Chapitre 9

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Au début je me levais pour lui ouvrir quand il rentrait de sa tournée des clubs entre cinq et sept heures du matin, mais rapidement je me fis faire une autre clé pour qu'il puisse aller et venir à sa guise. Quand je rentrais du travail le dîner était prêt. Carlos avait acquis des plaques de cuisson qu'il avait installées avec toute sa cantine sur le bureau, et un gros poste de TV noir et blanc avec une antenne « ghetto » faite d'un cintre en fil de fer. Maintenant l'arôme pas toujours bienvenu de sa cuisine se répandait dans l'étage. Il commençait toujours par faire un sofrito avec des morceaux de chorizo, de l'ail et de l'oignon, du vin blanc, du concentré de tomates et du cumin en poudre, et cette odeur était devenue permanente. Il faisait des soupes épaisses (caldo gallego, sancocho) ou des plats de viande (picadillo, carne guisada) accompagnés de riz à la cubaine et de haricots noirs. Il achetait tout sans me demander de participer aux frais, et en plus il fournissait l'herbe et la cocaïne, alors je n'avais pas de raison de me plaindre sur la question des frais, mais malgré tout, même sans avoir l'intention de faire la fête, j'aurais préféré être seule. J'avais besoin de décanter. Cela me mettait de mauvaise humeur de sentir la cuisine et d'entendre la télé avec ses pubs débiles (« Don't blame me, blame Lavoris!.... Crazy Eddie, prices that are insane! ») quand je rentrais du travail. Mais après quelques semaines je me suis fait une raison. Après tout c'est moi qui l'avais invité.

L'idée d'écrire mon journal me trottait dans la tête depuis un moment. Au bureau j'avais piqué des fournitures ad hoc, un classeur et des feuilles de papier. J'aimais bien ces fournitures. Le papier était de l' onionskin, un papier très fin comparable à ce que nous appelons « pelure » qui servait à faire des copies carbone au temps des machines à écrire. Mais ce papier-là servait aux avocats pour les originaux de leurs documents officiels. Il avait une marge rouge et sa surface était légèrement bosselée, ce qui permettait aux feuillets de rester détachés les uns des autres, de ne pas se corner et de ne pas coller aux doigts. Il était agréable au toucher et faisait un bruit de léger froissement agréable quand on le manipulait. La couverture en carte lustrée de marque Accopress était ingénieuse car elle s'adaptait à l'épaisseur du contenu. Ainsi le classeur s'épaisissait au fur et à mesure du progrès d'une affaire et les feuillets étaient protégés et reliés solidement pour une somme très modique. C'était un système très astucieux.

Ainsi équipée je pouvais coucher mes pensées sur le papier. Je nommai mon journal « Avenue des Amériques » car c'était le nom de l'avenue que nous empruntions pour remonter de Greenwich Village à l'Upper West Side. Cette avenue, qui était en bref la 6ème, arborait à espaces réguliers tous les insignes et les noms des nations d'Amérique du Sud et je ne pouvais pas m'empêcher de les lire chaque fois que je passais. Paraguay... Nicaragua... Bolivia...Argentina... Pour moi qui venais de l'autre côté de l'Atlantique, c'était très exotique, très excitant de savoir que ces pays étaient sur le même continent. J'avais même l'intention d'en visiter quelques uns, quand j'aurais réuni les fonds. New York n'était qu'une étape.


Un jour je vis qu'il y avait un trou sur le devant du pull en laine que j'avais offert à Carlos. Je fus choquée et cela me mit en colère car le pull était pratiquement neuf, ce n'était pas une saloperie en acrylique mais de la pure laine et il m'avait coûté 40 dollars. Je demandai à Carlos ce qui s'était passé. Il me dit que Tania Maria, la chanteuse-pianiste brésilienne, l'avait brûlé avec sa cigarette. Mais je n'y croyais pas car je ne voyais pas comment on pouvait, même en gesticulant avec une cigarette à la main, brûler un trou comme ça. Il fallait appuyer, insister, et la peau de Carlos en-dessous risquait la brûlure elle aussi. En plus la pure laine résiste au feu, elle ne fond pas pour former un trou comme ça. C'était incompréhensible à moins d'avoir été intentionnel. Mais pourquoi? Pour me blesser en détruisant un cadeau que j'avais fait en me sacrifiant? Carlos continua à porter son pull troué et chaque fois que je le voyais, au lieu d'être contente j'étais ulcérée.

Depuis quelques semaines Carlos et moi allions passer le dimanche après-midi chez un ami à lui qui habitait provisoirement dans l'appartement d'un copain sur le Grand Concourse dans le Bronx. À plusieurs reprises je suis allée à la bodega du coin acheter des cigarettes avant de monter et j'étais surprise de voir que l'espace derrière le comptoir était envahi de passeoires de toutes les tailles. Elles étaient en plastique avec un manche et une monture orange et un tamis translucide. On voyait que dans ce quartier le trafic de drogue allait bon train.

Le salon était très grand mais toujours plongé dans l'obscurité et en plus du mobilier du copain, l'ami avait entreposé ses propres meubles, et en se dirigeant vers la chambre à coucher en longeant le mur on distinguait un chaos de meubles posés de guingois les pieds en l'air sur le mobilier déjà en place. Seule la chambre à coucher n'était pas envahie de meubles en double et c'est là que nous nous dirigions tout de suite et passions les heures, assis ou vautrés tous les trois sur le lit.

Je ne voyais pas très bien ce qui liait Carlos et son ami. Il ne me dit jamais dans quelles circonstances ils s'étaient rencontrés. Cet ami était plutôt de mon âge, il parlait espagnol et anglais, il était blond, un peu gras, il avait l'air gentil, d'un caractère placide. Ce que je trouvais impardonnable c'était qu'au lieu de mettre son mobilier au garde meubles il l'avait entreposé dans un appartement déjà plein. Pour moi c'était une manifestation du matérialisme et de la surconsommation de cette société et je n'avais pas beaucoup de respect pour quelqu'un qui, pour économiser, imposait à ses visiteurs et surtout à ses visiteuses de s'asseoir sur son lit alors qu'il y avait un grand salon meublé dans la pièce voisine.

Je les écoutais parler, Carlos n'était jamais à court. J'ai quand même pris part quand la conversation a abordé le thème des différentes caractéristiques de pénis. Je pensais, en tant que femme, que mon point de vue serait intéressant et ils me laissèrent la parole sans m'interrompre. Comme j'étais capable de dissocier la raison de l'émotion, je pouvais en parler froidement avec l'esprit scientifique mais je perçus un changement d'ambiance, le silence inhabituel de mes compagnons signalait qu'une étape majeure avait été franchie. Je me rendis compte que j'étais en terrain dangereux et je décidai d'être brève. je crois que s'ils avaient abordé le sujet c'était pour m'exciter. En plus j'étais assise sur un grand lit. Il aurait été facile de passer à la position couchée. Je crois d'ailleurs que ces meubles qui empêchaient de se servir du salon étaient là pour m'obliger à m'asseoir sur le lit car il fallait bien une excuse pour me forcer à aller dans la chambre à coucher. De plus ce n'était pas logique que Carlos, jaloux comme il était, me mette dans une telle situation. Il n'avait pas besoin de cet ami pour se procurer quoi que ce soit, alors comment ne pas penser qu'il faisait tout cela à dessein? Mais les jours et les événements s'enchaînaient et je n'avais pas le loisir d'analyser ce qui se passait, d'autant plus que je n'avais aucun soupçon ni sur Carlos ni sur qui que ce soit.

Carlos m'emmenait aussi dans un after hours au fin fond du Bronx appelé « Foolish Pleasures » et tenu par un ami beaucoup plus jeune que lui, un certain « Pee Wee ». Longtemps après mon retour en France j'ai appris que Pee Wee n'avait pas inventé le nom de son club, que je trouvais assez chouette: Foolish Pleasures était le nom d'un célèbre cheval de course. C'était quand même mieux que Secretariat, un autre champion. Pee Wee (qui veut dire petit en argot) était un Latino de peau blanche assez sympathique et il jouait d'excellente musique sur sa sono. Il me disait toujours « Bonjour François! » comme s'il voulait dire « Bonjour Frenchie » et faisait une erreur et il prononçait le nom de mon frère. Cela faisait bizarre d'entendre le nom de mon frère alors que j'étais complètement détachée de ma famille. On restait dans son club une ou deux heures et le plus souvent Carlos et moi étions les seuls clients. Nous prenions des lignes de cocaïne à même le bar. Je portais un tailleur très bon chic-bon genre que j'avais pu m'acheter avec ma paie et j'entendais bien me faire respecter même dans les bouges où m'entraînait mon guide.


Maintenant Carlos avait un gig dans un club de Greenwich Village, avec Jorge Dalto et un bassiste, et Adela Dalto qui chantait quelques morceaux. Razz Matazz (qui veut dire « tohu bohu »), était un petit club en entresol, tout près du Village Gate. Il fallait descendre quelques marches pour y entrer. Vinnie, le patron, avait entre trente-cinq et quarante ans. Il avait un associé, Pierre, qui arriva quelques semaines plus tard et faisait un peu de tout, l'acccueil clientèle et le service et débarras aux tables tandis que Vinnie tenait le bar. Le bar se trouvait à l'entrée, la salle de spectacle et la scène occupaient les deux tiers de l'espace vers le fond. Il y avait aussi une cuisine avec une grosse cuisinière professionnelle et un espace très exigu réservé aux musiciens.

Le trio jouait après minuit. En première partie il y avait un autre spectacle, un humoriste que je ne trouvais pas drôle, qui commençait son monologue avec « I am a schmuck. » Un schmuck c'est un connard en Yiddish, et le gars n'était même pas juif, il était trapu et noiraud, arménien ou turc, d'origine s'entend. Et après s'être insulté en public il continuait le récit de ses mésaventures mais les rires étaient rares dans l'audience déjà clairsemée. Je n'avais rien à lui dire. Il resta un mois puis il disparut. C'est seulement après son départ que Pierre commença à travailler avec Vinnie. Il avait le physique méditerranéen, le teint sombre, les cheveux noirs, et il était plutôt beau gosse. Dans mon journal j'écrivis « Pierre était très mignon ce soir » et je sais que souvent il faisait exprès de se mettre dans mon champ de vision.

Après avoir écouté la musique pendant une ou deux semaines et évalué la situation, j'apportai mes maracas au club et me mis à jouer avec le groupe. Ce n'était pas une surprise pour Carlos puisque j'avais fait la même chose pendant un an à l'Escale à Paris. Jorge n'avait pas l'air de s'y opposer, mais un soir Adela m'arracha les maracas des mains en plein milieu d'un morceau et me dit d'un ton sans appel que je ne devais pas jouer. J'étais abasourdie, frustrée et en colère mais je ne pouvais pas m'opposer car après tout, ce n'était pas mon groupe. Carlos n'intervint pas en ma faveur. Son visage était sans expression. Je ne comprenais pas la raison de ce rejet. Maintenant il fallait que je reste assise sagement à ne rien faire. C'était beaucoup moins intéressant.

Le bassiste était très bon mais je n'aimais pas le style vocal d'Adela. Elle voulait absolument chanter sur le rythme de la Bossa nova mais elle n'avait pas du tout la vibration brésilienne, quand elle esquissait un pas de danse c'était de la salsa et en plus elle chantait en anglais. En fait je n'aimais pas du tout son répertoire. Il contenait soit des compositions de Tito Puente qu'on avait déjà trop entendues, auxquelles elle avait ajouté des paroles, soit des mélodies originales pas très jolies. Les paroles étaient ringardes et sa façon de chanter était maladroite et manquait de goût. Cela enlevait de la classe au groupe: ce n'était plus du Latin-Jazz qu'il jouait, c'était de la chansonnette de bal. Je me demandais parfois si c'était l'envie qui me rendait aussi sévère, mais j'étais tout aussi exigeante avec moi-même, c'est pourquoi je n'essayais pas de chanter en public: j'avais la gorge serrée en permanence et ma voix était étranglée, un problème psycho-somatique. La vérité c'est qu'Adela, comme la majorité des chanteurs, était tout simplement très médiocre. Cependant, comme j'avais beaucoup d'admiration pour Jorge, je ne pouvais comprendre pourquoi il acceptait qu'Adela chante. Je croyais qu'elle s'était imposée et qu'il la tolérait mais en fait c'était lui qui voulait qu'elle chante. Mais à l'époque je l'ignorais.

Quelques solistes se succédèrent à la trompette et jouèrent en douceur ou en sourdine à la Miles Davis: Manny Duran, Jerry Gonzalez. Jaco Pastorius en personne vint faire des solos à la basse. Il était un de ces rares bassistes qui jouent fretless. Je le connaissais de nom, j'avais entendu parler du groupe Weather Report dont il avait fait partie pendant plusieurs années, mais n'étais pas familière avec ce style de musique qui, à mon goût, manquait trop de structure et de mélodie.

Jaco et moi étions à peu près du même âge et d'apparence compatible car il était blanc et grand. J'avais ouï dire qu'il était divorcé et qu'il avait un enfant mais quand j'appris qu'il avait une compagne je cessai de le considérer comme un parti possible. D'ailleurs il avait des problèmes d'alcool et selon la rumeur, des problèmes mentaux. Ses cheveux longs en queue de cheval étaient tellement tendus sur son crâne que cela faisait mal à voir. Un jour je lui demandai quoi de neuf, et il me répondit que si je voulais savoir, je n'avais qu'à écouter son dernier disque « Word of Mouth » (« bouche à oreille ») qui venait de sortir. Fin de la conversation. Il avait une façon de bouger particulière, peut-être à cause de sa grande taille. Il avait l'air de glisser au sol. Assis il était un peu recroquevillé mais debout, quand il faisait passer la sangle de sa basse derrière sa tête, il levait les bras comme pour s'envoler. Dans ce petit club avec ce groupe dégradé il avait l'air de ne pas être dans son élément, comme un grand échassier malmené par la tempête qui s'était réfugié dans une basse cour. C'était quelques mois avant qu'il ne soit battu à mort par un videur.

Il vint un moment où Carlos fit à manger pour toute l'équipe, musiciens et personnel du club. Il fit des préparations dans ma chambre au Belleclaire et les emporta au club bien emballées, pour terminer la cuisson sur place dans la grande cuisine du club. Après un petit festin nous terminions juste à temps pour l'arrivée du public. Carlos renouvela l'expérience plusieurs fois, toujours avec succès, et un jour je décidai de faire une soupe à l'oignon pour faire connaîre à l'équipe cette spécialité bien française. Mais au moment de servir je vis une expression très inattendue sur le visage de Vinnie, comme s'il pensait: « Mais non, voyons! Ce n'est pas cette idée qu'on voulait que tu aies! » Et longtemps, très longtemps après j'ai compris qu'il voulait que j'aie l'idée de me servir de la cuisine pour fricoter non pas pas au sens culinaire mais au sens sexuel. Mais à vrai dire, même si je m'ennuyais à entendre la même musique tous les soirs sans pouvoir jouer, pour toutes sortes de raisons, cette idée ne m'avait jamais effleurée.

Certains soirs de semaine le club accueillait d'autres musiciens. J'ai vu une affichette qui annonçait la chanteuse Carla White avec Manny Duran à la trompette et Carlos aux congas. Il fallait vraiment avoir besoin du fric pour accompagner cette chanteuse! Quand je l'entendais j'avais l'impression de devenir folle. Pour moi elle chantait faux mais apparemment j'étais la seule à m'en apercevoir. Tout le monde se comportait comme s'il n'y avait pas de problème mais elle me mettait à la torture. Elle ne chantait pas faux d'une façon flagrante, elle était toujours un poil en-dessous de la note juste et elle faisait des effets de voix discutables quand elle passait de la voix de poitrine à la voix de tête. Elle avait auto-financé un CD et comme WBGO (88.3FM), la station de radio de jazz locale, jouait toutes les nouveautés sans faire de tri, et comme le format CD était encore nouveau il n'y en avait pas beaucoup dans la discothèque et pour cette raison, je suppose, Carla passait régulièrement à la radio et chaque fois je me demandais « Mais comment peuvent-ils...? »

Pendant un an, chaque fois que je venais chez lui jouer du piano, Carl Seltzer qui m'avait sautée une fois essaya de me rendre jalouse en me disant qu'il était fou amoureux de Carla. Il me donnait des détails: « I want her so bad I can taste it! » et chaque fois je répondais « But she sings off-key! » Je ne comprenais pas qu'un ingénieur du son puisse être amoureux d'une femme qui chantait faux. Pour moi c'était un deal breaker. Je crois qu'il disait cela juste pour me faire souffrir et sans le faire exprès je lui montrais qu'il n'y parvenait pas.

Je m'étais habituée à voir le club Razz Matazz presque vide semaine après semaine. Vinnie était toujours aimable, avec son sourire un peu faux-jeton et sa voix douce, Pierre était toujours aussi serviable, ils n'avaient pas l'air inquiet. Mais un jour j'appris que le club avait fermé pour cause d'incendie et le gig était terminé par la force des choses. C'était difficile de ne pas faire le lien entre la faillite du club et l'incendie mais avec Carlos on n'en parla pas.

Trente ans plus tard je me demande si l'épisode du Razz Matazz n'était pas une tentative par mes ennemis pour m'attirer dans un piège mortel. En effet il y avait d'abord eu cet humoriste, alors que j'étais connue dans ma famille pour mon sens de l'humour, et ensuite Pierre était arrivé. Il était de type méditerranéen et avait toujours la chemise déboutonnée en haut et les manches retroussées, exposant son pelage abondant alors que j'avais confié à l'une de mes soeurs que j'aimais que mon homme soit velu. Il me faut préciser maintenant que pour moi ce n'est pas un attrait visuel, mais un attrait tactile, car les poils qui couvrent le corps d'un homme agissent comme une brosse douce qui caresse au moindre mouvement. Donc un homme très brun et très velu comme Pierre ne va pas forcément m'attirer. D'ailleurs je n'aime pas tellement la vue d'une toison noire sur une peau blanche, je préfère les hommes chatains ou blonds. S'ils sont poilus cela se voit moins mais ça ne fait rien!

De plus l'homme aura beau être très gentil, s'il ne fait pas le premier pas il ne se passera rien, surtout dans les circonstances où j'étais: accompagnée de Carlos et ayant besoin de me marier pour obtenir un permis de séjour. Seule une proposition sérieuse pouvait m'intéresser. Donc il ne s'est rien passé ni avec l'humoriste ni avec Pierre et mes ennemis décidèrent d'arrêter les frais. Ceci expliquerait pourquoi Adela m'interdit de jouer des maracas.


Le printemps était là. Le temps était très agréable, les arbres étaient en fleurs et leur parfum presque imperceptible flottait sur la brise. Riverside Park n'était pas très loin et cette année je voulais prendre en photo les arbres en fleurs, alors au lieu de me coucher un matin que nous rentrions vers sept heures Carlos et moi, je partis au parc et pris les arbres en photo. Les pétales de certains arbres étaient déjà tombés mais l'ombre de l'arbre reconstituait la floraison à terre en deux dimensions.

Dans le New York Times j'appris que le club el Corso avait été fermé par la police pour trafic de cocaïne. Cette nouvelle me fit l'effet d'un coup de tonnerre. Je suivis l'affaire comme un feuilleton mais elle disparut rapidement.

J'avais récolté des adresses au fil de mes sorties, et maintenant que j'avais un chez-moi je me sentais assez forte pour prendre contact. Je ne pouvais pas laisser Carlos geler ma vie sociale puisqu'il n'y avait aucune chance de mariage avec lui. Je souhaitais me faire des amis anglophones de race blanche car pour des raisons culturelles je n'envisageais pas de me marier avec un Latino, qu'il soit blanc ou noir, et avant de considérer le mariage il faut d'abord être amis.

J'avais fait la connaissance d'un guitariste de blues-rock et il m'avait donné ses coordonnées. Il s'appelait Barry Finnerty et sans être une star il avait l'air de bien s'en sortir. Je l'ai vu récemment sur YouTube jouer avec Eric Clapton et B. B. King. Bref un jour –le récit dans mon journal est daté du 15 mai 1985– je téléphone à Barry, on prend rendez-vous chez lui, dans un loft sur la 30ème Rue entre la 7ème et la 8ème Avenue, à quelques rues de l'Empire State Building. J'y vais vers minuit avec deux bières et un peu de cocaïne. La télé est allumée sur le David Letterman Show et l'Empire State Building est si proche qu'il occupe entièrement la vue. On parle, on fume, je sniffe, il veut faire l'amour mais pas moi et le seul moyen d'y échapper est de partir. Vers 2H30 je suis debout seule devant l'ascenseur et j'ai beau sonner, l'ascenseur ne vient pas. C'est un ascenseur de service car bien sûr les lofts sont dans des immeubles industriels. Il faut sonner pour que le liftier monte à l'étage. J'attends une dizaine, une quinzaine de minutes, Barry pendant ce temps joue de la guitare à l'intérieur. Il n'a même pas eu la courtoisie élémentaire de s'assurer que j'aie pu partir sans problème. On dirait vraiment que si un Américain n'obtient pas tout de suite ce qu'il veut d'une femme, elle n'est plus pour lui qu'un rebut dont il n'a que faire.

Je sonne à sa porte blindée mais il continue de jouer. Peut-être a-t'il un casque sur les oreilles? Je suis coincée sur le palier. Alors je glisse la main dans la fente du courrier et l'agite pour attirer son attention. Il sort à son tour, il appuie sur le bouton de la sonnette, tambourine contre la grille. Un voisin qui avait l'air de donner une fête sort pour voir ce qui se passe. Mais comment est-il possible que l'ascenseur ne fonctionne pas 24H/24, surtout quand un musicien qui va et vient à des heures tardives y habite? Et les invités du voisin, comment vont-ils repartir?

J'ai l'impression d'être piégée, que c'est du fait exprès. Une immense fatigue et tristesse m'envahissent à la pensée de me retrouver seule dans ma chambre au Belleclaire. Je ne me sens pas en position de force pour exiger ni menacer et de toute façon j'ai horreur des confrontations coléreuses car on ne sait jamais jusqu'où elles peuvent aller. Donc je suis rentrée de nouveau chez Barry, résignée à mon sort. J'allais y passer la nuit, j'allais passer à la casserole. Il avait gagné. Je me laissai faire et tandis qu'il œuvrait je me mis à pleurer en silence, les yeux fermés. Je n'aurais jamais imaginé qu'un homme comme lui me trahisse ainsi. Les larmes coulaient et me mouillaient les oreilles. Barry ne put manquer de les voir et cela jeta un froid. Il n'insista pas.

Je rentrai au Belleclaire vers midi et Carlos me demanda où j'avais passé la nuit. Je n'avais pas envie de lui expliquer car cela avait l'air invraisemblable et il ne m'aurait pas crue. Il m'a demandé si j'avais couché avec l'homme et je dis que oui. Alors Carlos essaya par tous les moyens de me faire revenir sur ce que j'avais dit. Je croyais que c'était sa fierté de macho qui le poussait à me faire renier, et j'étais très surprise qu'il insiste à ce point. « Mais non, voyons! Tu n'as pas vraiment couché, hein? Tu ne voulais pas vraiment, quand même? » me demandait-il d'un ton affligé, les deux mains ouvertes l'une contre l'autre dans un geste de supplication. Il me tendait toutes les perches pour que je lui dise que ce n'était pas ma faute, que j'avais été séquestrée et violée, mais je m'étais installée dans une position de responsabilité où j'assumais ma faute, en quelque sorte, et plus il insistait plus je restais ferme dans ma déclaration que j'avais couché avec cet homme, et par souci de ne pas embrouiller ni entrer dans des discussion interminables, j'omis les détails, je fis comme si j'avais pleinement consenti à ce rapport sexuel.

Après une ou deux heures de palabres Carlos arrêta d'essayer de me faire changer mon récit. Il avait l'air grave et résigné et il appela quelqu'un au téléphone puis il fit ses bagages sans rien dire. Je le regardai faire sans poser de question. Jerry Gonzalez arriva en milieu d'après midi. Il ne m'adressa pas la parole et il aida Carlos à transporter son barda. Je me retrouvai seule comme je souhaitais l'être depuis le premier jour. Si j'avais su qu'il suffisait de découcher une nuit pour me débarrasser de Carlos, je l'aurais fait plus tôt! Mais la vérité était plus compliquée et il allait falloir encore une trentaine d'années avant que j'aie le fin mot de l'histoire.

En effet c'est seulement maintenant que je vois comment Carlos m'a manipulée pour que je l'invite à venir habiter avec moi au Belleclaire. Le récit contemporain dans mon journal ne fait aucun doute, même si je n'en avais pas conscience à l'époque. Alors le piège du Razz Matazz a été tendu, avec le comique et le poilu pour appâts, et peut-être aussi Jaco Pastorius, et comme je n'ai pas mordu, on a fermé le club. Et pour que Carlos puisse partir sans avoir l'air de le faire volontairement, et surtout pour que je ne veuille pas le suivre, on a échafaudé cette soirée de cauchemar, ce viol par Barry Finnerty, ainsi Carlos avait l'air de ne pas savoir ce qui s'était vraiment passé et après m'avoir torturée mentalement pendant plusieurs heures il pouvait me quitter sous prétexte de sauver son honneur.

J'ai vu récemment sur une discographie de Jorge Dalto en ligne, que Barry Finnerty avait participé à l'enregistrement du disque Rendez-Vous (dans la liste de Crédits à gauche, cliquer pour développer la liste complète). Une preuve supplémentaire que son invitation, puis son viol et séquestration avaient été organisés par les personnes qui contrôlaient les carrières de ces musiciens.

Après le départ de Carlos je sortis avec un certain Martin Lomasney qui se disait poète. Il m'invitait à dîner. Nous allâmes en taxi dans un bar restaurant qu'il connaissait. Il m'invita à m'asseoir au bar. C'était un bar de service, pas un bar pour les clients, mais il était copain avec le barman. Il lui demanda le menu et c'est là que je pris mon dîner. Martin, lui, ne commanda rien à manger. C'est seulement quand il fut assis au bar que je me rendis compte qu'il était très saoûl. Il était impossible de tenir une conversation et il se tenait très mal. Il tombait de son tabouret et se faisait remarquer défavorablement tandis que je mangeais car j'avais très faim. J'avais à peine fini de manger quand le barman me demanda de lui « faire une faveur » (« Do me a favor ») et de faire sortir Martin de l'établissement le plus vite possible. Il y avait un ton de reproche dans sa voix comme si j'étais responsable de l'état de Martin. J'avais du mal à réaliser. J'étais censée être l'invitée et je me retrouvais avec mon hôte à ma charge, les rôles inversés, la soirée terminée avant d'avoir commencé.

Nous montâmes dans un taxi et je me fis déposer au Belleclaire. En cours de route Martin ouvrait la portière et faisait mine de tirer à la mitraillette sur la voiture de derrière comme un gamin. Arrivée à la 77ème Rue je laissai de l'argent au chauffeur et Martin à l'intérieur, lui dis au-revoir d'un ton sec. Mais il sortit du taxi lui aussi et voulut monter avec moi, ce que je refusai. C'était déjà assez qu'il m'ait gâché la soirée. Nous étions dans l'entrée en face du réceptioniste alors je me sentais en sécurité pour refuser. Après que j'aie regagné ma chambre il m'appela au téléphone pour que je le laisse monter chez moi et je refusai à nouveau. Alors il me dit qu'il était sorcier, qu'il avait beaucoup de pouvoir et qu'il allait me jeter un sort. Je répondis que s'il avait tellement de pouvoir il ne serait pas aussi saoûl. Je n'entendis plus parler de lui mais un jour je tapai son nom dans un moteur de recherche et vis que le vrai Martin Lomasney s'était illustré en politique locale et que cet individu avait emprunté son nom.


Un soir vers minuit, après avoir passé la journée dans ma chambre, j'eus envie de sortir et voir du monde. Je me rendis au « Shelter », un bar qui était sur ma rue de l'autre côté de Broadway. C'était la première fois que j'y allais. Il était plein mais il y avait de la place au bar. Je m'y assis donc et commandai une boisson. Très vite un homme vint s'asseoir à côté de moi et engagea une conversation. Il disait qu'il s'appelait John, qu'il avait 38 ans, qu'il était divorcé et avait une petite fille, qu'il habitait à Yonkers et qu'il était stage hand dans un théâtre de Broadway où on jouait des comédies musicales. En ce moment on jouait « The Tap Dance Kid » et il pouvait m'obtenir une invitation. Il était grand, mince, blond foncé et plutôt bel homme et je fus étonnée qu'il n'ait pas un meilleur métier vu son apparence, car un stage hand c'est un homme à tout faire qui aide en coulisse durant les représentations.

Il me dit qu'il se sentait trop seul quand il rentrait chez lui après le travail. Il cherchait à se remarier et si je l'épousais j'aurais une vie facile, je n'aurais pas besoin de travailler, je pourrais rester à la maison et faire du shopping. Ce n'était pas la vie idéale que je m'imaginais, mais une Américaine aurait sûrement trouvé la proposition alléchante. Moi je voulais vivre à Manhattan coûte que coûte et la vie qu'il m'offrait ne m'intéressait pas. De plus son métier n'était pas très attrayant et ne devait pas payer énormément même s'il était syndiqué comme c'était sûrement le cas, et en plus il devait payer une pension alimentaire. Ayant décidé que ce n'était pas un parti pour moi, je continuai à bavarder amicalement avec lui et l'alcool aidant je l'invitai chez moi.

Nous étions sur le terre-plein au milieu de Broadway quand un orage éclata et une pluie torrentielle se mit à tomber. Nous courûmes jusqu'à l'hôtel et une fois dans l'ascenseur j'appuyai sur le bouton du dernier étage car je voulais assister au spectacle de l'orage, ce que je ne pouvais pas faire de ma chambre. Sans rien dire John ne put cacher son dépit. Arrivés en haut, j'ouvris la porte qui donnait sur la terrasse et je regardai et écoutai avec avidité le spectacle inattendu sans me soucier de mon compagnon. De nombreux éclairs illuminaient les immeubles, les arbres alentour et la pluie qui tombait avec une force inouïe et venait nous éclabousser jusque sous notre abri. La terrasse était transformée en piscine et le fracas du tonnerre ne laissait jamais retomber le silence.

Mais je sentais que mon compagnon était impatient alors je m'arrachai au spectacle avant la fin et nous descendîmes jusqu'au neuvième étage. Je me sentais exaltée par l'orage et comme mon compagnon commença à se déshabiller j'en fis autant et nous nous retrouvâmes nus l'un contre l'autre sur mon lit. Mais il n'avait pas d'érection, il était complètement flaccide. Je réalisai que je n'avais pas vraiment envie de faire l'amour alors je lui dis de ne pas s'inquiéter, que ça ne faisait rien, et je me rhabillai. Il en fit autant et partit. Il me téléphona le lendemain pour me confirmer la réservation de ma place de théâtre mais je ne donnai pas suite et ne le revis jamais.


J'achetais mon herbe dans le quartier de la 96ème Rue car je ne connaissais personne près du Belleclaire. Mon dealer était un Portoricain d'environ quarante-cinq ans qui se tenait sur le trottoir devant le bar de Tootsie. Il avait une bonne tête. Chaque fois que je le voyais je lui demandais en espagnol comment était son herbe, une habitude que j'avais prise en France où la provenance et la qualité de la marchandise étaient variables. Un jour il me répondit « Es brutal » et c'était une bonne nouvelle. Quand il m'arrivait de me trouver à court trop tard le soir j'étais très malheureuse. Il m'est arrivé à plusieurs reprises de couvrir la distance à pied et de me casser le nez et de rentrer bredouille. Sur le chemin du retour je récitais des Notre Père et des Je Vous Salue pour ne pas donner libre cours à mon désespoir.

Un soir que je rentre après avoir fait mes emplettes, un homme assis à la droite du conducteur dans une voiture arrêtée sur Broadway m'interpelle. Je l'ignore mais il parvient à m'arrêter dans ma course et à me faire approcher de la voiture. Il m'explique qu'il est sans logis et me demande si je voudrais bien l'inviter chez moi pour qu'il puisse prendre une douche. Il est de type méditerranéen, le cheveu très noir et le visage assombri par une barbe d'un jour. Tout d'abord je refuse mais il a du bagout, il parvient à me convaincre et nous voilà tous les deux dans l'ascenseur. Je lui donne le nécessaire et lui montre la salle de bains. Une vingtaine de minutes plus tard il frappe à nouveau à ma porte. Il a une serviette autour des reins et il est torse nu, debout devant moi, immobile et il ne dit rien. Je remarque qu'une abondante toison noire garnit sa poitrine et ses bras. J'ai l'impression qu'il attend que j'arrache sa serviette et le pousse sur mon lit. Comment en suis-je arrivée à cette situation? Que fait cet inconnu presque nu dans ma chambre? Je lui dis d'un ton ferme de se rhabiller et il disparait de ma vie.

Quelques jours plus tard au bureau, Gottlieb me dit que Maître Tobin veut me parler. J'ai un mauvais pressentiment en me dirigeant vers son bureau et j'avais raison. Maître Tobin m'annonce que sa secrétaire ne s'est pas plu en Californie et qu'elle a demandé à reprendre son poste chez lui, et qu'il a dit oui. J'ai un mois de préavis.


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