Chapitre 5

Il fallait que je trouve du travail immédiatement. Je faisais les petites annonces du New York Post. Je vis qu’un magasin de jouets cherchait une secrétaire. J’appelai le magasin et parlai de mes qualifications. Le patron s’aperçut au cours de notre entretien que je ne savais pas qui était Eeyore, un personnage de fiction enfantine. Il fut vexé de mon ignorance et pour cette seule raison il mit fin à notre entretien!

Un jour je me décidai à entrer dans une agence d’interim. On me dit, comme je m’y attendais, que je devais avoir un numéro de sécu. Comme je ne savais pas comment ces numéros étaient faits ni combien de chiffres ils avaient, je ne pouvais pas m’en inventer un. Alors que j’atteignais la porte de sortie une femme m’adressa la parole. Elle me demanda si je cherchais du travail et elle me dit qu’elle cherchait quelqu’un pour l’aider pendant un salon qui durait trois jours et ouvrait le lendemain. C’était un salon d’accessoires de mode, elle était styliste-créatrice et elle avait un stand pour exposer ses modèles. Le lieu d’exposition était sur l’un de ces pontons sur l’Hudson.

Le niveau de mon employeuse était plutôt bas, il frisait même la bouffonnerie. Si j’ai bonne mémoire ce qu’elle proposait était des T-shirts pour adultes et enfants, sur lesquels elle avait fait du travail de teinture aléatoire. On voyait qu’il n’y avait aucune maîtrise technique, c’était n’importe quoi. Elle me dit qu’elle faisait de la publicité dans le New York Times. J’étais très surprise car les annonces commerciales devaient être plutôt chères dans ce journal. Mais elle me dit qu’elle avait acheté deux lignes dans le coin droit en bas de la première page. C’est un espace très recherché, me dit-elle, et d’un coût abordable. Elle acheta le journal les trois jours de l’expo et découpa son annonce minuscule, qui disait juste « Stacy, fashion accessories at the Exhibition on Pier 31 ». Je me demandais si quelqu’un allait se déplacer pour voir son stand après avoir lu cette annonce. Pour moi cela avait l’air d’une plaisanterie. Elle eût aussi un comportement bizarre avec les dimes, pièces de dix centimes dont elle avait besoin pour téléphoner. En fait elle me demanda à moi de passer des coups de fil à je ne sais plus qui, elle me donna une liste avec des numéros à appeler pour dire je ne sais plus quoi, et elle me donna une quantité de dimes car l’appel local d’un téléphone public ne coûtait pas davantage, et je passai le plus clair d’une journée à appeler les numéros de sa liste qui, pour la plupart, ne répondaient pas. Je suis revenue au stand découragée avant d’avoir terminé, et elle me renvoya pour que je termine. Je me souviens d’avoir trouvé son comportement bizarre. Et puis le salon s’est terminé et elle ne m’a pas payée!

Peu avant la fin, j’avais fait la connaissance d’un jeune homme blond, grand et assez beau qui s’était arrêté au stand de Stacy et il m’avait invitée à l’accompagner à un cocktail après la fermeture du salon. Il disait qu’il était créateur d’accessoires de mode mais c’est drôle, je n’étais pas consciente de la cause de la fausse note sur le moment, mais sa façon de s’habiller ne collait pas avec sa profession car il avait l’air, justement, un peu démodé, trop « Seventies » avec sa veste à carreaux dans les tons beige-marron.

J’ai accepté volontiers et c’est là que j’ai vu pour la première fois que les Américains mettent toujours des poires avec le fromage. Peut-être qu'ils avaient mal compris l’expression « entre la poire et le fromage ». On servait du vin blanc dans des verres en plastique mais j’étais ravie de tout. Pendant que nous sirotions notre Chardonnay mon compagnon m’expliqua qu’il vivait à la campagne et qu’il faisait ses créations loin du bruit et du rythme trépidant de la ville. Sans rien révéler de ma déception je compris que lui et moi ça n’allait pas marcher car je ne voulais quitter New York pour rien au monde. A la fin de la réception mon compagnon m’invita à dîner et de fil en aiguille nous passâmes la nuit ensemble dans sa chambre d’hôtel. Il se leva tôt et quand je me levai quelques minutes après son départ je vis qu’il n’allait pas revenir, contrairement à ce qu’il avait dit, car il avait emporté toutes ses affaires. Et à côté de mon sac il avait laissé un billet de dix dollars. Dix dollars! Qu’est-ce que cela voulait dire? Je n’avais pas le temps de réfléchir, de me poser des questions. Il avait l’air si gentil, je ne lui avais rien demandé, et il me donnait cette somme ridicule!

De retour à l’appartement de Félix je vis que le défilé de jeunes femmes de moeurs légères qui avait commencé depuis quelques jours, continuait de plus belle et Félix du matin au soir se baladait dans l’appartement en robe de chambre de satin comme s’il voulait rester prêt à dégainer, et il prenait cet air las du Casanova qui ne sait plus comment se défaire de toutes ces femmes pendues à sa quéquette, alors qu’il aurait suffi qu’il arrête de les payer. Il me dit qu’elles travaillaient à Mardi Gras, un strip joint sur la 42ème Rue, et il ne cessait de me dire que mes cheveux étaient trop courts, que cela ne faisait pas assez féminin, comme s’il voulait me pousser à tenter ma chance avec lui moi aussi, mais sur le ton de la supplication.

Les pigeons qui nichaient dans la cour intérieure poussaient des gémissements comme des couples en train de faire l’amour. La chaleur se faisait plus intense, et avec ces danseuses érotiques qui rendaient visite à Félix à longueur de journée, l’atmosphère de l’appartement devenait tendue. Pour ma part j’avais besoin d’un mâle à tous points de vue. Francisco faisait toujours ses apparitions silencieuses pour aller à la cuisine ou à la salle de bains. Un jour il me proposa de m’épouser pour que je puisse avoir droit au permis de séjour. On en a un peu parlé, il voulait bien faire les démarches pour me sponsoriser, puis j’ai dit d’accord, alors il a voulu faire l’amour et j’ai accepté, je l’ai fait entrer dans ma chambre. Et ce fut seulement après les ébats qu’il m’annonça qu’il voulait plusieurs milliers de dollars pour ce mariage pas si blanc.

Je me suis sentie dupée et violée, car je n’aurais jamais consenti à un rapport sexuel s’il ne m’avait pas proposé de m’épouser. J’eus le sentiment que cette duperie représentait l’essence de la société américaine. Je me sentis blessée au plus profond de mon être, de constater que pour certains je n’étais rien d’autre qu’une proie dont on pouvait profiter d’une manière ou d’une autre, et que je ne comptais pas en tant que personne avec mon histoire, mon physique, ma personalité, mon intelligence, ma culture. Après cela il n’était plus question d’épouser Francisco. Cet épisode me donna la déprime pendant longtemps. Mes espoirs, mes illusions s’étaient fracassés. L’instinct protecteur de l’homme envers la femme avait fait place au désir de tirer un coup sans payer.

* * *

J'allais toujours au Club Broadway le jeudi, quand l'entrée était libre (l'étage surligné en jaune tout à droite de la photo). C'est comme cela qu'un soir j'ai participé à un concours de Salsa avec un partenaire de fortune. A force de danser j'avais acquis mon propre style qui adoptait le style cubain avec un petit quelquechose de personnel en plus, difficile à décrire, avec lequel je cherchais à exprimer mon malaise existentiel. Je voulais que ça soit légèrement fou, juste assez pour déranger sans choquer. J'étais en forme pour l'épreuve inattentue et avec mon partenaire nous nous sommes très bien entendus sans avoir jamais dansé ensemble auparavant. Je l'avais juste repéré avant comme un partenaire possible, l'ayant vu danser avec une autre femme. Je m'attendais si peu à gagner qu'au moment de la remise des prix j'étais en train de me poudrer le nez chez les Dames, et quand je suis sortie une organisatrice m'a demandé « Mais où étais-tu? On t'a cherchée partout! Vous avez gagné la deuxième place! » mais la foule s'était déjà dispersée et mon cavalier avait disparu. Une autre femme m'approcha et me donna sa carte de visite, disant qu'elle travaillait avec les Ballets ..., qu'elle avait aimé ma performance et me demandant de prendre contact. Et parce que j'étais malade, au lieu de saisir l'occasion qui pouvait me tirer d'embarras, je ne l'ai jamais rappelée.

Un autre soir j'étais attablée avec de vagues connaissance quand le bassiste blanc aux cheveux bruns qui m'avait invitée chez lui le soir de mon arrivée un an plus tôt, fit son apparition et il invita plusieurs personnes à finir la soirée chez lui. Quand j'ai vu que d'autres personnes acceptaient j'ai accepté moi aussi pour en avoir le coeur net, savoir si oui ou non ses intentions étaient bonnes, mais à l'arrivée dans le borough de Queens il n'y avait plus que moi et un type un peu efféminé qui souffrait dans ses chaussures.

Nous nous sommes assis sur le canapé, notre hôte a fait des lignes de coke en disant que son fils de cinq ans dormait dans la chambre à côté, et je m'apprêtais à sniffer ma deuxième ligne quand Pied Tendre s'est levé pour prendre congé. On était là depuis à peine dix minutes et il voulait déjà repartir? Je lui ai demandé de m'attendre car je partais avec lui. Il fallait prendre un taxi pour regagner Manhattan et je préférais qu'on se partage les frais, ai-je expliqué, mais la vraie raison était que je ne voulais pas rester seule avec le bassiste.

Après des adieux hâtifs je me retrouvai dans la lumière éclatante d'une matinée ensoleillée, au bord d'une rue assez déserte avec cet individu louche qui grimaçait de douleur à chaque pas, pauvre mec. « Alors comme ça », me suis-je dit, « il avait essayé de me laisser seule avec le bassiste? C'était convenu d'avance? » Maintenant j'en avais le coeur net, ce bassiste était un salaud.

Question fric j’étais aux abois. Je décidai d’emprunter de l’argent au grossiste en cocaïne que je pouvais contacter par l’intermédiaire de Skip. Je téléphonai donc au jeune homme et quand je lui expliquai l’objet de mon appel il fut très sec, me dit qu’il n’en était pas question. Pourtant, lui dis-je, j’étais prête à mettre en gage mes trois sérigraphies encadrées, mes plus précieuses possessions, et je ne voulais pas emprunter une somme folle. Mais il n’y eut rien à faire, Skip refusa d’en parler au grossiste. Il n’était pas aussi doux et timide qu’il en avait l’air!

Je faisais les annonces HELP WANTED du Village Voice. C’était le journal dans lequel passaient les annonces insolites et peut-être qu’on était moins regardant sur les visa de travail. Une annonce cherchait de l’aide pour faire du montage vidéo, débutants acceptés. Ayant passé avec succès l’interrogatoire téléphonique, je me rendis à un endroit fixé par l’annonceur en personne. Il était venu avec sa femme, une grande blonde aux cheveux courts qui n’avait pas l’air commode, et qui disait que son nom d’artiste était Jacqueline Ricard. Cela sonnait français, mais pas classe du tout!

L’homme m’expliqua que les vidéos en question, c’était du porno d’un bout à l’autre. Et moi, dans mon désir désespéré de trouver du boulot, je répondis que ça ne faisait rien, du moment que j’apprenais la technique du montage vidéo. Il me répondit « Oui mais je vous préviens, il n’y a pas d’histoire ni de romance, c’est du porno wall to wall. » Et moi de lui répéter que pour moi, peu importait le sujet, ce qui comptait c’était d’apprendre la technique. C’était lui qui était gêné! Il avait dû voir que je n’étais pas du genre à tremper dans le porno. Sa femme me dit alors que le lieu de travail était en Louisiane, et je répondis que c’était parfait, j’avais justement envie de découvrir la Louisiane. Puis elle ajouta que je devrais vivre avec eux et que la maison était à la campagne, à proximité d’un bayou infesté de crocodiles, et je répétais le même refrain sur un ton enthousiasmé que rien ne pouvait altérer. J’avais vraiment le diable aux trousses et j’étais prête à m’embarquer avec ces inconnus patibulaires et risquer de finir mangée par les sauriens, ni vu ni connu. Finalement ils me donnèrent rendez-vous dans quelques jours et j’eus le temps de réfléchir et de me raviser.

Chaque fois que je sortais dans la rue je ne pouvais m’empêcher de regarder les avions dans le ciel bleu car le souvenir du grand voyage transatlantique était encore frais dans ma mémoire. Penser que moi aussi j’avais été dans un de ces avions, si haut dans le ciel, je n’en revenais pas! Quand j’étais avec Félix, je le pointais du doigt et lui disais "Regarde! L’avion tout là-haut!" Si bien qu’un jour il me demanda « Mais enfin, pourquoi fais-tu tellement attention aux avions? » C’était difficile de lui faire comprendre le sentiment de dépaysement que j’éprouvais, sachant que mon propre pays était à six heures de voyage au-dessus de la mer dans un de ces avions.

Félix m’emmena une autre fois à Sweetwater. Je partis directement à la recherche du DJ dans sa cabine nid-d’aigle, mais quand il me vit il ne répondit pas à mon salut. Son visage prit une expression sévère et fermée comme s’il n’était pas content du tout. Je compris alors qu’il avait voulu que je reparte avec lui en fin de soirée la dernière fois. Mais je n’étais pas une coke whore, une de ces filles qui couchent avec n’importe qui pour de la coke. Je décidai alors de me chercher un petit ami pour passer la nuit avec, et de lui dire franchement que je le faisais pour de l’argent. Assez rapidement un jeune homme bien de sa personne m’invita à danser. C’était un Dominicain grand et mince, bien habillé, le teint métis assez clair, les traits fins avec une fine moustache, et quand, à la sortie de la boîte, il m’invita à aller avec lui, je le mis au parfum, je voulais 150 dollars. Il réfléchit un moment puis il accepta et je le suivis. Nous fimes en taxi le trajet jusqu’à Jersey City sur l’autre rive de l’Hudson. Nous passâmes la nuit ensemble et il me donna l’argent que je lui avais demandé mais après m’avoir payée il était fauché alors ce fut moi qui payai pour nous deux le petit déjeuner et le repas de midi.

Il voulait me présenter à son oncle, un homme d’une soixantaine d’années qui était plisseur: il faisait subir au tissu de polyester un traitement qui le plissait de façon définitive, pour qu’ensuite on en fasse des jupes. Moi, le polyester, ça me dégoûtait, alors je n’ai pas tellement accroché avec ce monsieur. Et quand il m’a dit qu’il voulait me présenter à son ami Simmons, le propriétaire de la maison qui fait les fameux matelas, je n’ai pas accroché non plus car cela ne m’intéressait pas d’être la maîtresse d’un gros businessman juif. Après le déjeuner dans un restaurant dominicain, je suis rentrée à Manhattan.

Comme je n’avais pas tellement le choix je me suis présentée à Mardi Gras sur la 42ème Rue. Le nom était une référence à la fête qui se célèbre à la Nouvelle Orléans dans le French Quarter et aux USA toute référence à la France est automatiquement assimilée au sexe. C’était un des plus célèbres strip joints du quartier. La 42ème Rue était connue à l’époque comme le haut lieu du sexe. Alternant avec les magasins de souvenirs et d’appareils d’audio-visuel grand public, il y avait toutes sortes de clubs aux devantures mystérieuses avec des types devant la porte qui distribuaient des prospectus et appelaient les passants: « Girls! Girls! Girls! » « Nude dancing! » « Live sex!» A l’intérieur du Mardi Gras la musique disco était assourdissante et plusieurs filles qui portaient un G-string et rien d’autre dansaient sur une scène très étroite devant le bar. Les billets que leur tendaient leurs admirateurs formaient un éventail à la ceinture de leur cache-sexe. Plus loin au bar, une entraineuse à la chevelure en choucroute conversait avec un gogo qui buvait du faux champagne, tandis qu’une autre « artiste », dans un recoin obscur, se trémoussait sur les genoux d’un client qui n’avait pas le droit de toucher.

Ma candidature pour le poste de danseuse fut acceptée sur le champ et je commençai à travailler dès le lendemain. J’étais contente de gagner de l’argent mais vraiment, je détestais le boulot. Je détestais la musique et l’ambiance. De temps en temps j’entrevoyais mon reflet dans le miroir qui recouvrait le mur derrière la scène, je me voyais dans cet accoutrement humiliant, dans ce lieu de vulgarité et d’exploitation, et je me demandais ce que je foutais ici. Pendant la pause je mettais cet ensemble en voile de coton indien que m’avait offert Harvey, et je mettais le nez à la porte. Dehors le ciel était bleu, le soleil brillait, la rue était torride, animée et joyeuse. Un client assez jeune, l’air très sage dans son costume un peu province, me demanda en sortant ce qu’une jeune femme comme moi faisait dans un endroit pareil. Bonne question! Mais il n’avait pas le temps d’écouter la réponse. Il devait être en voyage d’affaire, avec une femme et des enfants qui l’attendaient au bercail. Les toilettes de ces dames étaient pires que les Écuries d’Augias. Je suppose que les danseuses se sentaient supérieures à la femme de ménage, et c’est pour en donner la preuve qu’elles salopaient l’endroit. On voyait bien que tous ces détritus avaient été jetés le jour même, car les lavabos, les robinets, les w.c. étaient propres. Mais à mon sens, ce que prouvait ce désordre, c’était au contraire l’absence d’estime de soi de ces femmes.

Je profitais de mon temps libre pour faire davantage connaissance avec mon quartier. J’allais sur Riverside Park prendre le soleil. Il y avait toujours des hélicoptères dans le ciel. Cela me donnait l’impression d’être surveillée, mais ils étaient là pour surveiller la circulation sur le Henry Hudson Parkway qui longeait le fleuve en contrebas. Cela faisait seulement quatre ou cinq fois que je venais m’allonger sur la pelouse quand un type vint s’accroupir et s’adosser contre un arbre proche de moi, et me regarder en haletant. Après quoi je n’eus plus envie de m’étendre sur cette pelouse.

Je fis la connaissance d’un jeune homme grand et brun, qui me disait qu’il travaillait dans le milieu hippique à Saratoga. Comme je l’appris plus tard, Saratoga était à New York ce que Longchamp est à Paris. Il ne me donnait pas de détails sur ce qu’il faisait dans ce milieu mais il insistait toujours pour que j’aille à Saratoga moi aussi, il disait que je pourrais trouver du travail pour m’occuper des chevaux, comme s’il savait que j’avais une affection particulière pour ces bêtes. Mais comme je n’avais aucune qualification je n’aurais été bonne qu’aux tâches ingrates et je n’avais pas envie de me coltiner des pelletées de crottin.

Peu après cette rencontre je fis la connaissance d’un autre jeune homme. Lui était grand et blond, avec des cheveux assez longs et ondulés. Il était baraqué comme s’il faisait de la musculation, il se dégageait de lui une confiance en soi impressionnante. Il était cuisinier, diplômé du CIA (Culinary Institute of America) et son but était d’ouvrir un restaurant dans Manhattan. Il cherchait aussi à se marier. J’aurais pu penser que l’homme de mes rêves était enfin arrivé, mais quelque chose me déplaisait en lui: c’était justement cette confiance en soi apparemment inébranlable, comme si aucun doute ne venait jamais le troubler, et aussi le fait que toute son énergie soit consacrée au plaisir. Je ne nie pas l’utilité des restaurants mais je ne me voyais pas l’épouse d’un cuisinier qui ne pense qu’à ça, car pour ma part j’avais beaucoup de bagage psychologique à trimballer et de problèmes à résoudre, j’avais besoin d’être écoutée avec patience et compassion, rassurée, et lui il cherchait à se marier pour que son épouse soit l’hôtesse du restaurant, comme ça il n’aurait pas à la payer.

Sans rien dire de mes réflexions je continuais à les voir dans le quartier. Je prenais un verre avec l’un ou l’autre, ou alors on prenait un verre ensemble tous les trois, le brun buvait du vin rouge, le blond buvait du vin blanc. Apparemment ils ne se connaissaient que par moi, mais ils n’essayaient pas de rivaliser pour me plaire et ne se montraient pas jaloux comme ils l’auraient été s’ils avaient été amoureux de moi. On bavardait sans rien dire de très spécial, ils n’étaient pas curieux de ma vie antérieure. Je les observais en attendant de voir où cela allait mener. Le cuisinier était beaucoup plus beau que le chevalin, mais j’imaginais qu’au lit il devait être insatiable, exigeant, aimant le raffinement tout comme il l’aimait à table.

Un jour que je prenais un verre avec le cuisinier, il m’invita à aller chez lui. On pourrait boire un Chardonnay bien frais... cette façon qu’ont les Américains d’identifier les vins par leur cépage au lieu de leur origine ou leur couleur m’agaçait au plus haut point. Ils se donnaient des airs de connaisseurs mais ils étaient ridicules. Quand on boit un Bordeaux ou un Bourgogne on ne se demande pas le cépage! Donc, disait le cuisinier, « On pourrait boire un verre de Chardonnay bien frais, regarder un film... » « Oui, » répondis-je d’un ton animé, « et on pourrait jouer à cache-cache dans l’appartement! » A ces mots son regard se porta dans la distance comme s’il se demandait s’il avait bien compris ce que je voulais dire, et le temps d’une fraction de seconde une expression de défaite marqua son visage. Après cela je ne revis ni l’un ni l’autre. Je continuais de marcher dans le quartier comme d’habitude mais ils avaient tous les deux disparu.

* * *

Un jour que je remontais Broadway un homme m’aborda. Je me sentais bien dans ma peau, je portais un haut acheté récemment, de la marque French Connection tout simple en coton blanc mais seyant, et un soutien-gorge sans bretelles acheté à la solderie d’en face. Je marchais donc allègrement et quand cet homme insista pour me parler je m’arrêtai pour l’écouter. C’était un Colombien, il s’appelait Sixto. Il m’offrit une consommation, et nous passâmes le reste de l’après-midi à bavarder en nous baladant dans le quartier. Il s’avéra qu’il sniffait de la cocaïne et pour le mettre à l’aise je lui dis qu’il n’avait pas besoin de se cacher de moi, alors il m’en offrit.

Dès lors nous nous succédions aux toilettes des restaurants et la cocaïne devint le centre d’intérêt numéro un. Mais cela me réconfortait d’avoir quelqu’un à qui parler, et nous passions le plus clair de nos journées ensemble, dehors. Je l’avais mis au courant de ma situation chez Félix. On parlait de chercher un appartement mais ce n’était pas très sérieux car ni lui ni moi n’avions de rentrées d’argent régulières. Comme l’ambiance chez Félix était inamicale, je passais mes nuits à l’hôtel avec Sixto. Ainsi j’ai eu l’occasion de passer plusieurs nuits au célèbre chez lui (croix rouge sur la photo). J’estimais que c’était sans risque alors nous y sommes allés. L'entrée était sur la 96ème Rue mais l'appartement donnait sur Broadway. L'entrée du métro était juste en bas, en face on voyait Club Broadway (marqué en jaune sur la photo) et aussi un fast food indépendant qui s'appelait « Eat and Run », un jeu de mot sur l'infraction « hit and run » (quitter la scène d'un accident). Jon et moi continuâmes notre causette en fumant un joint. Dans la pièce principale sa contrebasse occupait la place d’honneur. Il y avait aussi un piano droit et un désordre de partitions. Il disait qu’il faisait aussi des travaux de transposition, de copie etc. Je repartis avec ses coordonnées, ravie d’avoir fait sa connaissance.

Maintenant il fallait que je me trouve un autre logement. Je me mis à fréquenter le quartier de Jorge Dalto, le bloc sur Amsterdam Avenue entre la 95 et 96ème rues, là où il y avait ce petit bar obscur où Carlos avait ses habitudes. À propos, Carlos était toujours en convalescence à Porto Rico. C’est ce que me disait Jorge ou Adela chaque fois que je téléphonais pour prendre des nouvelles.

Il y avait toujours une vingtaine de personnes sur le trottoir du bloc, des hommes à la retraite qui parlaient espagnol. Ils portaient tous des panamas ou des casquettes, des guayaberas et des chaussures en cuir, contrairement aux Américains qui portaient des sneakers.

Je me demandais comment on pouvait rester des heures à bavarder debout comme ça, mais c’était la coutume. Ils ne pouvaient pas rester toute la journée assis à boire des express à El Morrito, le restaurant portoricain du quartier. Comme je ne savais pas quoi faire je me joignis à ce petit groupe mais je n’avais personne à qui parler, et quand je me rendis compte qu’on aurait pu me prendre pour une pute avec ma robe dos-nu échancrée sur le devant et mes sandales à talons hauts, j’eus honte et me mis à porter des vêtements plus modestes.

Il y avait un Latino d’une vingtaine d’années qui portait toujours un petit sac à dos. Il s’appelait Eusebio. Je crois qu’il était homosexuel. Nous étions tous deux nouveaux-venus mais le courant ne passait pas entre nous. Il avait l’air un peu paumé, grave, un peu apeuré. Il faut reconnaître qu’il y avait de quoi!

Je repérai rapidement un homme qui s’activait dans le quartier. C’était un métis à la peau claire d’une cinquantaine d’années. Je lui trouvais une bonne gueule. Il avait l’air intelligent, sérieux, et il y avait de la bonté sur son visage. J’ai pensé qu’il était Cubain car il portait une casquette. Comme j’étais désespérée je me mis d’office sous sa protection. Il s’appelait Rafael Triana. Il m’offrit le gîte dans un local sur la 96ème Rue qu’il appelait el consultorio. C’était un cabinet où son fils Miguel dispensait de la médecine alternative: phytothérapie, irrigation colonique, prière, venin d’abeille etc. On y accédait par quelques marches, et c’était la première porte à gauche. Les fenêtres donnaient sur la rue.

Lors d’une de mes premières visites, un poste de télévision qui faisait face à l’aire d’attente où j’étais assise, jouait sans le son un film où le personnage principal était une poupée maudite. Cette poupée portait une jupe plissée et un pull, elle avait l’air bien sage mais elle avait une expression méchante, vicelarde. Je ne le savais pas encore mais le succès du film Chucky avait engendré de nombreux films de série B s’inspirant du thème de la poupée maudite. Je regardais l’écran pour essayer de comprendre le scénario et plus le temps passait, plus je m’attendais à un coup de théâtre traumatisant. La poupée était maintenant sur la chaussée, devant une bouche d’égoût béante. Alors j’ai appelé Rafael et lui ai demandé ce qu’était ce film. Il a éteint l’appareil sans rien répondre.

Pour dormir il étendait sur le sol un couchage rudimentaire. Je lui prodiguai ma seule monnaie d’échange d’autant plus généreusement que j’étais terrifiée de me retrouver à la rue, mais il n’était pas très enthousiaste, alors je redoublai d’attention, le comblai de gâteries. Finalement, après plusieurs jours il me dit que lui, le sexe, ça ne l’intéressait plus. J’étais un peu vexée, je me sentais rabrouée, et lui demandai: « Mais alors c’est quoi, ce qui bouge dans ton pantalon? Un serpent? » Il éclata de rire. Il trouvait cela très drôle et une dizaine d’années plus tard, quand nous nous rencontrions dans le quartier et faisions une petite causette, il s’en souvenait encore et riait comme au premier jour: « La serpiente! Ha ha ha!»

Il m’emmena dormir dans un hôtel résidentiel, le genre de logement avec des sanitaires collectifs où on paie sa chambre à la semaine. La chambre était propre, peinte en vert Véronèse et on voyait que sous la peinture qui recouvrait de nombreux creux et bosses sur les murs et au plafond, il y avait des couches et des couches de peinture. Je n’avais jamais rien vu de pareil. C’était une autre caracéristique de l’Amérique.

De nombreux sacs empilés les uns sur les autres, gonflés comme des ballons, couvraient presque toute la surface de la chambre. Ils contenaient des herbes médicinales. Rafael me donna des flip flops pour que je n’attrappe pas de maladie dans la douche. Je croisai dans le couloir étroit deux ou trois hommes noirs torse nu qui me laissèrent passer très aimablement pour que je puisse entrer dans la salle de bains. Je devais être la seule Blanche de l’immeuble. De retour dans la chambre je m’assis sur le lit pour faire la sieste pendant que Rafael pliait des vêtements. C’était un homme calme, paisible, pas du tout comme Carlos. Comme je l'appris plus tard, son gagne-pain c’était une activité illégale dominée par la Mafia: il prenait des paris sur les courses de chevaux en dehors du circuit autorisé, pour une clientèle exclusivement Latino. Au début, quand il disait qu’il travaillait à el banco je croyais qu’il était employé de banque!

La pièce était ensoleillée, une brise faisait danser le rideau. J’allais m’allonger quand je vis une bestiole courir le long du mur. C’était gros comme une souris mais ce n’était pas une souris, c’était un cafard géant! Je me mis à hurler : « La cucaracha! La cucaracha! » Je n’en avais jamais vu de si gros. C’en était trop. Toute la tension nerveuse, l’angoisse que j’avais connues depuis quelques mois et supportées sans broncher débordaient à l’apparition inattendue de cette créature répugnante.

Maintenant que j’étais sous la protection de Rafael, je me mis à chercher du travail. Au Mardi Gras je n’avais pas pu garder le secret très lontemps et un jour j’avouai au gérant que j’avais un visa de touriste. Il ne répondit rien mais dorénavant il me donna des horaires de travail très incommodes, où je commençais tôt, avais une pause-déjeuner trop longue pour rester dans le coin, trop courte pour prendre le métro et rentrer chez moi, et en plus il me donna seulement trois jours de travail, si bien que je fus forcée de partir.

Maintenant j’achetai à nouveau le Village Voice. Je vis qu’un sculpteur cherchait une femme pour lui servir de modèle. Il me donna rendez-vous à son atelier dans SoHo et après une brève discussion dans son bureau où je me dénudai sans qu’il me l’ait demandé, il m’offrit de faire le tour de son studio pour que je me fasse une idée de son style. Toutes ses sculptures étaient dorées comme à l’or fin, grandeur nature, et elles représentaient toutes des femmes dans des positions diverses, nues ou en sous-vêtements, ligotées par des liens qui faisaient boursoufler leurs chairs. Je n’en croyais pas mes yeux. Il me demanda si je souhaitais toujours lui servir de modèle et je dis oui, sans avoir réalisé que moi aussi, je serais saucissonnée comme toutes les autres. Après coup j’ai compris que techniquement ce n’était pas des sculptures que j’avais vues, mais des moulages, car le réalisme était absolu, au poil près.

En feuilletant les pages jaunes de Manhattan, je tombai sur une section Escort. De nombreuses annonces payantes attiraient l’attention, cetaines avec l’accroche « College girls! » comme si la pauvreté estudiantine pouvait stimuler la libido des hommes. Après cela je vis de nombreuses offres d’emploi pour des escorts dans le Village Voice, juste à côté des annonces de rencontres, et je vis que cette rubrique avait de nombreuses sous-rubriques où se retrouvaient toutes les perversions sexuelles. Dans la rubrique sado-masochiste, de nombreux hommes dominants cherchaient des femmes soumises, et annonçaient la couleur en disant qu’il aimaient les relations sexuelles « extremely raw! » On avait l’impression que ces types avaient envie de cogner de la meuf, et je me demandais quelle femme pouvait rechercher la domination à ce point? Peut-être que personne ne répondait jamais et les annonceurs continuaient à placer ces annonces en profitant des réductions sur la quantité.

Enfin je trouvai une offre d’emploi qui me conviendrait peut-être: il s’agissait d’être hotesse dans un bar de nuit japonais. Dans les années 80 le Japon connaissait une période de prospérité et d’expansion remarquable, et de nombreux Japonais achetaient de l’immobilier ou établissaient des succursales à New York. Les journaux parlaient souvent du style japonais de management, et le monde de l’édition regorgeait de best-sellers sur les secrets du management à la japonaise. Le Japon occupait une place d’honneur car les Américains admirent le succès quel qu’il soit, au point que j’en fus un peu chagrinée, me disant que je n’étais pas venue aux USA pour qu’on me rabatte les oreilles avec le Japon.

Ces messieurs expatriés avaient besoin pour se détendre du cadre familier d’un bar de nuit où de jolies femmes leur tenaient compagnie le temps d’un verre. Je fus engagée et tous les soirs vers 21 heures je me rendais au bar en sous-sol sur l’East Side. Il fallait prendre la navette (Shuttle) à la station Times Square pour aller là-bas. Au retour vers trois heures du matin, je frappais à la fenêtre du consultorio et Rafael m’ouvrait. Il ne m’avait jamais donné de clé pour que je puisse aller et venir à ma guise. Ainsi je savais qu’il ne voulait pas que je m’incruste. Il me prodiguait des conseils dont j’avais grand besoin, que j’avais toujours espéré en vain recevoir. En particulier il me disait que je devais contrôler mes émotions, ne pas les laisser dicter ma conduite. Cela me fit beaucoup réfléchir.

J’avais pu aller à un concert de Salsa Meets Jazz au Village Gate, un soir où Rubèn Blades, la vedette panaménienne de la Salsa, était l’invité d’honneur. J’avais beaucoup aimé son disque Siembra, en particulier parce que dans ses chansons il se livrait à la critique politique et sociale et à la fin du concert j’étais tellement emballée que je suis allée le voir. Je me suis présentée comme journaliste française free-lance et lui ai demandé, en espagnol, s’il voudrait bien me donner une interview. Il a accepté en anglais et m’a donné un numéro de téléphone pour fixer un rendez-vous.

Il me demanda de le rencontrer à 14 heures au Pes de Oro, un restaurant sino-cubain pas loin de chez moi, et j’étais tellement excitée que pendant la semaine qui précéda le rendez-vous je fus incapable d’écrire des questions à lui poser. Ce fut seulement à une rue de notre restaurant que je pus rassembler mes idées et griffonner quelques questions un peu chiadées sur un bout de papier. Quand je m’apprêtai à rentrer, un homme était accroupi devant le restaurant, adossé à la devanture, et il tenait à la main quelque chose qui dégageait de la fumée. Rubèn me rejoignit à la porte et en bon gentleman, il la tint ouverte pour me laisser rentrer la première, puis il choisit une table juste à l’endroit où le type était en train de jouer avec son fumigène de l’autre côté de la vitre.

Nous nous sommes installés, j’ai sorti mon magnétophone à cassette emprunté à Rafael, et nous avions à peine entamé les préliminaires quand Ruben se leva brusquement et s’écria « Attention! » et il tendit le bras pour me protéger. Un nuage de fumée s’élevait du trottoir, mais rien de bien méchant, pas de quoi paniquer. Nous nous sommes rassis et avons repris notre entretien. Comme je n’avais pas l’habitude de conduire des interviews je posais mes questions sur un ton intéressé et amical, mais il a mal pris l’une d’entre elles et il est devenu défensif, il s’est justifié et il a dit quelque chose de vulgaire « They can kiss my ass! » Il parlait de ses auteurs favoris, il adorait Camus (il disait « Camou ») et d’autres sujets intéressants mais parfois il disait des trucs incroyables sur le ton le plus sérieux du monde. Par exemple il me dit que le gouvernement cubain faisait de la recherche en médecine pour qu’un jour les hommes soient capables eux aussi de porter des enfants... dans leurs testicules! Et après tous ces discours dans ses chansons sur le peuple souverain, il disait maintenant qu’il croyait à une dictature bienveillante. Si bien que je me demandais tout au long de l’entretien s’il se foutait de moi ou s’il était sérieux.

Après, j’ai transcrit la cassette sur papier, en m’enfermant dans la chambre verte. Je me souviens avec plaisir de ces instants car j’avais l’impression de progresser dans ma vie professionnelle. J'écrivis une lettre enthousiasmée à mes parents. Après, j’écrirais un article et je le vendrais à un magazine français. Je ne savais pas encore lequel. Je me disais que ce serait un atout que de vivre à New York et je pourrais avoir des interviews avec de nombreux musiciens célèbres. Cependant il y avait des points à éclaircir avec Rubèn Blades et je voulais lui poser quelques questions supplémentaires. Mais il ne répondit plus à mes appels et je restai avec mon article inachevé.

Je me rendis à un concert qu’il donna avant de repartir au Panama. J’étais à l’avant, à droite de la scène, et j’eus le loisir de regarder de près la parfaite coordination du chanteur avec son groupe. C’était impressionnant. Cependant tandis qu’il chantait, Rubèn mettait une main dans sa poche et tirait de côté sur son pantalon de façon à ce que le tissu se tende sur le haut de sa cuisse et mette son sexe en relief. La première fois j’ai pensé que c’était involontaire, mais je ne m’expliquais pas pourquoi il tirait de côté avec la main dans sa poche. Et il recommença encore plusieurs fois, donc il le faisait exprès! J’étais dégoûtée.

Je vis une jeune femme prendre des photos avec un appareil de qualité professionnelle, alors je lui dis que j’aimerais avoir quelques photos pour illustrer un article et elle me donna son numéro de téléphone. Nous nous rencontrâmes quelques jours plus tard et elle me montra des tirages. J’en aurais bien voulu quelques uns, mais elle me demandait 90 dollars par photo, alors ce n’était pas possible. J’aurais peut-être réussi à la convaincre de me donner de meilleures conditions, d’accepter d’attendre que j’aie vendu l’article avant d’être payée, mais il me semblait qu’elle ne démordrait pas de ses conditions et l’article resta inachevé.

Le travail au bar japonais était très monotone. Les conversations se bornaient à des platitudes et à peine avait-on commencé à parler d’un sujet particulier, quand la patronne venait nous interrompre en me faisant changer de client. Un soir, je devais être là depuis un mois, la patronne manipulait maladroitement des maracas. Leur bruit m’agaçait. On se demande comment ces instruments s’étaient retrouvés dans un bar japonais. Alors moi, parce que je m’ennuyais, j’ai pris les maracas des mains de la patronne et j’en ai joué un peu en rythme sur la musique, puis je me suis rassise. Et à la fin de la soirée la patronne m’a dit que j’étais virée. J’étais à la fois soulagée et contrariée. Je n’avais pas eu conscience de faire une faute grave mais avec ces coutumes étranges, très codifiées, on ne sait jamais. En tout cas on aurait dit que la patronne avait cherché un prétexte pour me virer et que par une intuition surnaturelle, elle avait deviné que je ne pourrais pas m’empêcher de jouer des maracas.

J’étais de nouveau à la recherche d’un emploi. Je répondis à une offre qui promettait des activités de loisirs rémunérées. Au rendez-vous de pré-sélection nous étions plusieurs jeunes femmes à remplir un questionnaire qui comportait des questions du genre: « Accepteriez-vous d’accompagner un gentleman à un cocktail mondain, oui ou non? Accepteriez-vous d’accompagner un gentleman pour une promenade à cheval, oui ou non? » etc. J’avais coché la case YES à toutes les questions sauf une. Bien sûr que j’accepterais d’accompagner un gentleman au concert, à un vernissage... et si je pouvais gagner ma vie comme cela, je ne voyais pas pourquoi j’accepterais de coucher avec.

La jeune femme qui nous avait accueillies et donné un petit briefing alléchant reprit nos questionnaires et nous dit qu’elle prendrait contact si elle acceptait notre candidature. J’attendis mais en vain, et quand j’eus compris la raison de ce silence j’étais furax qu’elle ait été aussi hypocrite. Bien sûr que les gentlemen n’allaient pas l’appeler et payer 500 dollars de l’heure juste pour aller à un concert ou un cocktail! Ils voulaient une femme « tout compris » pour la soirée ou pour une heure ou deux, et si elle refusait d’avance de coucher elle n’était pas engagée, voilà tout.

En octobre de la même année, cette femme fut épinglée par la brigade mondaine, et il s’avéra qu’elle était à la tête d’une agence de prostitution de luxe qui avait pour clientèle des gros bonnets des affaires, du pétrole et de Wall Street. Sa photo était à la Une des journaux, c’est comme cela que je la reconnus. Elle s’appelait Sidney Biddle-Barrows. Elle était issue de la famille Biddle, une des familles les plus anciennes de l’histoire des États Unis, dont les ancêtres faisaient partie des Pilgrims qui avaient traversé l’Atlantique à bord du Mayflower et touché terre au Roc de Plymouth en Pennsylvanie. Alors les médias l’appelèrent « la maquerelle du Mayflower », the Mayflower Madam. Elle fut condamnée à une amende et profita de sa notoriété pour faire des conférences et écrire des livres sur le marketing et le savoir-vivre dans les relations galantes. Pour ma part j'ai pensé qu'après tout, j'avais eu de la chance qu'elle me rejette, car si la police avait trouvé mon nom dans son carnet d'adresse, j'aurais été fichée. Comme disent les Américains, c'était une faveur déguisée, a blessing in disguise.


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