tableaux avaient été réalisés par des Inuits et elle m'avait laissé en choisir trois. L'encadrement de ces images fut le seul cadeau d'Harvey que j'appréciai vraiment. Je les ai toujours d'ailleurs! Les autres dépenses qu'il fit pour moi ne répondaient pas à un besoin ni à un désir personnel: sans que je l'aie demandé il m'emmena me faire faire des soins de beauté non pas dans un institut classique mais dans une école où ce sont des étudiants qui officient, et où le service, par conséquent, ne coûte pas grand chose, et la façon dont on m'avait laqué les ongles me déplaisait au plus haut point! Il m'offrit des boucles d'oreilles et le perçage dont j'avais horreur pour que je puisse les porter, mais sur moi ces petites boules de corail avaient davantage l'air d'une rougeur que d'un bijou!

Il m'emmena faire du lèche-vitrine dans SoHo par une de ces journées grises et glaciales à la recherche de vêtements pour moi, mais tout ce que je voyais était laid, mal fait et hors de prix. "Comment? Tu n'as jamais entendu parler de Morgan le Fay"? J'avais entendu parler de la fée Morgane dans les contes et légendes, mais pas d'une styliste de ce nom. Profitant du passage d'un ami grossiste, il m'offrit un jupon d'été Made in India, qui avait des applications et des jours rappelant de loin le fin travail à la main des brodeuses expertes, mais le jupon était de très mauvaise qualité. Cependant Harvey se comporta comme s'il m'avait fait un cadeau magnifique. Il m'emmena aussi chez Urban Outfitters, un magasin de vêtements de tous les jours où il m'acheta, après essayage, un pantalon de coton noir, mais quand je voulus le porter le lendemain matin je vis que l'entre-jambes était décousu sur une vingtaine de centimètres! Je fus complètement ébahie que ce défaut m'ait échappé à l'essayage. Je voulus retourner au magasin pour faire un échange mais Harvey s'arrangea pour qu'on ne le fasse pas et je restai dans l'impossibilité de porter ce pantalon dont j'avais grand besoin. Il ne me venait pas à l'idée de le recoudre car j'étais persuadée que le défaut était la responsabilité du magasin. Quelques semaines plus tard Harvey me donna un pantalon similaire mais pour homme.

Il m'offrit aussi un kimono. Il avait acheté un lot au cours d'un voyage récent au Japon. Il me dit qu'il y avait de nombreux cartons pleins de kimonos dans la plateforme. Il en ouvrit un et commença à les sortir. J'en choisis un qui me plaisait et le portai dorénavant en guise de robe de chambre.

Comme dans l'ancien appartement, son coffre-guéridon ("coffee table") installé devant le canapé lui servait à ranger son stock de marchandise et de matériel professionnel, y compris une balance de précision à trois bras. Dès son retour il sortait son stock courant, une boite sans couvercle où la cocaïne était en vrac, pré-mélangée, et il nous faisait quelques lignes. Il avait aussi un stock de cocaïne brute d'achat et une poudre inerte qu'il mélangeait avec pour la revente. Malgré cela il jurait ses grands dieux à ses clients qu'il ne coupait pas la marchandise, et leur disait qu'ils pouvaient faire confiance à "Honest Harv'".

Au début quand je restais dans l'appartement pendant son absence, j'étais forcée de penser à cette quantité de drogue juste à ma portée, mais un moment de réflexion me suffit pour comprendre que me servir sans y être invitée serait une grave erreur. Car s'il rentrait pendant que j'étais sous l'effet de la cocaïne, comment pourrais-je feindre d'être dans mon état normal? Ce serait impossible. Sans même penser qu'il pouvait peser sa drogue au milligramme près pour savoir s'il y en avait autant à son retour qu'à son départ, je me doutais qu'Harvey devait avoir un moyen de vérifier. Je pensais qu'il avait peut-être un dispositif qui l'avertirait si son coffre avait été ouvert en son absence. Bref je me méfiais et comme je n'étais pas accro cela ne me posait pas de problème de savoir que la drogue était à portée de main et de ne pas y toucher. Ainsi quand Harvey rentrait après une dure journée de travail je pouvais l'accueillir en toute sérénité, alors que si j'avais volé de sa coke j'aurais été hyper stressée.

Il y avait aussi des cachets de Quaalude un bariturique encore très recherché à cette époque. J'ai voulu savoir ce que c'était et Harvey m'en a fait prendre un soir, et le lendemain je n'avais aucun souvenir de la soirée. Cela m'a fait une mauvaise impression. Harvey m'a affirmé que nous avions passé une soirée calme et ordinaire et je ne présentais aucun signe physique qui le démentait.

Il savait que je voulais faire carrière dans la musique, et comme à Toronto j'avais souvent joué du piano, cela me manquait. Alors je demandai à Harvey s'il pouvait me trouver un studio où je pourrais jouer. Après cette demande bénigne le temps me parut long. Enfin un jour il me dit que grâce à ses amis Untel il avait trouvé un studio avec un piano, et il me donna une adresse. Le piano en question était un piano droit désaccordé, perché sur une plateforme roulante, au beau milieu d'un loft entièrement vide. Je jouai quand même mais cela me fit mal au coeur de voir que, quand il s'agissait de satisfaire mes propres désirs, il ne se montrait pas à la hauteur. New York était pourtant une ville de musiciens en tous genres, et je me disais qu'un musicien ne ferait pas figure de curiosité exotique, et que les pianos de bonne qualité ne devaient pas être difficiles à trouver. Et il n'avait rien trouvé de mieux que cette épave! J'étais encore déçue et ne cherchai plus à faire de la musique jusqu'à la fin de ma relation avec Harvey.

Et pourtant il avait l'ambition d'être un "Renaissance Man", un homme érudit et cultivé mais il ne lui était pas venu à l'idée qu'il aurait pu s'instruire sur la musique et la culture française en général auprès de sa compagne. Il préférait s'abonner à ds revues d'art, d'antiquités et d'architecture. Car il ne s'intéressait à ces sujets que pour des raisons professionnelles, pour être capable de discuter superficiellement avec ses clients et avoir l'air au courant des tendances.

De temps en temps il m'emmenait visiter des sites touristiques. Ainsi je visitai avec lui le South Street Sea Port, la statue de la Liberté, et encore plus tard, l'Empire State Building. Mais je n'étais pas du tout dans l'état d'esprit pour faire du tourisme et je trouvais ces sorties ennuyeuses. La compagnie des touristes m'agaçait car ils étaient en mode "vacance" et moi j'étais en mode "survie". Il m'emmenait aussi au restaurant car il avait ses habitudes. Ainsi pour le déjeuner il aimait aller tout près dans un restaurant de laiterie juif sur la 2ème Avenue. Les restaurants juifs sont de deux sortes: soit on y trouve de la viande, soit on y trouve des produits laitiers mais jamais les deux ensemble car la religion interdit de mélanger les deux substances. Sa soupe favorite était celle à l'orge et aux champignons ("mushroom-barley"). Pour ma part, le grand serveur maussade avec sa drôle de coiffure, son petit calot et son air un peu crade ne me mettait pas en appétit. Je préférais les restaurants cubains avec leurs saveurs proches de la cuisine méditerranéenne, avec du riz et des haricots noirs comme aliment de base et toutes sortes de plats en sauce, sans oublier l'express bien tassé à la fin du repas.

D'ailleurs il y en avait un pas loin de chez Harvey, et quand il était absent à l'heure du dîner c'est là que j'allais. Un soir après avoir terminé mon repas une femme assez jeune s'approcha et demanda à me parler. Elle me dit que ses deux enfants lui avaient fait un petit cadeau, un genre de talisman, pour qu'elle se remette en ménage avec le père des enfants. Elle sortit de son sac un sachet en plastique dans lequel il y avait deux aimants et une courte chaînette à laquelle étaient fixées de petites pierres vertes. Elle me dit que les pierres étaient des émeraudes sans valeur qui avaient des défauts. Quand aux aimants, ils représentaient les parents des enfants, et ils étaient fortement unis par le magnétisme. Et aux extrémité de chacun il y avait de la limaille de fer qui elle aussi adhérait fortement aux aimants. La femme me dit qu'elle n'avait pas l'intention de se remettre en ménage avec le père des enfants, alors elle souhaitait faire cadeau du talisman à quelqu'un qui en avait davantage besoin qu'elle. Puis elle s'éloigna. Je ne voyais pas bien à quoi ce talisman pouvait me servir. Il n'y avait aucun homme dans ma vie avec qui je souhaitais me remettre en ménage. Je ne considérais pas Carlos comme un compagnon potentiel car je ne voulais pas partager sa vie, ayant déjà vécu un an avec lui en France. De plus il avait l'âge de mes parents. Peut-être ce talisman allait-il m'aider à trouver l'homme de ma vie alors? Cette rencontre surprenante me laissa longtemps perplexe. Même vingt ans après je n'arrivais pas à me l'expliquer.

Le dimanche Harvey aimait aller au restaurant "Dim Sum" de Chinatown. J'aimais beaucoup l'ambiance dans ce vaste restaurant qui faisait salle comble le week end. Les bouchées et petites portions d'une variété surprenante, la plupart cuites à la vapeur, étaient transportées dans des wagons chauffants poussés par des serveurs. La présentation était tellement raffinée et attirante qu'on avait envie de goûter à tout. Quand on était repu et qu'on demandait l'addition, il suffisait au serveur de compter les petites assiettes vides empilées au bout de la table, de couleurs différentes suivant le prix. L'addition était faite en un temps record sans machine et on laissait sa place aux prochains convives qui attendaient leur tour.

Harvey était assez fier de moi et nous sortions une ou deux fois par semaine avec ses amis-clients pour dîner et boire un verre dans des endroits à la mode. C'étaient des Américains d'origine anglaise ou irlandaise, des couples sans enfants et Harvey était le seul juif. Je me sentais à l'aise avec eux et je prenais part volontiers aux conversations. Il y avait un jeune couple avec qui nous sortions seulement le dimanche, dont la femme, aux dires d'Harvey, souffrait d'une maladie nouvelle pour moi: le lupus. Harvey m'avait prévenue et je m'attendais au pire mais la jeune femme avait l'air insouciant et en pleine forme. Cependant chaque fois que nous nous apprétions à voir Scott et sa femme, il me rappelait qu'elle souffrait du lupus. Pour cette raison je me sentais toujours un peu mal à l'aise en leur compagnie car je ne savais pas si elle allait avoir une crise pendant la promenade, et j'avais l'impression qu'à cause de sa maladie elle méritait davantage d'attention et d'égards que moi, et je gardais le silence pendant toute la sortie.

Il avait aussi un ami juif plus âgé qui faisait figure de père, celui à qui il avait fait envoyer son tapis, un certain Levine, toujours habillé d'un beau costume. C'était lui qui disait toujours à Harvey "Don't go too fast!" et d'après ce que je comprenais c'était pour calmer l'enthousiasme dont Harvey faisait preuve quand il lui parlait de moi. Ainsi un jour peu après notre installation sur la 12ème rue, Harvey m'avait emmenée chez Macy's où il s'était acheté un portefeuille en cuir, et il avait dit à tous ses amis que c'était moi qui le lui avais offert. Et quand il avait annoncé cette nouvelle à Levine il lui avait répondu "Don't go too fast!" que j'interprétai, forcément, comme un conseil de ne pas s'emballer à fond car un petit cadeau ne prouvait pas la compatibilité à long terme d'un couple. Donc chaque fois que j'entendais Levine dire cela à Harvey, je pouvais penser qu'Harvey était amoureux de moi, même s'il n'en donnait pas l'impression au quotidien.

Un soir, alors que nous étions de retour d'un restaurant à quatre dans un taxi, Harvey déclara de but en blanc: "I want to be lied to!" "Je veux qu'on me mente!" Je ne répondis rien. Il répéta cette déclaration à plusieurs reprises par la suite, et finalement un jour je lui demandai ce qu'il entendait par là. Alors il m'expliqua qu'il avait un couple d'amis où la femme aimait un autre homme et l'avait annoncé sans ménagement à son mari et non contente de lui faire de la peine comme ça elle l'avait de surcroit ridiculisé en annonçant son cocufiage à tous leurs amis communs. Eh bien lui, Harvey, à la place de l'homme, il aurait préféré que sa femme lui mente. Je n'avais rien répondu mais je trouvais très étrange et assez inquiétante cette préférence pour le mensonge.

Je ne comprenais pas qu'il essayait de me provoquer à le tromper, à lui voler de la cocaïne, à fouiller ses cartons de kimonos. Cela lui aurait donné le prétexte qu'il attendait pour me jeter à la rue à la nuit tombée et me livrer sans un sou à des prédateurs qui attendaient son signal. Je pense que la rencontre apparemment fortuite avec Harvey avait été préparée d'avance aux ordres de ma famille et que mon refus de l'épouser avait fait rater le plan. C'est pourquoi il essayait de me larguer. Du moins c'est ainsi que je le comprends trente ans plus tard. Alors il est passé au signaux plus intelligibles.

Le jour où il m'emmena visiter l'Empire State Building, à peine arrivés il me fit une scène tout en haut, sur le belvédère, avec la vue inoubliable de la ville à nos pieds il m'engueula vertement au milieu de la foule qui se pressait pour regarder le paysage, puis il tourna les talons et disparut. Je me doutais bien qu'il n'allait pas s'en aller pour de bon alors je restai un peu pour regarder le paysage mais le coeur n'y était pas et je redescendis rapidement. Comme je m'y attendais il était en bas et nous repartimes ensemble. J'étais tellement sonnée que je n'avais aucune envie de poser des questions ni de me justifier et l'incident fut clos. Il ne doit pas y avoir beaucoup de gens dans le monde qui, à la vue de l'Empire State Building, pensent à une une engueulade! Mais j'en fais partie.

Cela faisait longtemps qu'Harvey parlait d'aller dîner au Lutèce, un restaurant français très en vue et très cher. Il invita deux couples d'amis et nous fimes un excellent dîner dans un cadre et une atmosphère très agréables. Mais au moment de payer Harvey dit qu'il avait oublié son portefeuille, son fameux "wallet", et il dit au serveur qu'il devait sortir pour retirer de l'argent à un distributeur. C'est très rare pour un Américain de ne pas avoir de carte de crédit. La vue des billets est presque indécente dans ces endroits chics. Mais s'il faut en plus bredouiller des excuses au serveur et sortir pour retirer de l'argent, le comble de la ringardise est atteint. En plus, et ce n'était pas un hasard, le fait de devoir sortir, me laisser seule avec ses amis que je connaissais à peine, et susciter quelques scénarios déplaisants me laissa un mauvais goût dans la bouche après ce délicieux repas. Ses amis et moi attendimes sans impatience et il fut de retour rapidement, mais le charme était rompu. Le fait qu'il ait choisi le meilleur restaurant français de la ville pour faire cette crasse en disait long sur ses sentiments pour moi.

Mais malgré toutes ces provocations et insultes plus ou moins voilées je ne réagissais pas comme il voulait. Il voulait que je me venge, mais décidément la vengeance n'est pas mon fort. La seule pensée d'agir de façon destructive, même justifiée par une blessure d'amour propre ou physique, me rend très malheureuse. Cependant je ne peux garantir que je n'avais pas exprimé avec des sarcasmes un certain mépris pour ces agissements, alors un beau matin, je crois que c'était début mai (1984) Harvey me dit que c'était fini, qu'il me mettait dehors car il en avait assez que je le traite comme un "scumbag". Il me dit que son amie X me prêtait son appartement, elle demandait seulement en échange que je donne à manger à ses chats. Cette amie vivait avec son petit ami mais elle gardait son propre appartement car comme celui de Renata, le loyer était "stabilized". (Et lui, Harvey, avait-il gardé son appartement au mini-loyer comme ses amies, ou était-il le seul à l'avoir rendu au propriétaire? J'en doute!) Donc il allait me montrer où c'était, je devais partir le jour même de chez lui, c'était sans appel.

Je fis mes valises sans un mot car au fond j'étais soulagée que, tant bien que mal, l'inévitable se produise enfin. Harvey m'accompagna en taxi à l'adresse indiquée, me donna les clefs, et nous nous séparâmes froidement.


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