Chapitre 6

Depuis que Carlos avait disparu je n'allais plus au Bucket of Blood, un petit bar obscur sur Amsterdam Avenue près de chez les Dalto. C'était le moins cher du quartier et la clientèle était plutôt modeste, avec un mélange équitable de blancs et de noirs aussi bien au comptoir que dans le juke box. La bière Budweiser était la boisson la plus demandée. Tootsie, la patronne, était une imitation âgée de Marilyn Monroe, avec des cheveux blonds péniblement bouclés, du fard bleu aux yeux et les lèvres agrandies au crayon rouge. Ce n'était pas une femme aimable, elle était toute business, elle ne faisait pas de cadeau, de sentiment ni de crédit. Ce qui m'avait le plus choquée c'était qu'elle enlevait votre verre à moitié plein si vous étiez distrait, et vous n'aviez plus qu'à en commander un autre. Elle restait de marbre sous les protestations et les injures.

Quelques portes plus loin, juste avant le primeur coréen de l'angle (aujourd'hui une pizzeria) se trouvait Hanratty's. L'établissement avait un cachet plus attrayant. Il avait une grande vitre sur la rue et la clientèle était plus jeune et d'un statut social plus aisé. C'est donc là que je venais passer du temps et m'abreuver, et là que je fis la connaissance de plusieurs personnages qui allaient jouer un rôle non négligeable dans ma vie.

Joe Morrisson était musicien. Il jouait de la trompette et du Fluegelhorn, et il était prof de musique dans une école. Il était métis avec à peu près un huitième de sang africain, ce qui lui donnait un teint presque blanc mais avec des taches de rousseur en abondance. Il était gros avec des joues comme des coussinets et il transpirait à grosses gouttes dès qu'il faisait chaud. S'il n'avait pas fait les premiers pas pour me parler je ne me serais pas intéressée à lui. Mais il m'aimait bien, il riait de mes observations, il m'avait invitée chez lui en face et j'y étais allée.

Floyd Peterson avait l'air plutôt nordique, avec des cheveux blonds lisses tournant au blanc sur les tempes, et des yeux bleus avec des rides comme s'il avait beaucoup cligné des yeux. Je lui donnais la cinquantaine. Il m'offrait un verre de temps en temps. Il avait vécu plusieurs années en Jamaïque où il avait un élevage de chapons et maintenant il était journaliste médical free-lance, et il faisait aussi de la rédaction promotionnelle pour des slashers de série B.

Il m'avait fait venir chez lui plusieurs fois. Il était en colocation avec une juive. L'appartement était en entresol, les fenêtres étaient au ras du trottoir mais l'aprè-midi, le soleil rentrait à flots dans son bureau et dans sa chambre. J'avais pour lui des sentiments fraternels car nous étions parmi les rares Blancs de notre entourage. Quand il était à court de cigarettes il allait en acheter dans un club pour Blacks au coin de la rue. Il y avait un distributeur près de la sortie de secours qui donnait presque en face de chez lui, et il m'avait dit que les Blacks l'appelaient « Whitey. Parfois nous dînions ensemble. Comme moi il aimait la cuisine cubaine et il achetait des plats à emporter à El Morrito. C'est ainsi que j'ai vu la cuisine de l'appartement. La vaisselle sale était empilée partout et il y avait des cafards qui se régalaient dans tous les coins. Ni Cathy ni Floyd n'éprouvait le besoin de nettoyer!

Un soir Rafael ne m'a pas ouvert quand j'ai frappé à sa fenêtre alors j'ai continué ma route jusque chez Floyd et lui m'a ouvert et a accepté que je passe la nuit chez lui. Il m'a offert la moitié de son lit et il a essayé de me faire l'amour mais il était complètement impuissant. Le problème de Floyd c'est qu'il était alcoolique. La vodka, c'était sa drogue. Il était content quand je prenais un verre avec lui mais le plus souvent il buvait seul.

Chaque fois que je venais le voir Floyd était en train de taper sur sa Corona électrique et il voulait juste finir un paragraphe avant de me prêter attention. Il frappait en disant à haute voix son texte aguicheur évocant des crimes horribles. C'est comme ça que j'appris les adjectifs gruesome, grisly et gory. Puis il se relisait en mettant le ton, et c'était toute la bande annonce que j'entendais. Je me demandais pourquoi c'était toujours des films d'horreur, des jeunes femmes sauvagement tuées, des scènes de crime d'une violence inouïe, du sang partout, et à force de répétition la pensée m'avait effleurée que c'était peut-être des mises en garde déguisées.

Parmi les habitués de Hanratty's il y avait aussi un homme de mon âge, un Blanc assez grand toujours en tenue de sport comme s'il venait de sortir du gymnase. Mais il y avait quelque chose de bizarre, comme si sa peau était tellement tendue que son visage, sa bouche, étaient figés dans une seule expression. Aux pieds il portait des baskets à tige tellement énormes que je me demandais si ce n'était pas des chaussures orthopédiques. Avait-il les pieds déformés? Je n'osais pas lui demander, bien sûr. Il s'appelait Bruce. Il s'intéressait à la nutrition optimale pour la performance athlétique et il me parlait souvent d'un livre appelé Life Extension. Comme beaucoup de livres sur le sujet, l'approche était par la chimie moléculaire, et personnellement je trouve cela très rébarbatif. La nourriture est dépouillée des charmes sensoriels qui en font l'attrait et n'est plus qu'un agglomérat d'amidons, de protéines, gras, sucres, acides, sels minéraux etc. et Bruce s'intéressait à la secrétion des substances endocrines qui modifient l'humeur telles la sérotonine, la dopamine et l'endorphine. Je n'avais jamais entendu parler de dopamine avant et Bruce m'a tout expliqué. Il entrecoupait ses explications de visites aux toilettes, et à son retour il me glissait sous le comptoir un flacon minuscule de verre ambré à large embouchure. Alors j'allais à mon tour aux toilettes et je sniffais de cette cocaïne. Je trouvais cela curieux tout de même, que Bruce soit tellement intéressé à sa santé et sa nutrition tout en se droguant. Cela ne ratait jamais, chaque fois qu'on était assis ensemble au bar, il me glissait ce petit flacon et à cause de cela je l'aimais bien, je le considérais comme un ami car je croyais qu'il m'aimait bien lui aussi. Sinon, pourquoi m'aurait-il donné de sa coke?

Un jour sa petite amie Susan est venue le rejoindre. Elle avait l'air d'une poupée de porcelaine, avec un teint exquis, du rose savamment appliqué aux pommettes, les yeux bleus écarquillés dans un air de surprise permanent, un nez « mutin » et des cheveux blonds courts et bouclés comme un angelot. Pourtant elle et Bruce n'avaient pas l'air bien assortis, elle avec son air raffiné, lui plutôt sport avec son éternel survêt et ses baskets à tiges, et surtout elle n'avait pas l'air jaloux du tout que je passe tout ce temps avec son mec. C'était bizarre. Elle est repartie après quelques minutes et Bruce et moi avons repris là où nous en étions restés.

Floyd venait au bar moins souvent que Bruce. Bruce y était tous les jours, il y passait l'après-midi et la soirée. Je n'ai jamais bien compris de quoi il vivait. Floyd, lui, venait deux ou trois fois par semaine en fin d'après midi, et comme il n'était pas « pris » je me sentais plus libre, plus proche de lui que de Bruce. Aussi comme l'été progressait nous avons passé davantage de temps ensemble jusqu'au jour où il m'a proposé de venir vivre à l'appartement qu'il partageait déjà avec Cathy. Il m'a montré le salon qui donnait sur la cour. Il n'y avait pas de porte entre l'entrée de l'appartement et ce salon. Il y avait un canapé lit et une table avec une chaise dans un coin. C'était une pièce très sombre car étant au rez-de chaussée, elle ne recevait que très peu de lumière naturelle. Mais cela ne me gênait pas. À l'opposée du hall d'entrée il y avait un petit couloir qui menait à droite aux quartiers de Floyd, et à gauche à la salle de bains.

Quand j'ai dit oui sous réserve, Floyd a dit qu'il allait poser la question à Cathy, puis il est revenu avec la bonne nouvelle: Cathy avait accepté! Et le loyer qu'elle me demandait était très modique. Alors j'ai dit au-revoir et merci à Rafael et j'ai poussé ma grande valise à roulettes le long du bloc entre Amsterdam et Columbus Avenues. Floyd habitait sur la 95ème, presque au coin de Columbus. Le portier, un Portoricain aux cheveux blancs qui était toujours assis sur une chaise à l'entrée, m'a vue arriver et m'a ouvert les portes sans se départir de son air jovial. Je n'avais pas encore perdu mon job au bar japonais, ce fut seulement une quinzaine de jours après mon emménagement que je me retrouvai le bec dans l'eau avec un loyer à payer.

Cathy voulut faire ma connaissance. Elle avait la quarantaine et était inactive. Je crois qu'elle touchait une pension d'invalidité et elle passait son temps à regarder la télé vautrée sur son lit dans sa grande chambre, avec la climatisation à fond. Elle était assez petite, pas spécialement jolie, les cheveux longs frisottés, elle portait des lunettes et s'habillait de vêtements confortables, survêtement et T-shirt. Elle m'avait montré les cicatrices de coupures à la lame de rasoir sur son bras gauche. Elles étaient très rapprochées sur toute la longueur de l'avant-bras. Elle n'a pas fourni d'explication, comme s'il suffisait de les montrer pour que tout devienne clair.

Elle voulait absolument me faire rencontrer un ami à elle, elle était sûre qu'on s'entendrait bien lui et moi, il parlait Français. Elle voulait organiser une blind date. Comme elle insistait j'ai fini par dire oui, et le soir du rendez-vous c'est un Haïtien très gros qui a sonné à la porte. Pour ne pas décevoir mon hôtesse je suis sortie avec lui et quand nous sommes arrivés à son auto j'ai vu que c'était un Gypsy cab, un de ces taxis marginaux qui desservent les quartiers où les Yellow cabs ne veulent pas s'aventurer. Ce galant n'était pas un Prince Charmant! Il était tellement gros que le volant avait l'air minuscule entre ses mains, comme si la voiture était un jouet. Quant au restaurant où il m'a emmenée, c'était un greasy spoon, un restaurant pour les pauvres, qu'il avait l'air de bien connaître et où il bâfra son plat sans me prêter la moindre attention. Après le dîner il m'a raccompagnée chez moi. Je m'étais attendue à une soirée agréable, un cadre raffiné... autant pour moi! Il m'a fallu du temps pour comprendre que Cathy m'avait délibérément joué un sale our. Je ne voyais pas pour quelle raison elle me haïssait à ce point!


Cela faisait un moment que je considérais la prostitution comme un gagne-pain possible. Quand j'étais allée lui dire adieu, ma mère m'avait dit que si je devais en arriver là, de ne pas m'offusquer, me « formaliser », et ces paroles revenaient au premier plan de ma conscience dès qu'il y avait un problème d'argent. Si maman disait que c'était ok, alors pourquoi pas? On pouvait travailler par l'intermédiaire d'un « escort service » qui organisait les rendez-vous et les transports. J'entendais les gens en parler à l'occasion sans mépris ni condamnation, comme si c'était un job comme un autre. Pour les Américains, tout est permis du moment qu'on ne fait de mal à personne. En plus je n'avais pas d'amant et j'avais grand besoin de rapports sexuels, alors pourquoi pas?

Je franchis le pas et fus acceptée par une agence nommée Collage, encore un de ces jeux de mots dont les anglophones ont la spécialité, ici pour indiquer que ces dames étaient jeunes sinon qu'elles étaient de vraies étudiantes qui allaient au college (université). Mais à l'époque je n'avais pas compris, je croyais que c'était une allusion au collage artistique qui évoquait deux corps « collés » l'un à l'autre. Bref... On me demanda de remplir un questionnaire descriptif de mon physique et de détailler les actes que je serais disposée à accomplir. « To do Greek » était un euphémisme qui voulait dire sodomie. « to party » voulait dire sniffer de la coke ou autres drogues avec le client. Et puis les inévitables BDSM. Moi j'avais dit non aux trucs trop pervers. Je voulais voir d'abord si je pouvais gagner ma vie correctement en restant dans les activités classiques.

On était en début d'après-midi et j'allais repartir mais la patronne me demanda de rester, disant qu'elle aurait sûrement un job pour moi. Alors je m'assis et regardai autour de moi. Il y avait plusieurs jeunes femmes qui attendaient elles aussi d'être envoyée en mission. L'une d'entre elles se présenta à moi et me dit qu'elle était poète. Allons bon! J'entendis la patronne décrire une de ses filles « gorgeous, model type, strawberry blonde » et après avoir raccroché, s'adresser à moi pour que je me prépare à partir. Alors comme ça, mes cheveux étaient « blonds fraise »? C'est comme cela qu'elle avait décrit les reflets cuivrés de mes cheveux chatain clairs. Félix m'avait tellement tourmentée en me reprochant qu'ils soient trop courts, que depuis je me les laissais pousser. Jamais plus je ne portai mes cheveux courts!

Je descendis avec le chauffeur et il me conduisit au rendez-vous en me donnant quelques conseils pratiques. Il parla le premier au client, empocha l'argent et sortit. Le client avait la quarantaine, il avait l'air normal, mais une fois que je fus déshabillée il me dit qu'il voulait me faire un cunnilingus! J'ai refusé net mais gentiment, disant que j'étais venue pour son plaisir à lui, pas pour le mien. Il ne répondit rien et ensuite tout se passa normalement. Quand je rentrai chez moi vers 7 heures du matin après ma première nuit de travail, je n'avais pas de petites coupures, seulement des billets de cent dollars et le chauffeur de taxi n'avait pas la monnaie. Tout était fermé et il était très en colère d'avoir fait la course pour rien, persuadé que j'avais fait exprès pour le rouler. S'il n'avait pas été si furax je lui aurais demandé son adresse pour pouvoir lui envoyer un billet mais j'ai préféré sortir du taxi sans rien dire et il a démarré en brûlant du caoutchouc.

Une autre fois, sans m'avertir, on m'envoya servir une femme. Je n'avais pourtant pas coché la case « Sappho »! Mais je n'avais pas le choix si je voulais toucher mon fric alors je lui ai fait un massage, un peu de frottement corps à corps et quelques bisous. Heureusement elle n'était pas très exigeante. Elle était plutôt d'humeur loquace et me posa des questions, d'où je venais avec cet accent, si j'allais rester longtemps etc. L'idée d'économiser et de rentrer en France avec un petit pécule me trottait dans la tête depuis que j'avais commencé cette activité, mais j'étais encore indécise car la pensée de me retrouver en France dans les mêmes conditions où je l'avais quittée me donnait des cauchemars. Mais quand ma cliente me posa la question je lui ai dit que je songeais à économiser et rentrer en France. Elle me répondit qu'au prix de l'intervention, je n'en aurais pas pour longtemps à réunir la somme.

Je ne pourrais affirmer que ce fut à partir de cette mission que les choses se gâtèrent, car elle eut lieu dès mes premiers jours de service. Et il y eut une majorité de clients tout à fait aimables. Ils étaient d'un milieu aisé, ils avaient l'air en bonne santé, ils étaient propres et vivaient dans un cadre confortable. Ils étaient plutôt jeunes le plus souvent, et curieusement, ils habitaient tout en haut de l'mmeuble. Le bouton d'ascenseur portait les lettres PH pour penthouse, comme la revue pour hommes. Alors c'était pour ça?... Certains m'offraient de la coke. Ceux-là appelaient en fin de soirée. Ils se sentaient seuls, ne pouvaient pas dormir et avaient besoin de compagnie. Le sexe était secondaire, facultatif. La plupart étaient circoncis. Cela ne veut pas dire forcément qu'ils étaient juifs car les Américains, juifs ou pas, étaient systématiquement circoncis pour des raisons d'hygiène parait-il. Ceci dit la majorité des clients étaient juifs. Je n'en servais pas plus de quatre ou cinq par 24 heures car au-delà, on commence à confondre et moi j'avais besoin de garder des repères pour me sentir en sécurité et ne pas perdre la tête.

Le pire moment de la journée, ce n'était pas quand j'étais en pleine session de travail, c'était quand je me préparais à sortir pour aller à l'agence; car alors avant de m'habiller je faisais ma toilette intime en pleine conscience que mon sexe était mon outil de travail et cela ne me plaisait pas du tout. Je n'arrivais pas à trouver cela normal, et chaque fois je me disais « Va encore pour cette fois... » mais que cela ne pouvait pas durer, qu'il allait falloir trouver autre chose dans un avenir proche. Comme je l'ai dit, le plus souvent tout se passait bien, le client était en bonne santé, aimable et propre, mais il suffit d'une mauvaise expérience pour tout remettre en question.

Parmi celles-là il y eut un homme défiguré par une tache de vin, qui avait demandé deux femmes. Il nous reçut dans la pénombre. En sortant de chez lui l'autre femme me dit qu'elle prenait de l'héroïne pour supporter ce travail. J'ai trouvé cela stupide car personne ne l'obligeait à se prostituer, elle aurait pu faire autre chose. Mais peut-être la vérité était l'inverse, et elle avait besoin de se prostituer pour financer son addiction. Il y eut aussi un homme de standing plutôt modeste, habitant en face de Columbia Université, dont le pénis était très, très rugueux. C'est sûr que certains hommes sont défavorisés par la nature et ils ne peuvent trouver une femme au cours des interactions sociales ordinaires, alors pour assouvir leur libido ils doivent payer. Je comprenais ces cas sociaux, mais cela ne rendait pas l'expérience plus agréable.

Il y eut aussi un homme proche de la soixantaine qui voulait que je lui lèche l'anus. Je n'avais accepté aucune prestation anale, et voilà que l'agence me mettait dans une situation où j'étais forcée de faire quelque chose qui me répugnait! Mise au fait de la demande du client j'ai essayé de m'esquiver mais le chauffeur avait déjà empoché l'argent, il était debout à côté de moi, immobile et muet, et j'ai compris qu'il n'y avait qu'une chose à faire: obtempérer et en finir le plus vite possible. Heureusement le client était très courtois et rassurant avant de se mettre à quatre pattes sur le lit et quand j'ai senti le savon déodorant en approchant son postérieur mon horreur a un peu diminué. Je me suis acquittée de ma tâche en en faisant le moins possible et je me suis remise debout rapidement pour indiquer que c'était fini. Le client était aux anges, il m'a remerciée profusément, m'a dit que j'avais été fantastique, et il m'a demandé si je voudrais bien le voir en privé, en-dehors du circuit de l'agence. J'ai dit oui et lui ai donné mon numéro de téléphone mais après coup je me suis dit que je n'aurais pas dû, qu'il voudrait certainement remettre ça la prochaine fois, en pire.

J'ai enchaîné avec d'autres rendez-vous mais quelques jours plus tard chez un client, après la prestation, j'ai été prise d'une crise d'angoisse, répétant « I can't do this anymore! I can't do this anymore! » J'étais effrayée parce que le chauffeur qui m'attendait en bas ne m'inspirait pas confiance et je ne voulais pas monter en voiture avec lui. J'ai supplié mon client de me laisser passer le reste de la nuit chez lui. Il avait l'air surpris et un peu gêné. Cela le dérangeait visiblement de réaliser que j'étais une vraie femme, que j'avais des émotions et des problèmes, que ma vie n'était pas une vie lisse et fleurie comme la maison de la poupée Barbie. Son fantasme était réduit à néant mais il a vu que je n'en démordais pas et que j'étais au bord de la crise de nerfs alors il n'a pas voulu avoir un esclandre sur les bras, être obligé d'appeler une ambulance sous le regard des curieux, et il m'a laissée dormir chez lui. Avant de me coucher j'ai appelé Collage pour dire que j'arrêtais pour la nuit. Au matin je suis sortie dès le réveil car mon hôte n'avait pas le désir de faire davantage connaissance.


Je ne suis pas retournée travailler pendant plusieurs jours et cela m'a fait du bien de me reposer. Floyd et Cathy étaient aimables avec moi, je payais mon loyer rubis sur l'ongle et ils ne posaient pas de questions. Je rendais visite à Floyd tous les jours, je passais un moment avec lui dans son bureau ensoleillé. Joe le trompettiste m'avait apporté un combiné audio, un entertainment center que j'avais posé sur la table dans ma chambre et que j'écoutais en écrivant. Je me suis acheté quelques vêtements. Je suis retournée dans le quartier de Harvey car quand j'y habitais j'avais repéré près de St Mark's Place de beaux manteaux d'occasion noirs en pur cachemire à quarante dollars, et j'avais besoin d'un manteau. C'était des manteaux pour hommes, la coupe était simple et ils étaient très chauds, très agréables au toucher, et en noir, sur moi, ils avaient l'air dernier cri!

Je suis allée voir le musée des Indiens d'Amérique qui n'était pas très loin, vers la 180ème Rue. Le musée n'était pas assez grand pour exposer tous les objets à leur avantage. Tout était entassé pêle mêle, sauf quelques objets sur le devant, des mocassins et toutes sortes d'objets perlés, des wampums, des étuis de tomahawks, des mukluks... J'étais aux anges. Cette civilisation m'intriguait depuis de nombreuses années. La première fois que j'avais vu un patron de mocassins à faire soi-même, c'était dans un livre pour enfants, et j'avais trouvé l'invention si astucieuse que cela avait éveillé mon intérêt pour ce peuple. Alors visiter ce musée c'était réaliser un vieux rêve. J'y ai passé l'après-midi et j'étais la seule visiteuse. Seuls les touristes et les ethnologues s'intéressaient aux Indiens, et la saison touristique était passée. Comme je l'appris plus tard, dans l'esprit populaire, c'était des alcooliques et des vauriens. Le gouvernement fédéral avait réservé pour eux les terres les plus ingrates et les plus mal situées, où les Indiens étaient libres de vivre à leur guise mais comme les meilleurs specimens de l'espèce, les chefs, les guerriers, les sages, avaient été exterminés, le peuple était à la dérive.

Un jour j'ai reçu un appel de l'analiste. Il m'a demandé comment j'allais, il était très jovial et attentionné, et je lui renvoyais la balle en lui demandant comment allait la santé etc., sachant qu'il voulait prendre rendez-vous, que j'aille le retrouver quelque part. Mais j'avais eu le temps de décider une fois pour toutes que je n'accepterais pas de le revoir alors quand il a abordé le sujet, j'étais prête, et je lui ai dit non très gentiment.

J'allais prendre un verre de temps en temps à un nouveau bar appelé Burgundy qui avait ouvert sur Amsterdam Avenue, deux ou trois rues au sud de Hanratty's. Le weekend un petit groupe de jazz jouait et l'entrée était libre. Il n'y avait pas de sièges dans la partie principale. Les tables étaient petites, rondes et hautes comme dans les fast food où on mange debout. On était obligé de partager sa table avec d'autres consommateurs. C'est comme ça que j'ai fait la connaissance d'un homme intéressant, d'un âge compatible, et nous avons entamé une conversation. Sur ces entrefaites Susan, la copine de Bruce, est entrée et elle est venue me rejoindre. Et après m'avoir dit bonjour et fait la bise elle a commencé à parler à l'homme comme si je n'existais pas et elle l'a complètement détourné de moi! Je n'en revenais pas car elle avait déjà un petit ami alors pourquoi me fauchait-elle cet homme? J'avais envie de lui dire qu'il était à moi, que je l'avais trouvé la première, qu'elle était déjà casée et qu'elle me laisse ma chance, moi une étrangère qui avais besoin de me marier à un Américain pour obtenir un permis de séjour, mais cela n'aurait pas été convenable. On ne dit pas ces choses-là. Elle l'a littéralement captivé avec son bagout et hypnotisé avec ses yeux bleus écarquillés. Je les ai vus s'éloigner ensemble et s'asseoir à une table vers le fond et j'en avais le souffle coupé.

Quelques instants plus tard un autre homme est entré et il m'a demandé s'il pouvait s'installer à ma table. J'ai opiné d'un coup de tête. Cet homme-là avait la bonne cinquantaine, avec les cheveux presque blancs et fraîchement coiffés. Il portait un costume de bonne qualité, gris clair assorti à ses cheveux et il avait le teint hâlé de quelqu'un qui revient de vacances. Nous avons parlé à bâtons rompus. Je tâtais discrètement le terrain pour savoir s'il avait de la cocaïne et si oui, s'il m'en donnerait. Il m'a dit qu'il faisait commerce de l'autre poudre blanche, et qu'il avait toujours sur lui « a piece. » J'ai compris que c'était un mot d'argot qui voulait dire un flingue, j'ai trouvé cela drôle et j'ai ri. Lui il avait l'air un peu tendu, il ne rigolait pas. Mais il ne cachait pas son jeu, il annonçait la couleur dès les premiers mots. Il m'a offert un verre et après l'avoir bu je suis partie en disant au-revoir. Il m'a dit qu'il s'appelait Pete. Je n'arrivais pas à croire qu'il disait vrai, qu'il trafiquait de l'héroïne, et qu'il portait toujours un pistolet sur lui. Pourtant, j'avais bien connu son homologue dans la cocaïne, et je n'avais pas hésité à le croire. Mais moi ce que je voulais c'était que Pete me donne de la cocaïne et, prenant mes désirs pour la réalité je n'ai pas pris au sérieux les signes de danger.

Il a bien fallu que je retourne travailler. J'ai téléphoné à Collage et on m'a dit de passer à l'agence. Il n'y a pas eu d'explication ni de remontrance et je fus envoyée en mission. Vers 2 ou 3 heures du matin le chauffeur m'emmena loin de Manhattan, à la campagne, dans un parc avec une demeure ancienne, et une fois sur place il me dit que je devais me faire sodomiser. J'ai dit non, j'ai insisté, je suis restée assise en serrant les bras, la tête basse, butée dans mon refus, mais encore une fois je n'avais pas les moyens d'y échapper. J'étais seule contre deux hommes qui attendaient sans rien dire comme s'ils avaient tout leur temps et la seule façon de m'en sortir c'était d'y passer. Alors j'ai fini par accepter, j'ai relaxé mon anus pour éviter d'être blessée, et on m'a conduite dans une chambre à coucher. L'homme qui est apparu n'était pas le maître de céans mais un homme plus jeune, grand, mince et à la peau sombre comme un Indien. Je me suis allongée et il m'a pénétrée sans difficulté et il a fait un mouvement de va-et-vient très vigoureux pendant un temps qui m'a semblé très long. Je n'ai pas bronché et au moment d'écrire ces lignes je me demande si le patron n'avait pas voulu, justement, que je hurle de douleur. Sinon pourquoi avait-il fait appel à un homme jeune, capable de faire l'effort musculaire et de maintenir une érection prolongée? Mais il a dû arrêter sans que j'aie dit ouf.

Je ne sais pas si c'était pour me punir d'avoir fait faux bond à l'agence, mais à quoi bon nous demander nos préférences au moment de l'inscription si c'était pour les ignorer totalement? La confiance entre l'agence et les filles était indispensable dans cette activité dangereuse et si l'agence trahissait cette confiance il n'était plus possible de travailler ensemble. Je n'allais pas pouvoir me plaindre à la police car je n'étais pas en situation régulière vis-à-vis de l'Immigration, qui avait refusé un mois auparavant de prolonger mon visa touristique. En plus les infos nous rabâchaient que le SIDA est une maladie mortelle sexuellement transmissible, et il y avait déjà toutes les autres maladies vénériennes. Je n'avais pas eu d'ennuis jusqu'à maintenant, mais il ne fallait pas pousser sa chance. Pour moi, le travail d'escort, c'était fini.


Je dépensais mes petites économies. Je n'allais pas pouvoir rentrer en France et redémarrer sans demander l'aide de mes parents et de cela il n'était pas question. Je suis restée indécise pendant quelques semaines, je ne savais pas comment poursuivre mon séjour ici et l'idée de retourner en France me donnait des angoisses. Malgré tout j'affichais un dehors gai et optimiste à l'américaine. Si on marchait dans la rue en pensant à ses soucis, il y avait toujours quelqu'un qui vous disait « Smile! » J'avais revu Pete plusieurs fois au Burgundy. J'avais l'impression qu'il était attiré par moi et en même temps qu'il ne me désirait pas. C'était bizarre et cela me mettait un peu mal à l'aise car je ne savais pas ce qu'il me voulait alors un soir, pour être fixée, je l'ai emmené chez moi pas loin, et j'ai voulu qu'on fasse l'amour. Comme je ne voulais pas réveiller mes co-habitants nous avons fait ça debout dans la salle de bains, lui derrière moi. Il s'est executé sans hésitation mais il n'y avait aucune chaleur humaine ni avant ni après et je n'étais pas plus avancée. Et moi qui espérais qu'il allait me donner de la coke, contre toute logique puisqu'il vendait de l'héroïne, je continuais à aller au bar où nous nous retrouvions toujours.

Un soir dès qu'il est entré il m'a demandé de venir avec lui à une petite soirée chez des amis, il a fait signe à un taxi Gypsy et il lui a dit de nous emmener à Riverside Drive à quelques blocs de là, et une fois arrivés il lui a dit de prendre le Hudson Parkway. J'étais ennuyée qu'il m'ait fait monter en taxi pour aller si loin, j'avais cru que ses amis vivaient dans les parages. Et au moment où le chauffeur a mis sa flêche pour quitter la voie express, il lui a dit d'aller plus loin encore. Quand nous sommes sortis du taxi, j'ai demandé à Pete pourquoi il n'avait pas donné tout de suite la bonne adresse au chauffeur, et il a répondu que s'il avait fait ça, le chauffeur aurait refusé d'y aller. Moi aussi d'ailleurs!


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