Chapitre 4

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Si Harvey m'avait donné un minimum de préavis j'aurais pu considérer mes options, j'aurais peut-être décidé de rentrer en France cette fois. Mais il ne l'a pas fait, ce qui n'était sans doute pas un hasard. J'ai juste eu le temps de penser que je pourrais me remettre de mon stress et aviser pendant une quinzaine de jours dans l'appartement de Judy. Mais même ce plan à court terme se révéla impossible quand je vis que les chats étaient au nombre de cinq! J'aime les chats, mais cinq chats dans un appartement d'une pièce cela fait trop. En plus ces félins n'étaient pas sympathiques. Ils étaient gras, placides et indifférents à ma présence, comme s'ils étaient autistes, habitués à vivre seuls, et pour un chat il y a de quoi devenir fou dans un petit appartement sans aucun contact humain ni aucune stimulation sensorielle, mais cela n'avait pas l'air de les déranger. Peut-être étaient ils drogués aux sédatifs? Ils me faisaient un peu l'effet de chats-zombies et malgré mes circonstances précaires j'ai compris que je n'allais pas supporter longtemps de vivre en leur compagnie.

Le téléphone marchait alors j'ai appelé chez les Dalto. J'ai dit à Adela que je venais d'arriver dans l'appartement d'une amie d'un ami (lui épargnant les détails) et que je ne pensais pas y rester longtemps à cause des cinq chats. Elle me dit que Carlos venait d'emménager chez un ami dans le quartier, et qu'il souhaite que je le rejoigne. « Mais est-ce que son ami voudra bien de moi dans son appartement? » Elle me répondit qu'elle allait se renseigner.

Dans la soirée j'eus un appel de Judy. Elle me demanda si tout allait bien et m'expliqua où se trouvaient les fournitures et comment m'occuper de la ménagerie. Je lui dis que cinq chats cela fait beaucoup dans un une-pièce alors elle m'expliqua que deux d'entre eux appartenaient à son petit ami mais que dans son immeuble on ne pouvait pas avoir d'animaux, et comme elle garde son propre appartement à cause du loyer stabilisé, cela tombait bien, les chats de son copain pouvaient y rester avec les siens propres. (Mais alors si jamais elle et son petit ami se séparent, qu'adviendra-t'il de ses deux chats?)

Une autre conversation avec Adela me confirma que Carlos souhaitait que je vienne habiter avec lui dans la chambre qu'il avait chez un ami. Elle me donna l'adresse. C'était sur Broadway, un numéro en 2600, entre la 100ème et la 101ème rue.

Un après-midi d'avril à une heure convenue je me rendis à l'appartement. C'était au 2ème étage d'un bel immeuble ancien, avec une façade en brique et le pourtour des fenêtres en pierre. L'ascenseur sentait l'urine mais il fonctionnait! Carlos m'ouvrit la porte. Nous ne nous étions pas vus depuis deux mois. Je le suivis dans l'appartement et il me présenta à son ami Félix Ramirez, assis dans un fauteuil dans la salle de séjour. C'était une pièce double donnant sur Broadway, et la lumière entrait à flots par les fenêtres. Le parquet était nu, la pièce vide à part deux fauteuils et une paire de congas.

Félix avait la trentaine et n'avait avec lui ni femme ni enfant. Il se leva quand j'entrai, m'étreignit brièvement dans ses bras en me disant que les amis de ses amis étaient ses amis. Comme je l'appris plus tard, il était de nationalité dominicaine et comme la plupart de ses compatriotes, il était de sang mêlé afro-indien. Il serait plus exact de dire "afro-natif" car croyant atterrir aux Indes Christophe Colomb s'était trompé, il n'était qu'à mi-chemin, mais depuis sa découverte du "Nouveau Monde" son erreur a fait école; c'est pourquoi on appelle les indigènes des Amériques des "Indiens" (et en Anglis on appelle les Caraïbes "West Indies") mais bien sûr les occupants natifs des terres découvertes par l'explorateur étaient de tribus diverses: les Taïnos, les Lokonos, les Lucayans, les Caribs, les Ciboneys, les Arawaks... peu importe, ils furent presque tous exterminés par les premiers colons. Cependant on peut reconnaître dans les traits des Dominicains un je-ne-sais-quoi de commun qui vient soit d'une ethnie africaine soit d'une ethnie native commune, et qui les distingue des métis des autres îles, et même de leurs voisins d'Haïti.

Mais je m'avance car sur le moment je n'étais pas capable de faire cette distinction, et c'est justement pour cette raison que j'ai été facilement bernée, car si j'avais connu l'énorme différence culturelle et surtout musicale, entre les Dominicains et les Cubains, j'aurais trouvé suspecte cette amitié entre Carlos et Félix. Ce qui m'a frappée sur le moment c'était l'air hypocrite de Félix, son regard fuyant. Il m'expliqua que sa famille avait habité dans cet appartement pendant vingt-cinq ans et qu'après le retour récent de ses parents au pays, il avait conservé l'appartement. Il montrait beaucoup d'affection à Carlos. Il me dit que j'étais la bienvenue si Carlos voulait partager sa chambre avec moi. Il ne lui faisait pas payer de loyer et je n'aurais rien à payer non plus. Comment aurais-je pu refuser une telle offre?

L'appartement était quasiment vide et assez décrépit. La cuisine et la salle de bains côté cour étaient spacieuses, l'eau chaude était brûlante, mais la robinetterie était ancienne et la peinture de la salle de bains se détachait en plaques. Quand à la chambre de Carlos elle donnait sur cour elle aussi. Elle était sombre mais il y avait plus de silence que côté rue. Elle n'était guère plus grande que le grand lit déjà fait comme dans un hôtel et deux vastes dressings permettent à Monsieur et à Madame de ranger leurs vêtements sans se chamailler. Les vêtements de Carlos et ses quatre congas dans leur housse étaient rangés dans celui de droite, et celui de gauche près de la porte était vide.

Il y avai trois autres chambres à coucher que je n'ai pas visitées: celle des "parents", occupée par Félix, le maître des lieux, une chambre contigüe donnant sur cour, occupée par Francisco, un Dominicain d'environ trente-cinq ans, assez bel homme de type espagnol aux cheveux noirs ondulés, et une chambre de bonne jouxtant la cuisine, occupée par un autre Dominicain blanc d'une vingtaine d'années. Pendant mon séjour il sera le seul à travailler, employé dans un magasin de produits bio juste en bas de l'appartement, The Health Nuts (jeu de mots sur "nuts" qui veut dire à la fois noix et fou). Il doit être intelligent car il s'est arrangé pour n'avoir aucuns frais ni temps de transport!

Cela me semblait trop beau pour être vrai: aucun loyer à payer, un appartement à deux pas du Club Broadway dans un quartier qui me plaisait... mais j'avais une vague inquiétude. Je serais la seule femme, et une blanche européenne par dessus le marché, à partager un appartement avec ces hommes africains. Bien sûr Carlos était là et me protégeait, personne n'oserait me faire quoi que ce soit, mais la situation était quand même fragile. Carlos et moi nous retirâmes dans sa chambre. Après un échange de nouvelles et quelques câlins, je lui demandai s'il était sérieux, s'il voulait vraiment que je vienne le rejoindre, vivre avec lui et partager cette chambre, car c'était une situation nouvelle. — « Si, mamacita, si! »
— « De verdad? »
— « De verdad! »
Il ne m'en fallut pas davantage pour prendre ma décision: j'allais venir habiter avec lui dans cet appartement. Je fis deux trajets en métro à quelques jours d'intervalle pour accomplir mon déménagement, et dès la première nuit chez Félix je passai la soirée avec Carlos à visiter les clubs comme le premier soir: Club Broadway et Ochentas sur le West Side, puis une traversée de Central Park en taxi jusqu'au Corso et enfin, aux petites heures, el Pozo. C'était vraiment commode d'habiter à dix minutes à pied du Club Broadway!

Quand j'annonçai à Judy que je quittais son appartement, j'avais déjà passé une petite semaine à ma nouvelle adresse. L'ambiance de mon nouveau quartier était tellement différente: plus populaire, il y avait un mélange de blancs, de noirs, d'asiatiques et de Latinos, et tout le monde semblait bien s'entendre. Les magasins étaient moins sophistiqués, les prix de l'alimentation plus bas aussi. Le Lower East Side avec ses boutiques tendance et ses Yuppies (Young Urban Professional) me semblait déjà lointain et cela me coûtait d'y revenir pour terminer mon déménagement. Au téléphone avec Judy, je ne pus m'empêcher de faire une réflexion au sujet de la cocaïne qui était si abondante dans le milieu que je fréquentais, ajoutant sans réfléchir que si je voulais je pourrais organiser un commerce entre l'Upper West Side et le Lower Eat Side. C'était juste une pensée qui m'avait effleurée, que si au lieu de renifler la cocaïne qui m'était offerte je la mettais de côté pour la revendre, je pourrais me faire un peu d'argent, environ cent dollars par semaine. Judy me dit qu'elle était intéressée et me demanda de lui faire signe quand j'aurais du nouveau, alors je me suis sentie obligée de lui donner satisfaction.

Si, au lieu de la sniffer, je mettais de côté pour la revendre la cocaïne que Carlos m'offrait, je tomberais de sommeil vers une heure du matin. Je ne pouvais pas m'en priver! Il faudrait donc soit que je la vole, en détournant une petite quantité chaque fois que Carlos m'en offrait, soit que je l'achète. J'écartai la première option car je me savais piètre menteuse: je n'aurais jamais pu regarder Carlos droit dans les yeux après avoir volé de sa drogue, même un tout petit peu à la fois. Et puis c'était très compliqué de manipuler des billets d'un dollar pliés en long et de faire passer un peu de poudre de l'un à l'autre. On risquait d'en renverser, de s'éterniser aux toilettes, d'en prendre trop... tout ça pour une infime quantité. C'était du mégotage. Quant à l'acheter, avec quel argent? J'étais fauchée. J'avais même piqué quelques quarters dans le grand bocal à monnaie qui trônait sur la cheminée chez Judy. De toute façon je n'avais pas envie de gagner ma vie comme ça. Alors je renonçai à cette idée. Mais Judy avait pris ma semi-boutade au sérieux. C'est ce que j'ai conclu avec trente ans de recul, à cause des événements qui se produisirent deux ou trois mois plus tard.

Judy avait dû attendre que je la contacte à nouveau avec une offre et elle avait parlé de ma proposition fantaisiste à quelqu'un qui voulait me coincer, probablement Harvey qui avait peur que je lui pique sa clientèle. Car peu après que je lui eusse rendu les clefs elle me contacta pour me dire que j'avais oublié quelque chose dans son appartement. Il s'agissait d'un pantalon de harem mauve transparent dont m'avait fait cadeau une de mes compagnes de danse érotique, et que j'avais mis à la poubelle car je ne voulais plus m'en servir.

Sur le moment je n'avais pas compris le manège de Judy car j'étais surtout gênée qu'elle ait découvert cet article de lingerie sexy et deviné mon gagne-pain antérieur, et je croyais qu'elle voulait me faire honte. Mais c'était juste un prétexte pour me revoir car elle me donna rendez-vous pour me rendre le pantalon et comme elle me dit qu'elle l'avait lavé et mis de côté je n'osai pas lui dire de le jeter. Nous primes donc rendez-vous dans son appartement et la veille de notre rencontre, je mis de côté un peu de la cocaïne qui m'était offerte pour la lui donner car je voulais, par vantardise, lui montrer que j'en avais moi aussi, et de la bonne. Et quand je la vis je lui en fis cadeau, et lui expliquai pourquoi, tout bien considéré, je n'allais pas en faire commerce.

Judy était un peu plus âgée que moi et nous étions toutes deux de race blanche. Nous aurions pu devenir amies, elle aurait pu m'aider à m'intégrer dans la société et profiter de mon apport culturel mais au cours de notre entrevue je ressentis une vibration qui me mit mal à l'aise et je décidai de tirer un trait sur toutes les connaissances que j'avais faites en compagnie de Harvey, et de ne plus remettre les pieds dans ce quartier.

* * *
La vie avec Carlos à New York prit le même rythme que j'avais connu à Paris: nous nous levions vers 14 heures et sortions vers 22 heures faire la tournée des clubs où il y avait de la salsa live. Tous les lundis nous descendions jusqu'à Greenwich Village car c'était le jour du concert hebdomadaire au Village Gate appelé « Salsa meets Jazz. » où une grosse pointure du jazz jouait en soliste dans un groupe de salsa. C'était un exercice intéressant et toujours plein de surprises. Dans cette video par exemple (le solo commence à 7:31), le saxophoniste Stanley Turrentine est le jazzman invité, et joue en solo avec l'orchestre de Ray Baretto (congas).

Chaque fois que nous sortions Carlos retrouvait un certain groupe d'amis: le grossiste en cocaïne dont j'avais fait la connaissance l'été précédent sortait maintenant sans son fils mais il était toujours accompagné d'un groupe de cinq ou six amis parmi lesquels un beau gosse noir clair surnommé Skip qui n'avait pas l'air Latino. Je ne sais pas pourquoi mais Carlos prononçait souvent son nom (à l'espagnole, cela donnait « Eskip ») comme si le jeune homme était important ou indispensable. Je crus comprendre que c'était un homme à tout faire dans le milieu de la musique, enfin, c'est ce qu'il m'a semblé car il était très réservé, ne parlait pas et il gardait les yeux baissés comme une jeune fille. Je ne sais pas par quel hasard son numéro de téléphone tomba en ma possession.

Je demandai au grossiste des nouvelles de son fils Luis qui n'était plus avec lui, et il me répondit qu'il avait mis cet imbécile à la porte depuis qu'il s'était mis à fumer la cocaïne. J'ai trouvé ça un peu fort de café comme raison! Après tout c'est bien lui qui donnait toute cette coke à Luis, alors faire le difficile sur le mode de consommation frisait la mauvaise foi. Mais il est certain que quand on la fume en “free base” c'est qu'on est accro, car à force de la sniffer l'intérieur du nez se corrode, le septum se troue, un vrai cauchemar. Alors que si on dissout la poudre dans l'ether et qu'ensuite on fait évaporer, il ne reste que de la cocaïne pure sous forme de grumeaux translucides que l'on peut fumer.

Un soir je me suis préparée à sortir et j'ai emboité le pas à Carlos et Felix. Je demandai où nous allions mais ni l'un ni l'autre ne répondit. Après vingt minutes de marche à bonne allure nous arrivâmes au carrefour de la 97ème rue et Columbus Avenue et entrâmes dans un club appelé Mikell's. Ce club fut un haut lieu du jazz, du funk et du Rhythm and Blues pendant un quart de siècle et je fus ravie de le découvrir. Voici l'histoire du club Mikell's publiée par le New York Times à l'occasion du décès du propriétaire.

Le club occupait un bâtiment comprenant juste le rez de chaussée et il était en retrait de la rue grâce à un trottoir très large, donc de l'intérieur on pouvait être tranquille car le trafic automobile et piéton était à bonne distance. On avait un peu l'impression d'être dans un refuge car il n'y avait pas de bar ni de commerce à la ronde. Ce quartier avait encore des terrains vagues entre les immeubles plus ou moins récents. Il y avait aussi un club de tennis dont les courts s'étendaient sur une superficie assez vaste, des espaces verts, bref rien de bien sympathique pour un passant qui avait envie de s'asseoir à l'ombre et de se désaltérer, à part Mikell's qui ouvrait vers 14 heures et fonctionnait comme un bar normal pendant la journée. L'abondance d'espace vide tout autour et au-dessus du club est ce qui lui donnait une part importante de son charme. Le barman était le frère de l'écrivain James Balwin. Il devait l'annoncer à tous les nouveaux clients car il me le dit à moi aussi un jour que j'étais venue seule. J'avais lu deux ou trois romans de l'auteur et les avais aimés, mais j'aurais préféré que le barman ne me dise rien, car ce n'est pas pour son lien de parenté avec une célébrité que je lui parlais ou que je venais. Cependant ce lien ténu fut suffisant pour attirer Maya Angelou, Toni Morrisson et d'autres écri-vaines noires qui firent de Mikell's leur Q.G.

D'après la rubrique nécrologique, en 1991 le propriétaire du lieu avait vendu des parts de son affaire à des investisseurs dans l'espoir d'obtenir un bail plus long mais des problèmes avec ces investisseurs amenèrent le club à la faillite. La disparition de Mikell's fut une grosse perte pour tous ceux qui y avaient passé de bons moments, et surtout pour les musiciens qui perdaient un lieu de travail irremplaçable. Etant donné la hausse du prix de l'immobilier sur vingt ans il n'est guère étonnant que le propriétaire ait augmenté le loyer, le rendant inabordable pour Mikell mais pas pour une de ces boutiques de diététique dont les yuppies raffollent. Aujourd'hui c'est en effet une succursale de Earth Harvest qui occupe l'emplacement. Le bâtiment avec ses boiseries sympathiques a été démoli et un magasin en dur le remplace (à droite sur la photo). C'est toujours un rez-de-chaussée car le plan d'urbanisme en a décidé ainsi. Mais je digresse. Ce soir-là c'était Art Blakey and the Jazz Messengers qui se produisaient à Mikell's. Art et Carlos, deux percussionnistes, étaient bons amis et ils se parlèrent pendant l'entre acte. Art était très chaleureux et euphorique, comme le sont toujours les musiciens qui viennent de jouer en public. Je leur enviais cette joie et je cherchais à l'atteindre moi aussi.

Les soirées se suivaient et ne se ressemblaient pas: un soir je découvrais Mikell's, un autre encore, parce que Carlos s'y produisait avec Tito Puente ou "la bande à Dalto", The Blue Note ou S.O.B. qui, pour une fois, ne voulait pas dire « Son Of a Bitch » mais Sound Of Brazil. La découverte des clubs dont j'avais tant entendu parler à Paris me passionnait. Leurs noms sonnaient comme des formules magiques. Arriver dans l'un de ces lieux confirmait mon sentiment d'être dans un pays étranger. Je regardais, écoutais, me remplissais de l'atmosphère et il me semblait que je ne me lasserais jamais. J'étais exaltée.

La bande à Dalto (The Inter-American Jazz Ensemble) fut aussi engagée pour animer la réception du mariage de Thomas, le frère de Félix. Cette réception eut lieu au 35ème étage du Hilton sur la 6ème Avenue. Quels fastes! J'étais étonnée qu'un homme d'un milieu auss modeste puisse se payer la location d'une salle de réception au Hilton mais c'était sans savoir que « Thomato » était, lui aussi, dans le commerce de la cocaïne. C'est de justesse que nous ne sommes pas devenus concurrents! Au moment de plier bagages à la fin de la réception, je remarquai un homme qui poussait un vibraphone vers l'ascenseur. Ces instruments sont très lourds et volumineux. Je ne me souvenais pas l'avoir vu ni entendu jouer mais sur le moment cela m'échappa. Mon attention s'était dispersée sur tout ce qu'il y avait à voir et à boire et à manger. Bref je fis la connaissance du vibraphoniste, il s'appelait Ramon Garcia et il habitait dans le même quartier que moi, sur la 97ème rue près d'Amsterdam Avenue et je ne sais comment j'eus son numéro de téléphone. Il m'avait semblé qu'il était célibataire et j'aurais aimé parler musique avec lui.

Je découvris avec amusement que chaque fois que Carlos jouait quelque part, Félix l'aidait à transporter ses quatre congas. « You've taken my job! » lui dis-je d'un ton mi-figue, mi-raisin la première fois que je le vis s'affairer avec les instruments dans leurs housses. Je pouvais donc me conduire en vraie spectatrice, n'ayant plus à lever le petit doigt, et c'était très bien comme ça. Mais un soir que Carlos jouait dans le New Jersey je décidai de ne pas y aller et je passai la soirée tranquillement dans la chambre, réfléchissant que d'ici peu je devrais sortir moins souvent et me trouver un petit boulot histoire de ne pas être à la charge de Carlos. Au réveil le lendemain je vis que Carlos n'était pas là. Félix me dit qu'il avait été pris d'un malaise et hospitalisé à Presbyterian sur la 180ème rue. Carlos malade? Il avait une santé de fer. Mais Félix me donna des détails, il dit que Carlos était en observation et sortirait dans quelques jours et je fus forcée de le croire, et comme l'unique téléphone était dans sa chambre je ne pouvais pas m'en servir pour parler à Carlos dans son lit d'hôpital. Je n'avais qu'à patienter quelques jours.

Le soir même Félix dit qu'il sortait en boîte et m'invita à l'accompagner. De quelle discothèque parlait-il? Sweetwater sur Amsterdam Avenue à la 72 ème rue. Je n'en avais jamais entendu parler. Au moment de passer la porte Félix me dit qu'on y allait à pieds car il préférait garder son argent pour acheter des consommations. Une trentaine de blocks, ce n'était pas au bout du monde. Mais cela faisait une marche de 45 minutes, quand même.

Dès notre arrivée je compris immédiatement pourquoi Carlos ne m'y avait jamais emmenée: la musique était complètement différente de celles qu'il jouait et écoutait, elle était typiquement dominicaine, sur deux temps comme la musique disco que j'abhorrais et pas intéressante à danser: c'était du Merengue. La discothèque était très bien agencée et confortable, avec des boiseries blondes et des lumières ambrées et la clientèle élégante était en majorité des jeunes métis comme Félix, des Yuppies dominicains.

Félix ayant disparu, je me me mis à chercher un endroit abrité. En longeant le mur j'arrivai dans un recoin au pied de l'échelle qui menait au nid du disc jockey. J'étais là depuis moins de cinq minutes quand elui-ci attira mon attention. Je le regardai d'un air interrogateur et il me fit un grand sourire et m'invita à approcher, ce que je fis. Il se pencha pour me parler et en un temps record il m'offrit de la cocaïne, que j'acceptai de bonne grâce. Alors tout en surveillant la piste de danse et changeant les disques il me fit la causette, me posant les questions obligatoires, et il m'offrit de sa poudre encore plusieurs fois. Je restai en sa compagnie jusqu'au moment de partir.

J'avais voulu rendre visite à Carlos à l'hôpital mais Félix me dit d'y renoncer, qu'il y était allé lui-même et il avait dû porter un masque pour se prémunir contre l'infection. Mais la maladie de Carlos restait un mystère. Puis Félix m'annonça que Carlos était parti en convalescence dans sa maison à Porto Rico. Dans un sens son absence m'arrangeait car quand il était là il était impossible de suivre un rythme de vie différent du sien.

Depuis que Carlos était hospitalisé, je me couchais et me levais plus tôt, et je partis à la découverte du quartier. Il faisait beau, les gens étaient de bonne humeur. Il y avait une atmosphère bon enfant, décontractée. Les commerces le long de Broadway étaient sans prétention, certains étaient carrément vieillots, comme figés dans le temps. Dans l'espace étroit entre deux immeubles, des boutiques avaient été aménagées: un cordonnier chinois, une boutique de développement photo. Le client se tenait devant un comptoir qui lui barrait l'accès au reste de la boutique, et le commerçant utilisait le reste de l'espace en forme de couloir étroit pour travailler. À l'emplacement du Metro Diner d'aujourd'hui, au coin de la 100ème rue et Broadway, il y avait La Tacita de Oro, la petite tasse d'or, un restaurant sino-cubain qui offrait un service à emporter par une fenêtre ouvrant sur la 100ème rue. Ainsi les clients pouvaient acheter leur repas sans pousser la porte. La carte était divisée en deux parties, une pour la cuisine cubaine, une pour la cuisine chinoise. J'appris par la suite que ces restaurants qui annoncaient « comidas chinas y criollas » étaient tenus par des Chinois nés à Cuba qui avaient immigré aux USA. Les employés et le patron étaient tous sino-cubains et trilingues. En face il y avait le cinéma Métro avec sa belle façade Art-déco et derrière nous, à l'ouest, une avenue résidentielle parallèle à Broadway appelée West End Avenue, et un bloc plus à l'ouest, Riverside Drive et le fleuve Hudson qui sépare l'état de New York du New Jersey.

Dès le réveil je descendais prendre un express dans une petite échoppe qui communiquait avec le hall d'entrée de l'immeuble. Le café coûtait 0,50$. Il était servi par un Latino d'âge mûr dans de petits gobelets en polystyrène. De l'autre côté de l'entrée il y avait une boutique de photocopies et fax. L'homme de service était un blanc dont la moitié du visage était défigurée par une greffe de peau jaunâtre.

Assez rapidement je trouvai un petit boulot dans une boulangerie-pâtisserie française appelée Beaudésir, sur Broadway près de la 75ème rue. Il faut aller à New York pour trouver des noms de famille français si pittoresques! Je mentis au sujet de mon numéro de sécu, je dis que je ne le connaissais pas de mémoire et je n'avais pas ma carte sur moi. La dame me dit qu'il faudrait que je le fournisse et elle m'embaucha pour servir le pain et les viennoiseries. La paie était modeste, mais les horaires me convenaient: je commençais vers 11 heures du matin. J'allais travailler à pieds pour économiser et pour rendre le trajet plus agréable je marchais d'abord jusqu'à Riverside Park, descendais jusqu'à la 75ème rue en suivant la contre-allée bordée de beaux immeubles dont les formes épousaient les courbes de la route, puis arrivée à la 75ème rue je rejoignais Broadway. Je réussis à tenir le coup environ un mois sans fournir de numéro de sécu. Ensuite la patronne me dit qu'elle ne pouvait pas me garder.

C'est alors que Félix m'annonça que je devais lui payer un loyer. Il fallait absolument que je trouve du travail sinon j'étais à la rue!


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