Chapitre 7


L'album de photos s'ouvre dans un nouvel onglet

L'immeuble où nous sommes entrés était propre et bien entretenu. Au 2ème étage un grand jeune homme métis presque blanc nous a ouvert. Il m'a parlé en français, m'a dit qu'il était Haïtien et qu'il faisait ses études à Columbia University. Son Français était parfait, il devait être un fils de diplomate, en tout cas quelqu'un de la haute société, ami de Baby Doc.

La salle de séjour était déserte et faiblement éclairée par un petit spot. L'Haïtien nous a fait entrer dans une pièce d'où venait de la lumière. C'était une grande cuisine avec une table ronde au milieu et tout autour cinq ou six personnes assises sur des chaises. On m'a offert une chaise et Pete est resté debout derrière moi puis il est allé s'appuyer contre le chambranle de la porte. Une pipe en verre faisait le tour de l'assemblée, chacun aspirant une bouffée et passant au voisin. C'était de la free base. Moi je me méfiais de ce truc, je savais que c'était super-puissant puisque c'était de la cocaïne pure, et j'avais peur que ça me fasse des trous dans les poumons à cause de l'acidité. Alors j'ai accepté une fois pour me faire accepter par le groupe mais ensuite je faisais passer la pipe quatre ou cinq fois sans en prendre.

Pendant ce temps, il n'y avait qu'une seule personne qui parlait, c'était un homme très beau, à la beauté maléfique. Il était brun aux cheveux moyennement courts et bouclés, de type méditerranéen, au teint d'une pâleur malsaine et ses joues assombries par la repousse de la barbe lui donnaient l'air baroudeur. Il avait des yeux noirs insondables, enfoncés sous des arcades sourcilières saillantes, les lèvres fines et bien dessinées. Il devait avoir trente-cinq à quarante ans. C'était lui qui remplissait la pipe quand elle revenait à lui. Et c'est lui aussi qui assurait l'ambiance avec ses paroles.

Tout le temps qu'a duré cette scène il a tenu un monologue très pessimiste. Il disait qu'il avait fait carrière dans l'armée pendant longtemps, qu'il avait tout vu, que la vie ne valait pas d'être vécue, que la mort était la seule consolation etc. À une ou deux reprises je l'ai interrompu pour essayer de nuancer ses propos, le persuader que la vie valait la peine, et au lieu de me répondre et d'argumenter, il repartait dans son monologue comme s'il récitait un texte appris pas coeur.

Deux heures passèrent de cette façon et je commençais à m'ennuyer. Pete quitta la pièce quelques minutes puis il revint et me fit signe de le suivre dans le salon. Il m'invita à m'asseoir sur le canapé profond, à me mettre à l'aise et à me détendre. Je me demandai pourquoi il insistait tellement pour que je me détende. Et là il découvrit deux grosses lignes de poudre blanche sur la table basse et il me tendit une paille raccourcie. Ah! Enfin! Ce n'était pas trop tôt! Je commençais à m'ennuyer ferme avec ces gens. Et toute cette cocaïne n'était rien que pour moi! Je pris ma respiration pour bien tout aspirer, sniffai les deux lignes puis j'attendis l'effet, l'amertume au fond de la gorge quand la poudre se liquéfie et coule... mais rien. Je restais immobile et muette, attentive à mes sensations. « Asseois-toi bien au fond, décontracte toi! » me répéta Pete. Ce n'était pas le genre de conseil qu'on donnait à quelqu'un qui venait de sniffer deux grosses lignes de coke! Et puis je commençais à sentir de légères démangeaisons sur mes bras, mes flancs, mon ventre... alors là j'en eus le coeur net: c'était de l'héroïne, pas de la cocaïne que je venais d'absorber! J'étais juste en train de réaliser la supercherie quand Pete me dit « Lève-toi, on s'en va. » J'ai fait mine de n'avoir pas entendu car je ne savais pas quoi faire ni dire. Je venais de me rappeler qu'il ne sortait jamais sans son flingue, et maintenant qu'il venait de me donner une dose massive d'héroïne il voulait que je sorte seule avec lui! Il pouvait m'abattre comme un chien et personne ne saurait jamais rien, ni qui j'étais, ni où j'habitais, ni qui avait fait le coup. Je n'étais pas rassurée et je sentais la colère monter en moi. « C'est de l'héroïne que tu m'as donné, hein! C'est pas de la cocaïne! J'ai horreur de l'héroïne, je ne supporte pas cette merde! » Quand j'ai élevé la voix il a eu l'air surpris et gêné alors j'ai compris que pour sauver ma peau il fallait que je pousse dans cette direction, que je fasse un scandale, que je pousse un grand coup de gueule. Alors, surmontant la langueur qui m'envahissait je me suis levée et j'ai dit et répété tout ce qui me passait par la tête en faisant un raffut monstre, exactement l'opposé de ce à quoi il s'attendait. Pete a essayé d'imposer sa volonté: « Ça suffit! On s'en va! MAINTENANT! » mais je n'étais pas d'humeur docile. J'ai frappé du pied sur le parquet ciré comme un enfant capricieux et à chaque coup une expression d'horreur s'affichait sur son visage. Voyant son malaise j'ai continué de plus belle en répétant « Pourquoi tu m'as fait ça, salaud? Je t'avais pourtant dit que c'est de la coke que je voulais! J'ai horreur de l'héro, je ne supporte pas cette merde! Aaaargh! » et je me tordais de désespoir, comme si j'essayais en vain de faire sortir de moi la substance maudite.

Maintenant les autres invités étaient tous dans le salon et assistaient à la scène sans rien dire, le Haïtien avait allumé le plafonnier et je pensais que si je continuais à trépigner sur le parquet les voisins entendraient alors j'ai continué mon cinéma, à crier, insulter Pete et répéter que j'avais horreur de l'héroïne. Alors il s'est passé quelque chose d'inattendu: Pete est parti! Il s'est approché de la porte d'entrée à reculons, l'a ouverte et il s'est glissé dans l'entrebâillement aussi discrètement qu'un cambrioleur. Quand son visage a disparu il avait les yeux écarquillés et l'air stupéfait.

Après le départ de Pete je me suis calmée. Je voulais passer le reste de la nuit dans cet appartement et repartir une fois que la drogue avait cessé de faire effet. J'ai demandé au Haïtien si je pouvais et il a dit d'accord. Il a voulu faire l'amour alors je l'ai chevauché en me grattant avec mes mains libres. Les fourmillements durèrent encore une partie de la nuit mais je finis par m'endormir. Au réveil une des femmes m'invita à faire une petite promenade dans le quartier et je vis que tout autour il n'y avait que des terrains vagues envahis par les gravats, les épaves de voitures, les immondices et les mauvaises herbes. La femme et moi ne disions rien. J'avais les idées vagues, je n'arrivais pas à penser à tout ce qui s'était passé la veille. Après le retour à l'appartement, j'ai demandé où était la station de métro la plus proche et je suis partie. Sur un plan j'ai vu qu'elle était dans le South Bronx, le quartier le plus dangereux de la ville. La ligne était aérienne à cet endroit. La journée était ensoleillée et j'ai attendu en fermant les yeux et en sentant le soleil sur ma peau.

Le lendemain après-midi, de retour dans mon quartier je terminais une conversation téléphonique depuis un téléphone public quand le grand Haïtien est apparu devant moi comme par hasard. Je lui ai demandé ce qu'il faisait ici car la coïncidence était trop forte pour être fortuite. Il m'a donné une réponse vague. Je crois qu'il voulait voir si je me souvenais de lui. Je n'ai rien fait pour garder le contact. Plus tard j'étais dans ma chambre et je voulais poser une question à Floyd alors je me suis dirigée vers sa chambre et je l'ai appelé avant d'arriver à sa porte. J'entendais un bruit étrange, comme un jet liquide s'écrasant au sol, et comme sa porte était entrebaillée, j'ai vu que c'était lui qui urinait sur le parquet. Il devait être saoûl pour faire ça! J'étais très gênée de l'avoir surpris et inquiète qu'il le sache car il avait entendu ma voix à sa porte, je ne pouvais pas faire semblant de n'avoir rien vu! J'ai fait demi tour et suis retournée dans ma chambre.

Le lendemain il m'a dit qu'il fallait que je parte à la fin de la semaine. Son ton était dur, définitif, sans appel. Il m'a dit en guise d'explication « You don't have a pot to piss in! » comme si être pauvre était une faute morale impardonnable. J'aurais pu lui rétorquer que lui non plus, apparemment, puisqu'il pissait à même le sol, mais je ne voulais pas envenimer les choses. Je pensais qu'il était humilié que j'aie été témoin de son comportement erratique et il voulait m'éloigner pour pouvoir oublier sa gêne. C'est ce que j'ai cru pendant longtemps, mais avec le temps j'ai compris qu'il m'avait invitée à partager l'appartement convaincu que d'ici un ou deux mois je serais morte, et quand j'ai survécu il a voulu se débarrasser de moi comme il a pu. C'était fini l'amitié, les conversations en fin d'après-midi dans son bureau ensoleillé en prenant un verre, les repas partagés...

Avec trente-deux ans de recul, voilà la conclusion que j'ai tirée: quand la fille avec qui j'étais allée servir l'homme à la tache de vin m'a dit qu'elle prenait de l'héroïne pour supporter le travail, c'était pour m'inciter à faire de même. C'est pourquoi j'ai été soumise à des actes sexuels hors des limites que j'avais indiquées et pourquoi dans la même période j'ai rencontré un trafiquant d'héroïne qui m'a annoncé son activité de but en blanc, à moi, une inconnue. Pendant que je me demandais ce que Pete me voulait, lui il attendait que je lui demande de me vendre de sa marchandise, mais aucun sévice sexuel ne m'a décidée à chercher un remède miracle qui m'aiderait à supporter ces indignités.

Alors puisque la personne qui m'a conseillé de me prostituer était ma propre mère, il n'est pas interdit de penser que c'est elle qui était derrière ces agissements, et qui dirigeait les acteurs. Et quand après plusieurs essais elle a vu que je ne mordais pas à l'hameçon, elle a eu l'idée de ce subterfuge pour pouvoir m'abattre comme un chien sans que je résiste, et abandonner mon cadavre anonyme dans un terrain vague. Le détail qui ne colle pas c'est l'homme à la tache de vin qui veut deux prostituées en même temps. Surtout qu'il n'avait pas demandé qu'on fasse quelque chose de spécial. Etant donné son train de vie modeste, cela n'avait pas de sens qu'il dépense tant d'argent d'un seul coup. La seule raison de cette exigence était qu'elle permettait à l'autre fille de me donner l'idée de prendre de l'héroïne pour supporter ce travail.


Comme je rencontrais assez souvent Joe le trompettiste dans le quartier et qu'il avait l'air intéressé par mon sort, quand Floyd m'a expulsée je le lui ai dit et aussitôt il m'a invitée à venir vivre chez lui. J'y étais déjà allée, c'était un studio dans un immeuble moderne, sur Amsterdam Avenue entre la 95ème et la 96ème Rue, en face du bar de Tootsie et de Hanratty's. Je n'étais pas enchantée par l'offre car évidemment Joe voudrait coucher avec moi et il n'était pas du tout mon type. Mais comme dit le proverbe, « Beggars can't be choosers » alors j'ai accepté.

Cela faisait à peu près une semaine que j'avais emménagé chez Joe quand il me dit qu'il avait une petite amie qu'il voyait je ne sais où, une certaine Maria, qui était accro au crack et qui vendait son corps pour acheter sa drogue. Je ne voyais pas comment il pouvait la préférer à moi mais si cela lui permettait de s'assouvir sexuellement, tant mieux pour moi. J'avais l'impression qu'il me mentait mais je ne savais pas pourquoi. Voulait-il tester mes sentiments, voir si j'étais jalouse?

Quand nous parlions de musique il me ramenait toujours cette chanson, tirée parait-il d'une comédie musicale: « Try to remember the days of September » et la mélodie était très gentillette, pas du tout quelque chose qu'on pouvait jouer en jazz, alors que je lui disais depuis notre première rencontre que c'était le jazz qui m'intéressait. J'étais en train d'apprendre "Lady is a Tramp" et "I can't Get Started". Maintenant je crois qu'il essayait de me changer les idées, de me faire oublier l'héroïne en me parlant d'une prostituée accro au crack, et de me faire oublier les jours d'octobre en me serinant une chanson sur les jours de septembre.

Il disait qu'il voulait m'épouser et moi je ne disais ni oui ni non. Il disait qu'il avait pris rendez-vous avec son médecin pour qu'on fasse un check-up prénuptial, et la pensée que son médecin soit un noir ne me plaisait pas beaucoup mais je ne dis rien, et en fin de compte il ne se passa rien de plus sur ce sujet. Il aimait bien me taquiner en me disant des faussetés, et ne sachant pas qu'il se payait ma tête je le croyais, et parfois j'étais attristée par une mauvaise nouvelle, et c'est seulement quand il m'avait laissée dans cet état pendant quelques minutes qu'il disait qu'il avait dit ça pour plaisanter: « I was just joking! » Et à chaque fois je tombais dans le panneau!

Il avait un travail régulier comme professeur de musique dans une école. J'avais l'impression que je ne l'aurais pas aimé du tout si j'avais été son élève, il avait l'air de les contrarier pour le plaisir, profitant de son autorité. Je me retrouvais seule dans le studio pendant les heures de travail. Dès le début je me suis dit qu'il allait falloir que je me trouve du travail dans le secteur du secrétariat et que je devais écrire mon C.V. Mais dès que je m'assis pour faire une ébauche du document, je fus envahie par une grande tristesse car mon parcours professionnel reflétait non pas ma volonté mais une série de mesures d'urgence discontinues. On ne pouvait pas déceler de progression logique et alors que tous les titulaires du baccalauréat faisaient des études supérieures, il serait difficile d'expliquer que je n'avais eu d'autre choix que d'obéir à mes parents quand j'avais appris la sténo-dactylo et étais entrée dans le monde du travail à dix-neuf ans. Le souvenir de ces dix années à Paris me faisait horreur mais il fallait bien les regarder en face si je voulais en extraire l'essentiel pour mon CV. Oui, il y avait eu des interruptions, car j'avais essayé de me sortir de l'ornière du secrétariat mais c'était quand même ainsi que j'avais gagné ma vie ces dix dernières années, et je n'avais pas d'autre qualification. Je fis appel à une spécialiste qui me donna une consultation gratuite au téléphone, des conseils précieux sur la façon de présenter mon CV, et elle me remonta le moral et me rendit l'espoir.

Un jour j'ai dit à Joe que je voulais aller jouer du piano chez mon ami Carl Seltzer. C'était l'ingénieur du son du Village Gate dont j'avais fait la connaisance pendant l'été. Il m'avait invitée à dormir chez lui un soir où je ne savais pas où dormir et, évidemment, il en avait profité pour tirer un coup. Il avait un studio d'enregistrement dans son appartement, et un grand Steinway. En raison de notre intimité d'une nuit, je me sentais libre de lui demander si je pouvais jouer du piano chez lui et il a dit oui. J'ai pris un taxi pour aller chez lui dans le Lower East Side car je n'avais pas envie de me creuser la tête pour trouver le meilleur itinéraire en métro, mais c'était assez loin et je n'avais pas les moyens de faire cette dépense très souvent. Carl affecta un air un peu bourru comme s'il s'était forcé pour accepter de me voir. Il me joua le seul air qu'il connaissait, c'était un morceau dans le style dit Stride, un style contemporain de Scott Joplin, où la main gauche joue de grands intervalles. Lui, Carl, était spécialiste de Eubie Blake. Il avait l'air étonné que je n'en aie jamais entendu parler, mais ce style de piano était largement dépassé et seuls les ethno-musicologues s'y intéressaient encore. Le jazz avait évolué rapidement.

Joe voulait aussi absolument que je fasse connaissance avec son ami Mitchell, un pianiste et musicien professionnel qui faisait des arrangements. Je n'étais pas super enthousiaste alors il a insisté à plusieurs reprises et un jour nous y sommes allés.

Comme Joe, Mitchell avait un peu de sang africain. Il habitait dans un grand appartement dans un beau quartier en bordure de Central Park et il avait cet air paisible et décontracté de ceux qui ne manquent et ne doutent de rien. Il y avait un grand piano à queue dans son salon et Joe insista pour que je joue la pièce d'Érik Satie qu'il m'avait entendue jouer sur son clavier électronique. Quand j'eus fini Mitchell me dit que telle note avait un bémol et que je l'avais jouée naturelle. Il connaissait donc si bien l'œuvre de Satie? Il ne dit rien au sujet du compositeur ni de cette pièce en particulier, ni de mon interprétation. J'avais traversé l'Atlantique pour m'entendre dire que j'avais joué une fausse note. On aurait dit que les deux hommes s'étaient mis d'accord pour me démoraliser.

Un jour chez Joe en regardant l'avenue depuis le balcon, je vis Carlos debout sur le trottoir devant le bar de Tootsie. Cela me fit un choc. Je ne l'avais pas vu depuis le printemps et on était en automne. J'avais envie de descendre et aller lui parler mais maintenant que j'étais avec Joe je n'étais plus libre et je sentis des tiraillements de loyauté qui me rendaient irritable. Joe était tellement ennuyeux alors qu'avec Carlos il y avait toujours de la musique, de la cocaïne et de l'ambiance.

Tant qu'on parlait de cuisine Joe était intarissable car il adorait manger. Nous avons eu une discussion animée où je lui affirmais mordicus qu'on disait « ustensile » avec un S et non pas « utensil » mais c'est lui qui avait raison! En Anglais on dit « you-ten-sil ». Une autre conversation mémorable était au sujet des ragoûts, « casserole » en Anglais. Ha ha, je trouvais ça drôle, « casserole » et Joe qui adorait ça m'a énuméré quelques uns de ses favoris. Une autre fois j'avais mis à sécher les vertèbres qui restaient après un dîner de queue de boeuf pour voir si je pourrais en faire quelquechose de décoratif et Joe me demanda d'un air très intrigué pourquoi je faisais ça. Un autre jour je lui dis que le mélange de noix et raisins secs qu'il avait acheté avait une date limite périmée, et que l'huile rance était très mauvaise pour la santé. Il était visiblement secoué comme s'il avait réchappé de justesse à un attentat! Il a retourné l'article au magasin pour un remboursement. Tant qu'il était question de mangeaille tout allait bien, mais à part ça il m'ennuyait à mourir. Dans son armoire à pharmacie il y avait des laxatifs et de la pommade pour les hémorrhoïdes. Une fois par semaine le samedi matin il grimpait dans mon lit et me faisait l'amour vite fait par derrière, ainsi sa sueur ne gouttait pas sur moi. Il avait une blague qu'il sortait dès qu'il commençait à suer, ce qui arrivait au moindre effort: il disait que le sprinkler system, le système d'arrosage qui se met en marche automatiquement en cas d'incendie, s'était déclenché. Et c'est vrai qu'en moins d'une minute Joe ruisselait! Chaque fois que quelque chose de dégoûtant ou pénible se produisait avec lui, je me demandais si j'aurais la patience de le supporter s'il m'épousait, si cela valait la peine de me farcir cet individu pour obtenir un permis de séjour permanent, la fameuse « Green card ».

Il avait décidé de m'emmener avec lui passer le weekend de Thanksgiving chez sa mère à Detroit. Je me dis que s'il voulait me présenter à sa mère il devait avoir des intentions sérieuses à mon sujet et je continuais à me demander si je pourrais le supporter le temps nécessaire. Sa mère nous offrit deux chambres séparées et j'étais contente d'être débarrassée de lui pendant quelques nuits. Je n'avais pas la tête aux festivités, je me souviens seulement que tous les plats classiques étaient là: le jambon glacé au miel, la dinde farcie, le pie au potiron, le pie aux noix de pecan. Je demandai à Joe de m'emmener dans un lieu où on jouait de la musique. Il ne voyait pas l'intérêt. Pourquoi à Detroit alors qu'on avait toute la musique qu'on voulait à New York? Je lui répondis « Mais enfin, Detroit, c'est Motown! » C'est bien de Detroit qu'étaient sortis tous ces succès des années 60 dérivés de la musique soul, il devait bien en rester quelque chose, de petits groupes qui jouaient dans des clubs de la ville et qui avaient conservé ce son unique. Et en effet, nous eûmes la chance d'écouter l'un de ces groupes, dont les membres arboraient des vestes de satin marron glacé, et dont la musique avait des racines Motown authentiques. J'en garde un excellent souvenir.

Le lendemain Joe parla plusieurs fois dans la journée d'aller à Windsor, juste de l'autre côté du pont. Pas pour l'intérêt de la ville, mais seulement parce qu'elle était au Canada. Je n'étais pas ravie de ce projet car mon visa avait expiré. C'était sans doute encore une des taquineries de Joe pour me stresser car il ne donna pas suite à cette proposition, mais ce n'était pas de moi qu''il le savait.

Dans le mois qui suivit entre Thanksgiving et Noël, la tension grandit entre Joe et moi. J'avais l'impression qu'il était jaloux de Carlos et pourtant je n'étais pas allée le voir, je n'avais pas même essayé de lui téléphoner et ne parlais jamais de lui. Pour sa part, Joe me parlait au moins une fois par semaine de sa copine Maria, celle qui était accro au crack. Bien des années plus tard j'ai appris que ces « crack whores », ces putes du crack donnaient les meilleures fellations parce qu'elles avaient hâte d'en finir pour pouvoir s'acheter leur dose, alors elles avaient trouvé la technique la plus efficace. Si j'avais su cela, je n'aurais pas pu vivre un seul jour avec Joe. Il voyait bien que je ne savais pas ce que c'était et ça l'embêtait. Il n'osait pas me mettre au parfum mais il aurait bien aimé que je lui fasse ce que Maria lui faisait. Mais je n'aurais sûrement pas été aussi efficace qu'elle.

Joe m'annonça qu'il jouait pour un weekend dans un club de salsa et il me demanda de l'accompagner. C'était un petit club dont je n'avais jamais entendu parler. Et bien sûr je dansai la salsa, qu'allais-je faire d'autre? Mais cela ne plut pas du tout à Joe qui me reprocha vertement de flirter avec mon cavalier, ce qui était entièrement faux. Une scène pénible s'ensuivit et Joe tomba encore davantage dans mon estime: non seulement il jouait dans un groupe minable dans un club minable, mais en plus il se permettait de me faire une scène de jalousie imméritée! C'était un deal breaker. Après cette scène je compris que je devais partir. Je ne réussis plus à retrouver ma bonne humeur ni mon amabilité coutumières. Je lui dis que je voulais partir, que je ne pouvais pas me plier à ses exigences, que je le trouvais trop bossy.

Quelques jours avant Noël je téléphonai à Jon, le bassiste qui habitait tout près, et lui demandai s'il pouvait m'héberger quelques jours. Nous nous étions revus quelques fois et il m'avait présentée à sa petite amie Lisa, une chanteuse de rock jolie et beaucoup plus jeune que lui. J'avais été surprise qu'il soit avec une femme, surtout une rockeuse, car il m'avait donné l'impression d'être célibataire quand il m'avait invitée chez lui le premier jour de notre rencontre. Je n'avais rien vu de féminin dans son appartement mais c'est surtout parce qu'il avait fait tous ces efforts pour me dire comme il aimait la France et Paris. À quoi bon essayer de me séduire s'il avait déjà une petite amie? Ce n'est pas que j'avais des vues matrimoniales sur lui, mais je me sentais moins libre de le voir et le fréquenter amicalement pour parler musique car les femmes sont toujours prêtes à sortir les griffes dès qu'une autre femme parle à leur mec.

Pour Noël Bruce m'offrit une pochette en cuir verni et un carnet d'adresses. Je demandai à Jon de me laisser téléphoner à mes parents en France. Tout d'abord il dit non, mais j'insistai que je lui paierais la communication au centime près quand il aurait reçu sa note de téléphone, et il accepta. J'étais contente de parler à ma mère même si nous n'échangeâmes que des banalités. Elle avait toujours ce ton enthousiaste comme si la vie n'était remplie que de joie et de belles aventures. Il ne fallait surtout pas l'embêter avec des soucis.

Puis un jeune français rendit visite à Jon. Ils étaient amis, me dit Jon. Et le Français avait la clé d'un loft en plein milieu de la ville que lui avait prêté une copine. Il allait y vivre pendant tout son séjour à New York et il m'invita à le joindre. J'y serais plus à l'aise, dit-il, il y avait de l'espace et tout le confort. Alors j'ai dit oui et je suis partie le rejoindre avec ma valise, heureuse d'échapper aux chamailleries de Lisa et Jon qui ne cessaient de se reprocher mutuellement d'avoir fini la dernière dose d'héroïne. Je ne savais pas que Jon prenait de cette drogue. Si je l'avais su dès notre première rencontre, je n'aurais jamais voulu me lier d'amitié avec lui.


[ACCUEIL] - [SOMMAIRE] - [CONTACT] - [Sommaire du Livre] - [Chapitre précédent] - [Chapitre suivant ]