Chapitre 8

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Le loft était très beau avec un parquet bien ciré sur toute la surface et ce grand espace sous plafond qui permet à l'esprit de se dérouler sans crainte de buter contre les limites. Cuisine et salle de bains avaient été aménagées avec goût. Mais j'étais sonnée par tous les traumatismes que j'avais vécus ces derniers mois, et je restais à ne rien vouloir faire, seulement me reposer et profiter du calme et du silence. Le petit Français était sorti toute la journée et après une semaine il me dit qu'il devait partir d'ici et il me viola le dernier soir que nous passâmes dans le loft sans que j'oppose de résistance. Son pénis était coudé!

Je revins coucher sur le canapé du salon chez Jon et Lisa et leurs chamailleries continuaient sans interruption. C'était tellement pénible d'être témoin de leurs disputes continuelles que je me sentais expulsée de fait. Entre Noël et Nouvel An 1985 je ne dormis pas souvent deux soirs de suite au même endroit. Je me souviens d'un seul homme qui m'hébergea sans exiger que je le paie « en nature », ce qui était vraiment exceptionnel.

Un certain John, habitué de Hanratty's, me faisait du plat depuis un moment. Il devait avoir 45 ans, il était blond aux yeux bleus, le teint rougeaud, la calvitie déjà avancée. Il exsudait une sûreté de soi et un calme olympien impressionants comme s'il avait accompli des actes d'héroïsme dont tout le monde avait entendu parler. Au bar il se tenait debout derrière moi et il me malaxait l'épaule. On se disait des banalités et il m'ennuyait. Mais un jour, profitant de la période de Noël, il s'est enhardi à m'inviter à faire un tour en calèche avec lui dans Central Park et à passer la journée avec lui. Il habitait dans le même pâté de maison que le bar. Il avait l'air de tellement y tenir que je n'ai pas eu le coeur de lui refuser. Il gelait ce jour là et je n'étais pas d'excellente humeur. C'était bien ma chance de faire une promenade romantique avec quelqu'un qui ne m'inspirait pas la moindre émotion. Après l'engueulade au sommet de l'Empire State Building, la promenade en calèche avec Monsieur Duchnock. Il m'a tenu la main sous la couverture pendant tout le trajet, et je n'aimais pas du tout ce contact. En cours de route je lui ai demandé quel travail il faisait. Il m'a dit qu'il était figurant professionnel dans le cinéma, qu'il avait un agent qui lui trouvait du travail, et un book de photos, et il me cita des titre de films qui ne me disaient rien. Ensuite il m'a emmenée voir un film auquel il tenait beaucoup, « Shane » avec John Wayne, un classique. Il était étonné que je n'en aie jamais entendu parler. Moi, les Westerns... Et puis il m'a invitée à passer la nuit chez lui. Après la petite mise au point de rigueur, j'ai accepté et une fois chez lui je lui ai demandé de me montrer son book de photos. Il avait toujours cette expression d'autosatisfaction, c'était très curieux.

Pour le couchage il avait mis deux matelas à même le sol et il a pris ma main dans la sienne, encore cette main sans vigueur à la peau trop douce! Je n'ai pas très bien dormi car il m'empêchait de me mettre dans ma position de sommeil.

Bruce m'invita à venir passer quelques jours chez lui. Il habitait à l'hôtel Beacon sur Broadway vers la 72ème Rue (voir photo). Sa chambre était une grande chambre à trois lits et ne contenait aucun objet personnel. C'était sûr que Bruce n'habitait pas vraiment là, mais je n'étais pas en situation de lui poser des questions sur sa vie privée.

Il y eut une mini-vague de chaleur et du 7ème étage on regarda les passants se promener en shorts sur Broadway. Je me souviens que c'est là que je me suis retrouvée aux toilettes essayant de toute mon ingéniosité d'atteindre un peu de cocaïne bloquée au fond d'un petit flacon, car depuis que nous étions dans cette chambre d'hôtel Bruce, contrairement à son habitude, ne m'en offrait pas ni n'en prenait lui-même, et quelque chose me retenait de lui en demander. J'eus un moment de lucidité où je me rendis compte que ce tout petit peu de drogue avait pour moi une importance démesurée.

Comme il m'avait présenté sa petite amie et comme il ne m'avait jamais fait d'avance, je ne m'attendais pas à ce qu'il veuille avoir de relation sexuelle avec moi. Mais après deux ou trois jours Bruce me demanda à brûle pourpoint de coucher avec lui. J'étais tellement estomaquée que je lui ai demandé d'attendre une heure. Je suis sortie en quête d'un bar et suis entrée dans le premier que j'ai vu, sur Amsterdam Avenue, et debout au comptoir je me suis pris un double scotch « neat », c'est-à-dire sec, avec un verre d'eau à côté, puis je suis retournée à l'hôtel et me suis laissée faire dans une profonde indifférence. J'ai au moins eu l'occasion de voir les pieds de Bruce, car j'avais toujours eu l'impression qu'il marchait avec difficulté dans ses grosses baskets et j'avais pensé qu'il avait peut-être une malformation de naissance, j'avais même furtivement imaginé qu'il cachait des pieds fourchus, mais à ma grande surprise, je vis que ses deux pieds étaient plutôt petits mais roses et tout à fait normaux.

Et le lendemain, nouveau coup de théâtre, Bruce me dit qu'il quittait l'hôtel et sans rien me dire à l'avance il me déposa chez Wayne. C'était un homme pas très beau mais gentil, peu communicatif mais pourtant pas timide. Je le connaissais de vue. Il avait à peu près mon âge, habitait sur Amsterdam Avenue à côté de Hanratty's et y travaillait de temps en temps. Et sans aucun préavis Bruce me déposa chez lui comme un objet inanimé. J'étais terrifiée que Wayne veuille, lui aussi, coucher avec moi alors j'improvisai et pour le dégoûter de moi je me mis à le supplier: « Please, please, fuck me! » sur tous les tons et je vis qu'il eut un recul instinctif. Il baissa un peu la tête et ouvrit grand les yeux, comme s'il se demandait s'il avait bien entendu. Moi je me mis en sécurité dans l'autre pièce et continuai de quémander Please, please, fuck me! ». Après avoir fait durer le manège un petit moment je fus rassurée que Wayne n'allait pas vouloir copuler. Au cours des années qui suivirent, chaque fois qu'on se rencontrait il me regardait avec un air dubitatif. Je n'ai hélàs jamais eu l'occasion de lui expliquer pourquoi je m'étais conduite de la sorte.

Avec le recul du temps je crois que Bruce m'avait tendu un piège en me privant de cocaïne, mais comme je n'étais pas tombée dedans il s'était retrouvé dans l'embarras. En désespoir de cause il m'a demandé de coucher avec lui, espérant que je lui proposerais un marché de sexe contre cocaïne, mais au lieu de ça j'étais allée boire un whisky double. Il m'avait toujours sur les bras et il n'avait pas prévu de s'éterniser à l'hôtel Beacon. Je crois qu'il avait prévu que je meure au cours d'une altercation au sujet de la cocaïne. Comme en temps normal il faisait de la musculation au club Jack Lalanne, il lui aurait été facile de me tuer avec ses gros bras.

Quand je revis Bruce à Hanratty's j'étais très en colère et je lui ai reproché vertement de s'être débarrassé de moi comme il l'avait fait. Après tout c'est lui qui m'avait invitée! Il ne répondit rien. Le lendemain il me présenta un ami, Lofton Holder. C'était un Noir en costume et canadienne. Il était avocat, il partageait son cabinet avec deux autres avocats et l'un d'eux était à la recherche d'une secrétaire. Je lui parlai de mon expérience professionnelle et il me dit qu'il allait parler de moi à son confrère. Il avait une attitude décontractée, goguenarde même, comme si quelque chose l'amusait.

Un soir Lofton m'invita chez lui. Il habitait sur la 91ème rue un grand appartement dans un brownstone, un de ces immeubles de trois ou quatre étages à façade marron qui bordent les rues du quartier entre les avenues. Une fois chez lui il me donna de la cocaïne à sniffer et quand je lui demandai où était sa femme il me dit qu'elle passait la nuit sur place dans un local pour SDF où elle faisait du bénévolat. Il ajouta que si je voulais, je pouvais passer la nuit chez lui. Je trouvai la situation comique, et cela tourna au vaudeville quand Monsieur voulut coucher avec la petite SDF française.

Un vendredi début janvier 1985 Lofton me donna les indications pour aller à son cabinet. Il fallait que je prenne la ligne n°1, que je descende à la station Franklin et que je prenne Worth Street, et qu'à tel numéro je monte à tel étage et c'était au fond du couloir à droite, la plaque sur la porte disait « Law Offices of Robert Tobin » . Quand j'entrai à l'heure dite Lofton m'attendait et me présenta à Maître Tobin.

C'était un vieil homme en fin de carrière. Il était amoindri physiquement, peut-être avait-il le coeur fragile, il parlait lentement, il avait le souffle court, une très mauvaise haleine, les cheveux blancs clairsemés et des yeux bleus délavés. Tobin commença par me dire que sa secrétaire était partie vivre en Californie. Il avait un assistant et successeur d'une quarantaine d'années, un certain Gottlieb, brun et chauve. Tous deux se spécialisaient dans la condemnation et ils représentaient des propriétaires d'immeubles dont le bien faisait l'objet d'une expulsion par l'état exerçant son droit de préemption, et leur mission était d'obtenir le meilleur prix pour le bien de leur client.

Il me dit que mon travail consisterait à taper du courrier et des documents juridiques. Il me posa quelques questions sans approfondir sur mon statut d'immigration et enfin me dit qu'il m'embauchait à 350 dollars par semaine et me demanda de venir à 9 heures le lundi suivant. Je n'en revenais pas. C'était vraiment un beau salaire pour quelqu'un dans mes circonstances! J'étais ravie et quand je vis Lofton dans la soirée je l'emmenai dans un recoin et lui témoignai ma reconnaissance avec des baisers et des embrassades. Je sentais qu'un poids énorme s'était éloigné de moi.

J'eus un bref coup de coeur pour Lofton, à la fois parce qu'il m'avait aidée à trouver un travail et parce que j'avais un besoin éperdu de gentillesse et de protection. Il y avait une certaine nonchalance dans son comportement, peut-être parce qu'il venait des Iles Barbades et qu'il n'était pas parano comme tant de noirs américains, toujours prêts à bondir au moindre signe de racisme. Il était assez disponible, il venait à Hanratty's tous les soirs après le travail, et il me présenta même à deux de ses amis, des noirs et des avocats eux aussi, avec qui il avait fait ses études de droit. L'un s'appelait Craig et comme Lofton il était pénaliste et de nature joviale et bon vivant. L'autre était beaucoup plus réservé aussi bien dans son attitude que dans son habillement très classique et de bonne qualité. Il travaillait au département juridique d'une banque et même en-dehors des heures de travail il se montrait digne de son office. J'eus même l'occasion de faire connaissance avec l'épouse de Lofton car il m'invita plusieurs fois passer la soirée chez lui. La cocaïne était l'attraction principale, et Mme Holder, une blanche qui avait quelques années de plus que moi, réagissait à l'abus de cette drogue en se tordant la bouche de côté et en sortant la langue, tout en essayant vainement de terminer sa phrase car elle perdait toujours le fil de sa pensée. Elle donnait l'exemple à ne pas suivre!

Mon premier jour de travail au cabinet d'avocats commença par la cérémonie du café. Gottlieb me tendit de l'argent et me demanda d'acheter « a can of coffee ». Il y avait une épicerie au coin de la rue sur Broadway et une fois à l'intérieur je fus perplexe car le marchand vendait du café prêt à consommer dans des gobelets en carton de différentes tailles, et le mot « can » ne semblait pas adapté. J'en achetai un grand modèle mais de retour au bureau Gottlieb me dit que ce qu'il voulait c'était une boîte en métal de café moulu. Ah bon! Il suffisait de le dire! Comme je m'apprêtais à redescendre Tobin me demanda de lui acheter des « Clorets » au tabac d'en face. Je suis redescendue acheter les article. Cela m'était égal de faire les courses, au salaire qu'il me payait j'aurais fait les courses toute la journée. Les « Clorets » étaient des pastilles pour rafraîchir l'haleine. Pas du luxe!

Mon poste de travail avec une machine à écrire IBM à boule était situé près de la fenêtre dans la grande pièce d'entrée. En diagonale contre le mur se trouvait un autre poste de travail, occupé par la secrétaire de Lofton. C'était une femme d'une quarantaine d'années au visage émacié avec de longs cheveux qui accentuaient sa maigreur. Elle était grande et très mince. Elle n'était pas très sympathique et au fil du temps elle me dit qu'elle touchait une pension d'invalidité et qu'elle travaillait au noir pour Lofton. Comme ça nous étions deux à travailler au noir!

La charge de travail n'était pas très lourde. Je m'habituais au clavier américain et peu à peu cessai de frapper un M quand je voulais frapper une virgule. Lofton partait au tribunal tous les matins vers 9 heures et ne revenait qu'en fin de journée. Les tribunaux étaient à quinze minutes à pieds. Je me raisonnais pour arrêter d'être amoureuse de lui. Il m'avait rendu un service en rendant service à son confrère, il n'y avait pas de quoi lui vouer une reconnaissance éternelle. Il était marié, il avait deux fils adolescents d'un premier mariage et un fils d'un an et demie qu'il avait eu avec sa femme actuelle. Sa vie était bien remplie et il n'y avait pas de place pour moi. Mais il trouva quand même le temps et la motivation de me conduire à plusieurs rendez-vous pour que je trouve à me loger. Je me souviens d'avoir parlé en cours de route des progrès de l'informatique, et d'une certaine machine IBM à cartes magnétiques, et d'une autre qui sauvegardait les données sur des cassettes identiques aux cassettes audio, et je pensais que les écrans étaient mauvais pour les yeux à cause du rayonnement. Lofton était toujours d'accord avec moi. Il m'a dit qu'il pouvait me trouver une de ces machines à cassettes.

Avec lui j'ai appris quelques expressions et termes juridiques: les expressions étaient dy-no-mite pour signifier avec emphase une herbe excellente comme de la dynamite; dinosaur pour signifier quelqu'un qui était dépassé depuis longtemps, et pour les termes juridiques affidavit qui est une attestation et sub-poena (prononcé « suppina ») qui est une réquisition du tribunal « sous peine » d'amende ou emprisonnement. Je découvrais avec étonnement et intérêt que le jargon juridique américain était truffé de termes latins et aussi français! Il y avait une autre expression dont Lofton, en bon pénaliste,usait abondamment. C'était « getting away with murder » pour dire que quelqu'un a un culot monstre.

Un jour il avait rendez-vous dans son bureau avec une inspectrice du fisc. Juste avant qu'elle arrive je le vis mettre une nappe blanche sur la table de conférence et mettre en place un petit déjeuner avec toutes les variétés de viennoiseries et donuts disponibles sur le marché. Il accueillit l'inspectrice avec une extrème gentillesse et la fit asseoir devant ce petit festin et tout en papotant l'entoura de mille égards, remplissant à nouveau sa tasse de café au lait. Quand le petit déjeuner fut fini, l'audit des écritures faisait l'effet d'une tâche rébarbative et je doute que l'inspectrice ait eu envie de chercher la petite bête à un homme si charmant. Pendant tout le temps que dura sa visite elle ne mit pas les pieds dans le bureau de Lofton. C'était un sacré roublard.

Quand ses clients se faisaient pincer pour du commerce de cocaïne Lofton acceptait de se faire payer en nature. Il se faisait aider d'un détective, un certain Carrillo du Costa Rica, un bel homme au regard froid qui avait un mélange de sangs "indien", espagnol et africain et qui était parfaitement bilingue espagnol-anglais. Quand il posait le regard sur vous, vous aviez l'impression d'être scanné tandis qu'il cherchait la faille de votre caractère par laquelle il pourrait faire de vous sa proie. Des années plus tard j'appris que ce Carrillo ramenait des clients à Lofton en s'insinuant dans le cercle d'un dealer jusqu'à ce qu'il en sache suffisamment sur son opération, puis il le dénoncait à la police et comme le dealer avait sur lui la carte de visite de Lofton, c'est Lofton qu'il appelait du commissariat et Carrillo touchait une commission d'apporteur.

Plusieurs fois alors que nous prenions un verre à Hanratty's Lofton, son ami Craig et moi, les deux hommes m'invitèrent d'un ton excité à les joindre pour une partie de pêche en mer. Lofton précisa qu'il existait des bateaux pour la pêche à la ligne de loisir qui, le weekend, partaient en mer et qu'il avait toujours passé un bon après-midi même s'il n'arrivait pas toujours à attrapper des bars. D'abord j'étais surprise que Lofton aime sortir en bateau en plein hiver. Il ne me faisait pas l'effet d'un type sportif amateur du large et des embruns. Et en visualisant la situation je ne trouvai pas cela très amusant. Après la troisième invitation je demandai « Et ceux qui ne pêchent pas, qu'est-ce qu'ils font? »« They get drunk! » me répondit Craig dans un éclat de rire. Et là, vraiment, ce fut la fin car le tableau était trop pitoyable. Qui sait, j'aurais peut-être eu le mal de mer et j'aurais pu tomber par-dessus bord en me penchant trop. Et cela ne me semblait pas judicieux non plus pour une femme blanche de n'avoir que ces deux Africains pour compagnie.

Le vendredi Tobin me donnait des chèques à déposer à la banque ainsi qu'un chèque de 350 dollars libellé à l'ordre de « cash » que je pouvais échanger contre des espèces sans qu'on me demande de pièce d'identité. Pour aller à la banque je marchais une vingtaine de minutes sur Broadway vers la pointe sud de Manhattan. C'était l'hiver et il gelait souvent. Mon manteau noir en cachemire me tenait bien chaud. De la vapeur montait des manholes, les bouches de service, se faufilant dans la jointure imparfaite des couvercles en fonte. Il parait que la Ville fournissait le chauffage à certains immeubles par de la vapeur qui circulait dans des conduites souterraines, et qu'il y avait des fuites. Ces fuites qui dansaient dans l'air froid au beau milieu de la chaussée donnaient à Manhattan un aspect surréel, comme si la ville était bâtie sur un volcan. Il y avait même des explosions parfois, quand le sel épandu sur la chaussée créait un contact et une réaction électrochimique entre les métaux. Alors un périmètre de sécurité était instauré, des camions de pompiers attendaient leur heure, et les passants s'arrêtaient pour voir si les pets sourds et les étincelles allaient finir en apothéose ou faire long feu.

Après une tempête, les poubelles au coin des rues étaient bourrées de parapluies noirs déglingués qui ressemblaient à des corbeaux morts. Ces objets étaient de si mauvaise qualité qu'ils ne pouvaient servir qu'une seule fois. Dès qu'il commençait à pleuvoir les marchands de parapluies apparaissaient comme par magie. C'était toujours des Africains en vêtements traditionnels et ils lançaient leur appel: « Umbrella! Umbrella! »

Le hall d'entrée de l'immeuble où Tobin avait son cabinet communiquait avec une banque qui faisait l'angle, et en traversant la banque je pouvais sortir par la porte tournante qui donnait sur Broadway. Cela me permettait de marcher quelques mètres de plus à l'intérieur avant de me retrouver dehors sur Broadway. Je pouvais enfin découvrir la ville sans avoir l'angoisse au ventre. Dans cet immeuble, ainsi que dans tous les immeubles de la même époque, il y avait une « mail chute » où on pouvait glisser son courrier à chaque étage et le voir tomber vers le rez-de-chaussée grâce au conduit transparent. La fente était en bronze ouvragé très bien entretenu. Même dans les petits détails on voyait que New York prenait le business au sérieux. Et depuis la fenêtre des toilettes on avait une vue sur les toits avec leurs réservoirs d'eau en bois qui donnaient un cachet particulier au paysage. Je profitais de la course pour regarder autour de moi et je m'intéressais à tout mais surtout aux boutiques d'habillement et à l'architecture. Je passais devant l'immeuble Woolworth au style gothique flamboyant et tous ces autres immeubles du Lower Broadway qui dataient du début du XIXème Siècle, avant l'invention de l'ascenseur.

Pendant mes heures de travail je cherchais un logement dans les annonces. Je visitai quelques chambres dans des appartements en colocation mais ne trouvai rien qui me plaise, et finalement je trouvai une chambre à la semaine dans un hôtel résidentiel de l'Upper West Side, au coin de Broadway et la 77ème Rue, l'Hôtel Belleclaire, un nom français qui portait le prénom de ma mère! La chambre portait le numéro 925, comme les horaires de bureau nine to five. Elle donnait sur l'arrière du bâtiment, elle était sombre, mais suffisamment grande, bien chauffée, avec un lavabo et de l'eau chaude, un vaste placard-penderie et un grand bureau. La salle de bains et les w.c. étaient juste à gauche de ma chambre, fonctionnels mais mal entretenus.

Le jour où je m'installai dans cette chambre, je trouvai une revue de sexe et en la feuilletant je reconnus dans diverses poses Jacqueline Ricard, la grande femme pas commode aux cheveux blonds et courts qui, avec son compagnon, m'avait interviewée l'été dernier pour un job de montage de vidéos porno. Elle était attiffée en dominatrice avec toute la panoplie. Maintenant je comprenais. Elle avait trouvé moyen de gagner de l'argent en étant vache et son métier avait déteint sur sa personnalité. J'avais bien fait de ne pas donner suite. Mais ce qui m'étonnait le plus, c'était que cette revue spécialisée se trouve dans ma chambre, comme si quelqu'un savait que je reconnaitrais cette femme. Comment était-ce possible?

J'étais attirée malgré moi vers la 96ème rue et son quartier que je connaissais bien. J'avais revu Carlos et nous avions repris nos tournées des clubs pendant les weekends. Ah! Comme j'aimais entendre la salsa jouée sur scène par ces différents orchestres! Et comme j'aimais la danser! Les événements dans ma vie s'étaient déroulés à une fréquence telle que la disparition de Carlos et sa maladie quand nous habitions chez Félix semblaient très lointaines, et je n'avais pas envie de lui poser des questions. Il était là et en bonne santé, cela me suffisait.

Avec un de mes premiers salaires je lui fis cadeau d'un pull en V en pure laine que j'avais repéré en me promenant dans le quartier où je travaillais et avant longtemps il emménagea avec moi au Belleclaire. Je n'étais pas ravie car je voulais me faire des relations indépendamment de lui et tant qu'on habitait ensemble c'était impossible.


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