Chapitre 10

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Tobin ne me donne presque plus de travail et je passe des coups de téléphone en réponse à des annonces Help Wanted du New York Law Journal et du New York Times mais sans succès. Pendant ma dernière semaine je me fais une lettre de recommandation et la donne à signer à Gottlieb car Tobin n'est pas là. Gottlieb la signe d'un air pressé sans la lire et en évitant mon regard. Et me voilà sans emploi et sans revenu. Les beaux jours sont de retour pour de bon et il commence à faire chaud. J'achète une petite glacière en polystyrène expansé dans laquelle je mets des glaçons vendus par sacs de 2kg. Je vois avec dépit que la glace fond très vite et que le peu de nourriture que je voulais garder au frais se gâte rapidement.

Si je ne trouve pas de travail de secrétaire, alors je cherche ailleurs, n'importe quoi. L'école de danse Fred Astaire recrute, débutants acceptés. Je me rends au studio près de Columbus Circle. On m'accueille chaleureusement. Je dis que je sais danser les danses latines, salsa, cha cha cha, mambo, et la valse. On me demande de faire un essai avec un cavalier sur un pas de danse que je ne connais pas. Je suis bien plus grande que lui. J'essaie de me laisser guider. Cela me fait tout drôle qu'un homme me tienne comme ça. Aucun des pas ne semble aller de soi, j'ai l'impression de poser tout le temps le pied là où il ne faut pas et je ne suis pas satisfaite de l'essai mais mon cavalier et la femme qui m'auditionne ont l'air content et me disent que c'était bien. Je crois qu'ils ne sont pas sincères. Je me méfie. Et si c'était un piège? Je ne sais rien de ces école de danse. Qu'attendent-ils de moi exactement? Je n'ose pas demander. Ils me donnent rendez-vous au même endroit pour la semaine suivante mais je n'y vais pas.

J'ai rendez-vous avec une femme qui a besoin d'une nanny pour sa fille. Elle m'explique qu'elle est propriétaire d'un diner. Je lui demande ce qu'est un diner et elle me regarde comme si j'arrivais de la planète Mars. C'est raté.

Un habitué sud-américain de Hanratty's me donne une carte de sécurité sociale au nom de Roberto Nieves Vasquez. La carte est très sale et cornée et je mourrais de honte si je devais la présenter, mais grâce à ce papier je peux poser ma candidature à des emplois officiels car j'ai un vrai numéro de sécu. Je prends donc rendez-vous avec une agence d'emploi. Je remplis un formulaire où je dis que mon prénom est Nieves et mon nom de famille Vasquez. Après j'explique au jeune homme qui conduit l'interview que je suis née à Porto Rico et que mes parents ont immigré en France quand j'étais bébé et que j'ai grandi et fait toute ma scolarité là-bas et que je parle Français couramment. L'employé a l'air content, ce n'est pas tous les jours qu'il voit une Porto-ricaine qui a autant d'allure et il est souriant. Il m'appelle par mon petit nom Nieves. Je raconte mon parcours professionnel, dis qu'à un certain moment j'ai organisé des séminaires mais au lieu de dire « seminars » je dis « seminaries » qui veut dire séminaire au sens religieux. Cela le fait rire. Sa collègue passe dans le couloir et il l'appelle, tout fier de sa trouvaille, pour me présenter. Elle remarque « C'est drôle, j'avais toujours cru que Nieves était un nom de famille! » Oh! Elle m'a presque démasquée! L'interview se termine et il est sous le charme. « Au-revoir Nieves, je vous appelle dès que j'ai du nouveau! »

Il me téléphone quelques jours plus tard au sujet d'une offre d'emploi. Je vais à quelques rendez-vous sous ma fausse identité de Porto-ricaine mais je ne me sens pas bien et j'abandonne la partie.

Je n'arrive plus à payer mon loyer et j'ai déjà plus de quatre semaines de retard de paiement, et je commence à réduire mes dépenses de nourriture. Tous les jours je marche jusqu'à Hanratty's où je tue le temps l'après-midi à l'abri de la chaleur, et me considère veinarde quand le barman me donne une boisson « on the House ». Depuis un moment un homme d'un certain âge y vient. Il a les cheveux drus et tout blanc. Un jour nous sommes voisins de bar et nous engageons la conversation. Il est retraité, il a travaillé dans l'industrie du prêt-à-porter comme repasseur. Il s'appelle Harry Fishman. Je lui explique ma situation et il me dit qu'il pourrait me louer une partie de son studio pour 150 dollars par mois. On prend rendez-vous pour le lendemain. Il m'invite à déjeuner dans un restaurant chinois cacher. Je suis sur la défensive au cas où il me ferait des avances mais non, il est tout-à-fait amical. Il habite au dernier étage, le 34ème, d'une tour qui fait l'angle nord-est de la 95ème Rue et de Columbus Avenue. L'adresse est facile à retenir: 95 West 95. Dans la pièce principale il y a une grande penderie et un grand meuble à tiroirs avec une glace appuyée au mur, une table dans un décrochement et des étagères de bibliothèque avec de l'espace libre, un poste de télévision et un lit d'une personne qui sert de canapé. Si je viens habiter ici c'est là que je dormirai.

La grande baie vitrée coulissante donne sur l'est. De cet étage la vue est magnifique et panoramique. En face il y a l'East Side, en bas et à droite Central Park et la pièce d'eau du Reservoir, et au loin à gauche l'East River et l'embouchure du Long Island Sound, et un complexe de trois ponts qui relie les boroughs du Bronx, de Manhattan et de Queens en s'appuyant sur Ward Island. En plus de la pièce principale il y a une chambrette et une salle de bains-wc, et une cuisine. L'aspect général est assez négligé, poussiéreux. On voit que Harry ne fait pas souvent le ménage, mais il n'y a rien de sale qui traîne, comme chez Floyd et Cathy qui habitent juste à côté, et pas de cafards. C'est déjà ça!

Harry me dit de réfléchir et il me donne son numéro de téléphone. C'est tout réfléchi car je n'ai pas le choix. Le lendemain à Hanratty's je lui dis que je veux bien mais je ne peux pas le payer car je n'ai pas de travail. Il lève le bras d'un air fataliste et me dit de ne pas m'en faire, que je vais sûrement en trouver bientôt et que je le paierai quand je pourrai. Dans ces conditions il est impossible de dire non. Je n'en peux plus de passer devant le réceptioniste du Belleclaire sachant que je n'ai pas payé mon loyer. Cela fait deux mois maintenant et je deviens folle dans ma chambre, je ne peux plus bouger, je ne peux plus manger, je ne peux plus dormir.

Je ne sais plus si c'est à ce moment-là ou l'année d'avant, que j'ai passé la nuit dans Central Park. Je me souviens en tout cas d'y avoir dormi une fois. Ce n'était pas vraiment la nuit puisqu'avec Jorge, Adela et Carlos nous rentrions au point du jour. Carlos allait dormir chez eux et moi, je n'avais qu'à me débrouiller. Alors j'ai marché jusqu'au parc et juste à droite de l'entrée de la 96ème Rue je me suis couchée sur une pelouse et j'ai dormi. Je n'avais pas peur car le parc était très fréquenté à cet endroit et les sportifs arrivaient tôt le matin. Quand je me suis réveillée il était une heure de l'après-midi et le parc était très animé. Cela fait une drôle d'impression de se réveiller dans un lieu public. On a envie de faire sa toilette, s'asseoir au calme devant un petit déjeuner mais on est dehors entouré d'inconnus.

Mes possessions tenaient dans une valise et un grand sac. J'ai laissé le grand sac à la réception en disant que j'allais revenir le chercher et suis partie avec la valise, mais je ne suis pas retournée prendre mon sac. Chez Harry j'ai mis mes vêtements sur des cintres dans la penderie, et dans les tiroirs, et mes quelques livres sur une étagère. J'ai fait un peu de ménage. Les lames de la persienne étaient toutes froissées et au lieu de s'aligner bien sagement et de répondre quand on tirait sur le cordon, elles se bloquaient. Cependant je n'ai pas le souvenir d'avoir été gênée par la lumière quand je voulais dormir.

Cela faisait à peine une semaine que j'avais emménagé chez Harry quand je découvris que le revers de ma veste d'été avait été cisaillé. Cette veste faisait partie d'un ensemble pantalon en jersey rouge imprimé. J'eus un choc dans le plexus. Je ne voulus pas réfléchir à ce que cela voulait dire. Seul Harry avait pu faire ceci. Je pouvais raccommoder la coupure de façon presque invisible et c'est ce que je fis. Dans l'imprimé, la réparation se voyait à peine et je pus porter ma veste comme avant.

Un autre événement perturbant eut lieu: je venais d'emménager et je reçus au courrier une lettre d'un service de recherche généalogique qui proposait de tout me dire sur la lignée Picart. Qui avait donné mon adresse à ce service sinon Harry, et pourquoi l'avait-il fait? Mais comme avec le col de ma veste vandalisé, je n'osai le confronter car si on se disputait comment aurais-je pu rester? Et je n'avais nulle part où aller et pas d'argent. Alors je fis comme si de rien n'était.

Une autre fois encore, au tout début de mon séjour chez Harry, l'ascenseur s'arrêta de monter entre deux étages. J'appuyai sur la sonnette d'alarme et dans les dix minutes qui suivirent le superintendent me parla à l'interphone. Il me dit de patienter et lui et son adjoint arrivèrent rapidement et m'aidèrent à sortir à l'étage supérieur. J'avais gardé mon calme car j'avais eu l'intuition que si je commençais à paniquer l'angoisse se nourrirait d'elle-même et me ferait perdre la tête. Il valait mieux garder la tête froide. J'avais avec moi des prunes que je venais d'acheter et je les grignotais en attendant d'être délivrée. Quand enfin je fus extraite de la cage je vis un sourire étrange sur le visage du jeune assistant, comme si l'arrêt intempestif avait été dû à sa malveillance. Qui sait, peut-être que ces trois incidents avaient eu pour objet de m'inciter à déguerpir, mais je venais à peine d'arriver et je ne suis pas du genre à plier bagages comme ça. J'y suis, j'y reste. Je ne craignais pas que l'ascenseur tombe à nouveau en panne.

Je continuais à chercher du travail dans les petites annonces. Je vis qu'une agence française de secrétariat bilingue offrait ses services et pris rendez-vous. L'agence était tenue par Mme Morin. Je remplis un formulaire, fis un test de dactylo et elle m'aida à rédiger mon C.V. Je lui demandai quel salaire annuel je pouvais toucher et elle me dit treize mille dollars par an. « Seulement? » J'étais trilingue et c'est tout ce que je pouvais espérer? J'étais déçue et abasourdie mais elle insista que je ne pouvais pas espérer davantage. Dans les deux semaines qui suivirent elle m'envoya au cabinet d'un avocat franco-américain, Claude-Henry Kleefield, qui se spécialisait en immigration et droit des sociétés. Il m'embaucha. Le salaire payé en liquide n'était pas énorme mais il était net et en plus je pouvais l'augmenter en traduisant des actes d'état civil. Il fallait travailler aussi le samedi après-midi.

Me Kleefield était un homme pas très grand d'environ cinquante-cinq ans, aux cheveux châtains grisonnants. Il avait des yeux bleus très vifs et la bouche mince. En ce début d'été il portait une chemisette à manches courtes en tissu fin avec une cravate et un pantalon gris clair. Il parlait toujours à mi-voix, finissait ses phrases en disant « oui, oui... » quand il donnait un ordre contrariant et employait un français bâtard qui traduisait littérallement des expressions américaines: « en bas de la ville » pour downtown, « ça fait du sens » au lieu de « c'est logique » pour it makes sense, et « ma chambre » pour my chambers, ce qui me faisait rire à chaque fois. Sa « chambre » faisait l'angle, elle était vaste et lumineuse avec une fenêtre qui donnait sur Columbus Circle. Derrière les deux chaises pour les visiteurs toute la surface au sol était occupée par des dossiers en cours. De même son bureau était couvert d'un entassement ahurissant de papiers mais il trouvait toujours tout ce qu'il cherchait. Quand il parlait espagnol il employait le nom classique de « solicitud » (sans prononcer le d) pour signifier la demande (de permis de séjour), alors que tous les hispanophones utilisaient la version Spanglish et disaient « la aplicación » (application en Anglais).

Mon travail consistait à 90% à remplir à la machine des formulaires de demande de permis de séjour. Il fallait ajuster à la main la hauteur de l'interligne car l'espacement ne correspondait pas à celui de la machine. La plupart de ces demandes suivait un mariage à un Américain ou un résident. Il fallait joindre à la demande tous les « justificatifs », bien sûr, avec leur traduction. L'interview se déroulait dans la langue natale du candidat, le plus souvent l'espagnol, donc je posais oralement en espagnol les questions du formulaire et remplissais celui-ci au fur et à mesure. Je devais m'assurer que toutes les pièces étaient au dossier et quand celui-ci était complet un assistant le présentait et le faisait enregistrer au bureau d'immigration. Cet assistant ne faisait que ça: tous les matins il partait à l'I.N.S. (« Immigration and Naturalization Service ») avec une serviette remplie de dossiers et il ne rentrait qu'en fin d'après-midi. Il s'appelait Otto Loyola. Il avait une cinquantaine d'années, le teint basané et lees cheveux noirs et drus avec les tempes grisonnantes. Il avait à n'en pas douter du sang "indien", un beau visage et il était d'un commerce agréable, toujours de bonne humeur et gentil.

Les autres membres du personnel composaient un ensemble multilingue et multifonction qui couvrait tous les besoins de l'officine: une autre Française nommée Brigitte Pizarro, deux Haïtiennes qui parlaient le patois: la grosse Rolande Woolsey et une Madame Hippolyte d'allure très digne, toujours coiffée et vêtue impeccablement en chemisier, jupe plissée, bas et escarpins, une toute petite jeune femme franco-japonaise dont on me dit qu'elle était danseuse et j'eus l'impression que cela voulait dire « Nous avons déjà notre quota d'artiste, ne venez pas nous parler de votre musique! » une jeune Sud-américaine nommée Myriam et moi composions l'équipe d'immigration pour raison familiale. Deux autres femmes s'occupaient de l'immigration sur la base de qualification professionnelle, elles cherchaient à obtenir la Labor Certification pour leur client, un processus laborieux et semé d'embûches qui pouvait prendre plusieurs années.

Il y avait aussi deux avocats junior, Craig qui venait d'obtenir sa license pour exercer dans l'état de New York, et Marilyn Rosenthal. J'avais du mal à retenir son prénom car elle ne ressemblait pas du tout à l'autre Marilyn, et enfin Miguelina, la réceptioniste, une jeune et jolie Dominicaine.

Les affaires étaient florissantes. Chaque client versait quelques centaines de dollars à chaque visite et avant de partir nous remettions la recette de la journée à Me Kleefield. Il mettait tous ces billets dans ses poches profondes en regardant en l'air d'un air absent. Je n'arrivais pas à faire le rapprohement entre mon salaire hebdomadaire de 200 dollars et les milliers de dollars que l'avocat empochait tous les jours.

Le cabinet était à 1860 Broadway à l'angle de la 61ème Rue, juste au nord de Columbus Circle. Aujourd'hui le block est occupé par une tour. C'était un quartier où foisonnaient les studios de danse, les magasins de tenues pour la danse (leotards, leg-wamers) car au nord il y avait Lincoln Center et ses spectacles de ballet et au sud les théâtres de comédie musicale de Broadway, et beaucoup de danseurs et autres artistes du spectacle vivant y habitaient.

L'immeuble proprement dit était désert, tous les locataires avaient déménagé, seul restait le cabinet de Me Kleefield au neuvième étage. Il arriva à tenir sans payer de loyer pendant un ou deux ans. Ce fut seulement quand j'appris qu'il était condamné, que je le regardai d'un autre oeil. La construction datait apparemment des années 40. L'immeuble avait une douzaine d'étages, des murs en brique sombre, et une architecture sans chichi mais harmonieuse. À cause de l'orientation sud-est nord-ouest de Broadway dans ce quartier, l'intersection avec les rues se faisait à angle obtus d'un côté et à angle aigu en face. L'immeuble en question avait un angle obtus ce qui donnait à l'espace intérieur une configuration inhabituelle et plaisante qui rompait avec la monotonie des angles droits.

Dans les premiers mois et jusqu'à Noël, les commerçants à côté s'en allaient eux aussi. Le magasin de mobilier de bureau soldait avant fermeture définitive et je réussis à convaincre Me Kleefield de m'acheter une chaise car la mienne était défoncée à l'assise et au dossier et cela faisait très mauvaise impression pour les clients, quand je me levais pour aller faire des photocopies ou chercher un formulaire, et pour moi quand j'arrivais au bureau le matin. J'étais très contente de ma chaise neuve même si c'était le genre qui vous empêchait de vous relaxer car le dossier pointait vers l'avant. Au moins elle était propre!

Je pouvais gagner un peu plus d'argent en traduisant des actes d'état civil pour les clients. Me Kleefield m'avait même prêté une machine à écrire, une IBM électrique des années cinquante, avant l'invention de la sphère d'impression. Elle était très lourde, c'était du costaud! Elle fonctionnait parfaitement et ses caractères étaient nets et beaux. Je l'installai sur la table près de mon lit et pendant mon temps libre je tapais les traductions. Comme ce travail était très répétitif à la longue je fis des documents vierges et des photocopies où il n'y avait plus qu'à remplir les espaces vides. Ainsi le travail allait beaucoup plus vite.

C'est à cette époque que je revis Keith. C'était le propriétaire et l'ingénieur du son de Mastermind Studios qui avait travaillé à un enregistrement du groupe de Dalto auquel j'avais assisté quelques mois plus tôt. Comme il était blanc, grand et avait un travail compatible avec mes critères, je fis attention à bien me tenir. Notre entrevue ne dura pas très longtemps et je voulus absolument qu'il voie le paysage nocturne du haut du studio de Harry. À la porte je fis signe à Keith de ne pas faire de bruit et entrai sur la pointe des pieds. Harry dormait et le studio était dans l'obscurité. Je me dirigeai vers la fenêtre et me rendis compte à ce moment que les lames froissées de la persienne donnaient un air négligé à l'appartement. Qu'allait-il penser de moi? Je tirai sur le cordon pour dégager la vue et je regardai sans rien dire le Réservoir de Central Park bordé de lampadaires, les tours éclairées sur l'East Side. Mais Keith n'avait pas l'air impressionné. Il donna un coup d'oeil rapide et se retourna pour partir. Je le revis encore quelques fois mais notre relation ne donna rien.

Au bureau un jour un homme d'une cinquantaine d'années, un client de Me Kleefield apparemment, s'arrêta devant moi alors que j'étais occupée et me dit qu'il était animateur d'une émission de télévision sur un chaîne câblée. Il cherchait une hôtesse, une jolie jeune femme qui lui tiendrait compagnie et lui donnerait la réplique à l'écran en espagnol. Je me dis que c'était peut-être un tremplin pour pénétrer dans le monde des médias, échapper à jamais au monde du secrétariat, et que je ne pouvais pas laisser passer cette chance. J'exprimai de l'intérêt alors il me dit qu'il faudrait que je fasse un essai pour voir si je passais bien à l'écran, et il me proposa un jour et une heure. J'acceptai et lui demandai de venir me chercher à Hanratty's à 20H30 le jour dit.

En attendant au bar je me rendis compte qu'il fallait que je prévienne quelqu'un de ce rendez-vous sinon, si je disparaissais, mon absence passerait inaperçue. Après tout, pour un prédateur, j'étais une proie facile: une jeune femme étrangère seule et sans attache. Je fis part du rendez-vous à Carlos-2, un homme de mon âge assez sympathique qui m'offrait un sniff de coke de temps en temps. Je terminai en lui disant que si je n'étais pas de retour à 22 heures, qu'il prévienne la police. Il eut l'air surpris: « — Mais enfin, de quoi as-tu peur? » J'étais étonnée qu'il n'ait pas saisi la situation sans explication. Cela frisait la mauvaise foi. « — Je n'ai pas peur mais quand même, on est à New York, je suis une femme seule, sans famille dans ce pays et je ne connais pas cet homme... »

Sur ces entefaites l'homme arriva au volant d'une voiture assez courante et je montai à bord. Nous nous dirigeâmes vers le nord, vers la 180ème Rue et Amsterdam Avenue. La chaleur emmagasinée par l'asphalte dans la journée montait dans l'air et la rue était aussi animée qu'en plein jour avec des enfants qui jouaient dehors, qui s'arrosaient dans les jets des pompes à incendie, des adultes qui jouaient aux dominos sur le trottoir, des jeunes qui passaient en voiture en lançant des airs de « Merengue » trépidants.

Le studio était équipé professionnellement. Nous étions attendus par deux techniciens. L'homme m'invita à monter sur le plateau et me montra un siège. Lui-même s'assit non loin de moi et après quelques mises au point le signal fut donné de filmer.

Pendant tout le temps que dura l'essai je n'eus pas l'occasion de dire quoi que ce soit. J'écoutais l'homme parler et je me contentais de hocher la tête. Quand ce fut fini un technicien rembobina la bande et nous visionnâmes l'essai. Chaque fois que je hochais la tête mes cheveux fins et légers se mouvaient d'une drôle de façon car j'avais récemment fait égaliser les longueurs et maintenant ils m'arrivaient sous les oreilles. J'étais un peu gênée. Tous ces hochements de tête ne faisaient pas professionnel du tout. Mais l'homme se déclara satisfait et me raccompagna à notre lieu de rendez-vous sans me proposer d'autre rendez-vous. Je n'entendis plus jamais parler de lui.

Après coup il fut évident que cet homme n'avait pas vraiment l'intention de m'embaucher pour une émission sur la télé câblée. En effet au fil du temps je découvris que chaque nationalité était très fière de ses origines et en témoignait par tous les moyens possibles avec, notamment, ses propres émissions de radio où elle jouait sa propre musique, ses vedettes de la chanson et de la télévision, ses parades etc. Il est donc inconcevable qu'un producteur de télévision ait pu considérer quelqu'un d'une nationalité autre que dominicaine pour une émission hebdomadaire destinée à un public dominicain.


À la fin de cet été-là -je me sentais encore toute nouvelle chez Harry- un homme de mon âge au visage grave m'approcha disant qu'il m'avait rencontrée dans un club de salsa avec Patato (Carlos). Je ne le reconnaissais pas mais il y avait tant de monde qui gravitait autour des musiciens... Il était grand aux cheveux bruns et le teint pâle. Il n'était pas Latino. Il était invité à passer la soirée dans le Village chez la chanteuse brésilienne Tania Maria et il aimerait que je l'accompagne. Je ne connaissais pas Tania Maria personellement mais je l'aimais bien en tant que musicienne. Je l'avais entendue dans plusieurs clubs de la ville, à S.O.B., au Village Gate et aussi à Paris au New Morning. Elle jouait du clavier électronique debout face au public, elle chantait et elle dirigeait l'orchestre avec un professionalisme irréprochable. J'aimais bien sa musique brésilienne pop-jazzy. Elle avait quelques années de plus que moi.

J'acceptai l'invitation et au jour et à l'heure dite il m'attendait dans un taxi en bas de chez moi. Il ne fut pas bavard pendant le long trajet jusqu'à Greenwich Village. Il avait l'air un peu anxieux, tendu, préoccupé. Le taxi s'arrêta devant une maison individuelle sur Greenwich Avenue, une townhouse, une perle rare qui valait une fortune. Tania Maria se montra pleine d'affection pour mon compagnon comme s'ils se connaissaient de longue date, et il me présenta à elle. Tania Maria parlait très bien français. Elle avait démarré sa carrière internationale à Paris en 1974 grâce à Claude Nougaro qui l'avait fait passer en première partie de son spectacle. Elle resta plusieurs années en France et joua avec des musiciens français avant de s'établir aux États Unis en 1981.

Elle nous fit entrer dans le salon où était assis un homme d'une quarantaine d'années en costume décontracté, un Français lui aussi. Il resta muet toute la soirée mais quand je le regardais je voyais qu'il ne ratait rien de la conversation. C'était surtout Tania Maria et mon compagnon qui animèrent la conversation.

Après avoir siroté un drink pendant dix minutes, notre hôtesse baissa le ton et nous fit signe de la suivre. Elle descendit un escalier métallique en colimaçon et dès les premières marches je découvris un studio de musique équipé de claviers et matériel de sono à pâlir d'envie. Elle mit en marche un lecteur de cassette pour nous faire entendre une oeuvre encore inédite, et elle sortit des plis de sa tunique un flacon de cocaïne. Elle prisa de la drogue et nous en offrit, et la conversation reprit et devint plus animée. Je ne faisais pas très attention à ce qu'elle disait mais plusieurs fois je l'entendis dire « Je suis une pute. » Je ne savais pas si elle disait cela pour expliquer qu'il faut faire des concessions quand on veut réussir dans ce métier, et si elle avait honte de ce qu'elle avait fait. En tout cas c'est comme cela que j'interprétai ces déclarations. Mais cela me faisait mal de penser qu'une femme qui avait autant de talent ait si peu d'estime de soi.

Après environ deux heures, mon compagnon annonça le départ et nous remontâmes au rez-de-chaussée. Dans le taxi, une fois les portières refermées, les paroles de Tania Maria résonnaient encore dans mes oreilles:« Je suis une pute. » « Je suis une pute. » et je me dis que c'était son affaire et que je n'étais pas obligée de faire comme elle. « I want to go home » dis-je à mon compagnon et il eut l'air foudroyé, complètement déçu et contrarié mais il n'osa rien dire. C'est sûr qu'il s'attendait à ce que je me sente libérée par les paroles de Tania Maria, à ce que je veuille me conduire en pute moi aussi et continuer la soirée avec lui.


À l'automne une Canadienne me demanda de lui donner des cours de Français. J'allai chez elle quelques rues au sud de chez moi. Je voulais utiliser le matériel que j'avais déjà préparé pour mes cours mais elle voulut que je la fasse travailler sur un texte particulier: la chèvre de Monsieur Seguin. Quiconque avait été à l'école en France dans les années 50-60 connaissait cette histoire. Cette chèvre avait désobéi aux ordres de son propriétaire, qui lui avait interdit d'aller dans la montagne. Là haut elle rencontra le loup qui voulait la manger. Elle lutta courageusement toute la nuit mais au matin elle était épuisée et le loup la mangea.

Moi je n'avais jamais aimé ni cru à cette histoire. Je la connaissais depuis que j'étais enfant et elle me faisait l'effet d'une manipulation cousue de fil blanc. Je lui reprochais d'être contraire à la Nature car les chèvres se défendent très bien avec leurs cornes, et dire que le combat avait duré toute la nuit était cruel et insensé. Il fallait la malice humaine pour faire durer un combat aussi longtemps. Quand un prédateur échoue dans sa tentative, au bout d'un moment il abandonne et va chercher ailleurs. Avec cette histoire, on aurait vraiment dit que le loup en voulait personnellement à cette chèvre.

Et puis le fait que la chèvre avait désobéi à son propriétaire, alors qu'elle était faite pour être en liberté dans la montagne, et la morale de l'histoire qui était que le désir de liberté avait coûté la vie à l'animal, cela passait mal. Et le fait que cette femme me mette le nez dans cette histoire ne me plaisait pas du tout. J'essayais de la faire travailler sur mon matériel mais elle insistait sur cette histoire au point que je commençai à la soupçonner de me donner un message sans en avoir l'air, comme si j'étais cette chèvre désobéissante éprise de liberté et condamnée à une mort précoce. Mais alors, qui était le loup?


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