Chapitre 11

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8 août 85
Vincent, un Philippin que les Cubains du quartier appellent « el Chinito », vient de célébrer ses 84 ans. Assis au bar à côté de moi à Hanratty's il me raconte qu'il passe une partie de la matinée à lire le New York Times, puis il déjeune dans son restaurant —il dit que le restaurant chinois sur la 96ème Rue lui appartient— et va jouer au tennis dans Central Park, ou seulement regarder les joueurs. Le soir il va à Hanratty's et regarde le sport à la télé, toujours seul. C'est asez rare de le voir parler avec quelqu'un.

Un jour il me parle du club de tennis et m'invite à aller voir, me disant que c'est bien et qu'il a du vin dans son locker au vestiaire. Je vais le voir le lendemain à une heure convenue. Le club de tennis est un peu à l'écart mais on le voit de loin quand on entre par la 96ème Rue, et on entend le claquement des balles. En suivant les flèches j'arrive au vestiaire. Vincent boit du Bourgogne rouge. Il m'en offre et me pose des questions au sujet de Carlos qui n'est pas tout jeune lui non plus, et il m'interroge sur mon style de vie et me parle de Raïssa, la lesbienne portoricaine avec qui j'ai parlé quelques fois à Hanratty's, suscitant des réflexions entendues.

Vincent a l'air de connaître tout le monde au club de tennis. Hommes et femmes s'arrêtent un petit moment pour lui dire bonjour. Il me demande comment je vis. Il me parle des nombreuses femmes qui attrrissent dans son lit grâce à une offre convaincante de paiement. A l'entendre, toutes les yuppies du club de tennis y sont passées, et elles adorent ça parce qu'il est un expert en cunnilingus. La proposition est valable pour moi, me dit-il. Mais je lui ai déjà dit que je cherche un homme avec qui je puisse me marier.

Lui ne l'a jamais été. « Je suis stérile. » me dit-il, « Avec moi les femmes n'ont pas besoin de prendre de précautions. Jamais une femme n'est tombée enceinte de moi. Si cela s'était produit je l'aurais épousée mais cela ne s'est jamais produit. »
— « De toute façon, avec ce que vous leur faites, elles ne risquent pas de tomber enceintes! »
Il ne regrette rien. Il s'est payé tout ce qu'il a voulu. Beaucoup voyagé. Mais maintenant il ne veut plus voyager. Fatigué de faire et défaire les valises. Il est retourné dans son pays il y a onze ans. « Je pourrais y vivre comme un roi mais je m'ennuierais là-bas. Si on sort avec une fille il faut l'épouser. Ce n'est pas comme ici. »

Dimanche 25 août à 3H30 du mat. En fait, lundi.
Le temps se met au vilain. Des éclairs sans tonnerre, une sirène d'alarme, des rafales de vent qui projettent la pluie contre la vitre...

Je reviens d'un après-midi et soirée chez Carlos. Dîner, joints, une coke très tirée par les cheveux qui arrache le nez. On devait aller au Village Gate mais en route nous sommes allés dans un club clandestin dans le Bronx et y sommes restés plusieurs heures. Carlos y a rencontré de vieilles connaissances, entre autres un type laid qui ne cessait de parler. Il y avait un transsexuel qui disait s'appeler Ludovica. Une femme éméchée annonçait qu'elle s'était fait mettre des implants mammaires et elle montrait ses seins à la ronde, disant que ce n'était pas impudique puisque ce n'était pas ses vrais seins. Et elle n'en finissait pas de s'exhiber et de répéter cela. On aurait dit qu'elle voulait déclencher un concours de qui a les plus beaux seins mais je n'étais pas partante. D'ailleurs, en regardant autour de moi je vis que j'étais la seule femme.

Puis il y a eu un accident juste en face du club. La police est venue et comme le club est illégal nous nous sommes retrouvés bloqués à l'intérieur pendant encore une heure. Le taxi m'a coûté onze dollars pour rentrer chez moi.

Je suis retournée plusieurs fois au club de tennis mais je me sentais comme une intruse car je n'en faisais pas partie, et surtout je ne faisais pas partie de la même classe sociale. Il ne suffisait pas d'être blanche, jeune et belle. La dernière fois que j'y suis allée deux Américains m'ont adressé la parole. Ils m'on demandé « What's your name? ». « Axelle » ai-je répondu. « Axle? With a name like this, you should be a centerfold in Popular Mechanics! » Et ils ont éclaté de rire. La moquerie m'a fait mal. Les Américains cherchent toujours à rapprocher ce qui est nouveau de ce qu'ils connaissent déjà, même si c'est quelque chose d'une culture très exotique qui n'a aucun rapport avec la leur. Alors mon nom d'emprunt (qui d'ailleurs m'a été imposé par ma mère en 1967) leur a fait penser à un axe de bagnole. Ah ça, les bagnoles ils connaissent! Popular Mechanics est un mensuel de mécanique grand public. Et un centerfold c'est la page détachable du milieu d'un magazine où il y a une pin up.

Au lieu d'une conversation amicale, cette pointe d'humour acerbe m'a coupé mes moyens et je n'ai eu qu'une envie: m'éloigner de ces hommes. Pourtant une autre fois l'un des deux, un type grand, bronzé, mince et grisonnant, m'a adressé la parole. Il m'a dit qu'il était trader sur le marché des devises. Et il m'a invitée chez lui. Le rendez-vous était en début de soirée et je me suis dit qu'il allait m'inviter à dîner. En effet, quand je suis arrivée il a appelé un restaurant chinois pour se faire livrer à domicile et nous avons mangé à même le carton, assis dans son salon. Il faisait très chaud. Il était pieds nus et portait un T-shirt et un bermuda. Histoire de faire la conversation je lui ai demandé comment se portait le franc français. Il m'a répondu que le FF n'intéressait pas les traders. Parmi les monnaies européennes c'était plutôt le franc suisse, la livre sterling et le mark allemand. Ah bon. Un ange passa en prenant son temps. Ensuite il n'avait pas tellement envie de faire la conversation. Il a quitté la pièce et après un moment d'attente en silence je me suis levée pour voir ce qu'il faisait. Il était affalé par terre dans la pièce voisine. Il avait baissé les persiennes et la pièce était dans la pénombre. Il y avait une espèce de drap sous lui, quelques coussins autour de lui, et il levait les yeux vers moi en agitant une jambe de petits mouvements nerveux. J'ai compris ce qu'il voulait, j'ai pris mon sac et suis sortie. J'étais indignée et dégoûtée. Je n'ai plus jamais mis les pieds au club de tennis après cet incident.

Le 15 octobre 1985 j'avais rendez-vous avec une amie de ma mère, Mme Delattre. Elle était avec son mari en visite chez leur fils qui faisait son internat de médecine dans un hôpital célèbre, Mount Sinaï je crois, en tout cas un de ces hôpitaux de l'East Side. Avant de prendre le métro j'ai acheté des fleurs dans une épicerie coréenne. C'était des lys oranges et quand je reçus un coup de coude le pollen noir se déversa et tacha les fleurs ainsi que mon chemisier de lin blanc. Mme Delattre m'apportait quelques objets que j'avais demandé à ma mère: des partitions de musique, des paroles de chansons (Beatles, Vian, Brassens, Ferré etc.) ainsi que des photos de mon frère François avec sa nouvelle famille dans sa résidence montagnarde de la Drôme, et une bague en or pas très jolie qui avait appartenu à ma grand-mère.

Elle me demanda si j'avais des besoins particuliers et je lui dis que j'avais sérieusement besoin de soins dentaires. En venant aux USA j'avais espéré faire fortune et me payer les soins dont j'avais besoin mais avec la paie que je recevais, cet espoir était déçu et la catastrophe inexpliquée qui ravageait toutes mes molaires depuis mon enfance ne s'arrangeait pas avec le temps.

Le samedi 26 octobre j'écrivais:

Hier soir Club Broadway avec Carlos. Aujourd'hui j'ai travaillé de 11H50 à 20H30. A 18H30 je préparais ma retraite. Les autres avaient déjà signé « out ». Puis arriva cette Haïtienne qui avait reçu seulement deux jours auparavant les papiers l'informant que l'audience d'immigration pour sa fille avait lieu à Port-au-Prince dans moins d'une semaine.

Elle mentait car les rendez-vous étaient toujours envoyés au moins un mois à l'avance pour donner aux candidats le temps de rassembler tous les justificatifs qu'ils devaient présenter aux autorités à l'ambassade des Etats Unis. Mais je ne pouvais pas la traiter de menteuse et refuser de l'aider car alors j'aurais perdu mon travail.

Elle partait lundi matin avec sa fille pour Haïti et c'était in extremis qu'elle arrivait. Ce rendez-vous final imminent, cela voulait dire: remplir un formulaire de quatre pages accompagné de diverses pièces justificatives plus un affidavit of support, une attestation de prise en charge financière, avec elle aussi une série de papelards. J'étais la seule secrétaire à bord et il n'y avait pas moyen de me défiler. J'ai décidé de prendre ça du bon côté. Cette femme s'était éreintée pendant trois jours à réunir tous ces papiers, elle avait tout fait de son mieux, pourquoi lui donner un « hard time? » Avec ma nouvelle augmentation de 200 à 230 dollars par semaine pour quarante heures, plus les traductions, je me suis fait 287 dollars. Avec cette haïtienne, en une heure et demie je me suis fait vingt dollars.

J'ai compris qu'elle n'était pas sotte et ai pris la peine de lui expliquer certaines choses. J'ai de plus eu la bonne idée de me mettre au travail tout de suite sans consulter CHK. J'ai eu, en fait, le sentiment qu'elle avait subi tellement de stress que je voulais qu'elle se sente bien avec moi. Elle a dit: « Réunir tous ces papiers en si peu de temps, c'est impossible! » Je lui dis « Oui mais vous avez fait un miracle! » Après avoir parlé anglais nous nous sommes mises au Français.

Avec les traductions je suis arrivée à me retirer avec 310 dollars. J'ai aussitôt pris un taxi pour Hanratty's, vu Mel et acheté avec lui pour vingt dollars de blow (cocaïne), acheté une portion de « Buddha's delight » pour 5,30 dollars au restaurant chinois en bas de chez moi, mangé en face de ma machine à écrire, rangé des papiers, fumé, vernis mes ongles, fumé, fumé, répondu au téléphone. RV avec Carlos vers 23H30 à Hanratty's.

Nov. 14, 3H15 du mat.
J'ai eu un joli anniversaire. Au bureau on m'a fait une petite fête et les bisous étaient sincères et chaleureux. Maman m'a envoyé un carré en étamine de laine impression cashmere en tons marron-beige que je drape sur mon imper. Carte d'Elisabeth. Téléphone de Maman. Carte de Norbert et à Hanratty's une soirée amicale, un moment avec Wendy, Andrea plus une autre copine et plus tard avec cet Espagnol qui veut toujours vous offrir un verre en plus, et un copain à lui qui a cotoyé de près la Mafia et parlé de ses coutumes, comme par exemple d'amputer les doigts de quelqu'un qui lui a emprunté de l'argent et ne rembourse pas à temps.

Mes cartes de visite de traductrice-interprète sont enfin prêtes. J'ai mis beaucoup de soin à composer, à choisir la police de caractères et la qualité et couleur du support. Je suis fière du résultat. Tellement fière que j'ai écrit à ma sœur Sophie et lui ai joint une de mes cartes.

Appris un nouveau truc pour stopper le hoquet: se boucher le nez et boire pendant que quelqu'un vous bouche les oreilles. Efficace du premier coup!

Dimanche dernier, rencontré Jon Burr en traversant Amsterdam avenue. Je rentrais chez moi poser des trucs et prendre du liquide. Je lui demande de m'attendre dix minutes et le retrouve à Hanratty's. Il me raconte ses derniers déboires avec Liza et comment il a échappé de justesse à la mort, un jour qu'il allait acheter de l'héroïne dans un autre quartier.

J'étais soulagée de le savoir à nouveau disponible car il a vraiment affirmé que tout est terminé entre lui et Liza. Mais au même moment il me parle d'une femme dont il est très entiché. Dit qu'il va lui envoyer des fleurs. Je lui dis « Tu m'insultes quand tu me parles d'envoyer des fleurs à une femme! » J'ai pas mal pensé à lui, ne sachant si j'étais amoureuse ou seulement intéressée mais me rappelant très bien qu'avant que Liza revienne on avait eu un contact tellement chouette. Et quand Liza est revenue j'ai dû disparaître de la scène car elle était tellement jalouse. Je suis tellement seule, coment ne pas penser à lui comme à un futur compagnon et mari potentiel malgré son problème avec l'héroïne qu'il dit avoir laissé tomber depuis qu'il a failli se faire assassiner... Il dit qu'il a « turned the corner » mais comment être jamais sûr? Et cette femme qui l'obsède...

Malgré celà je lui téléphone lundi soir, lui propose de fumer (un joint). Il ne doit pas savoir ce que je lui veux s'il s'imagine que j'ai seulement besoin d'un amant. Enfin son élève s'en va. Quelques silences me foutent mal à l'aise. Mais les conversations que nous avons eues dimanche l'ont beaucoup aidé à y voir plus clair quand il a téléphoné à sa mère... enfin, lundi, à court de bière, on sort et comme il déclare vouloir aller quelque part et non acheter de la bière comme je le croyais, je lui propose autre chose que Hanratty's, lui disant que c'est un peu plus loin. Il me demande si c'est beaucoup plus loin que Mi Tierra et je lui dis que c'est exactement là que nous allons et j'apprends avec soulagement qu'il connaît cet endroit et y a déjà mangé. C'est un restaurant cubain.

Je lui donne le meilleur de moi-même, pensant qu'en ma compagnie le besoin d'héroïne se fait peut-être moins sentir. Nous buvons quelques margaritas puis dînons, nous régalons, moi heureuse de sa compagnie car il est intelligent, sensible et cultivé et aussi de lui offrir un bon moment, quelque chose de réjouissant, autre chose que cette horrible drogue. Il me dit qu'il est heureux de dépenser son argent pour autre chose que cette merde. Ensuite on retourne chez lui, fumons mon dernier joint. Il me dit que côté sexuel il n'est pas brillant à cause de l'héro. Je lui dis que ça s'arrangera, lui parle de Sylvain comme expérience préalable.

Il me voit beaucoup changée, positivement. Auparavant il m'avait vue et entendue très déprimée et croyait que c'était ma nature. Il m'a félicitée pour ce que j'ai accompli.

En effet il m'avait fait remarquer quand nous étions nouveaux amis, que je relevais tout le temps les épaules comme si je m'attendais à recevoir un coup par derrière. C'était vrai! Je le faisais inconsciemment en sa présence car je ne savais pas ce qu'il me voulait. Et il avait dû trouver cela gênant car cela prouvait que je ne lui faisais pas confiance.

Mais s'il persiste avec cette femme à qui il veut envoyer des fleurs sans en avoir les moyens, que vais-je faire? Me sentir devancée à nouveau? Je lui ai dit que j'avais besoin d'un mari, pas d'un boyfriend. Mais en le quittant lundi soir après l'ultime joint, je lui dis de m'appeler quand il en a envie. Et ce soir il m'a appelée mais je n'étais pas là. Maintenant je me demande ce qu'il me veut. Je suis heureuse qu'il ait appelé mais je retiens mes espoirs.

26 nov. 85
Comment dépenser son argent à New York
Lundi:
- 06,50: 2 bières + pourboire à Hanratty's
- 01,50: cigarettes
- 06,50: alimentation
- 02,00: 2 soupes chinoises à emporter
- 05,00: un nickel bag d'herbe
- 09,00: un paquet de 10 jetons de métro

Mardi:
- 09,60: 2 bières, salade, frites et pourboire à Hanratty's
- 01,50: déjeuner au travail
- 01,30: cigarettes

Mercredi:
- 03,00: déjeuner au bureau
- 10,00: dîner à El Caribe (avec cigarettes, bière et pourboire)
- 05,00: bières chez Jon
- 70,00: partitions + 10$ dûs pour leçon.

Début décembre je me suis acheté un long manteau en duvet matelassé comme un sac de couchage. Le magasin Génération Duvet était en bas de chez moi et j'étais tentée depuis plusieurs mois. L'étiquette dans la poche disait que la composition du fourrage était du duvet à 80% et le reste d'oiseau aquatique. L'extérieur et l'intérieur étaient en pur coton. Mais bizarrement le manteau était un peu raide et lourd, et j'ai eu envie de faire un trou discret pour vérifier, puis je me suis ravisée. Mais l'autre jour en fouillant dans la poche de mon pantalon j'ai accidentellement déchiré le tissu autour du bouton du bas et j'ai pu voir de quoi était fait le fourrage. C'était une mousse de polyester.

J'ai eu envie de retourner au magasin pour les mettre en face de leur fraude mais je connaissais déjà la mauvaise foi de ce genre d'individu: même mis en face de leur faute ils nient, se mettent en colère, et je n'avais pas envie de subir ce genre d'attaque alors je n'ai rien fait. Il faut un sacré culot pour donner à son magasin le nom de "Génération Duvet" quand il n'y en a pas du tout à l'intérieur des vêtements. Les juifs donnent à ce sacré culot le nom de « chutzpah. »


Je m'installais dans ma nouvelle vie. J'avais un travail, j'avais un logement, j'essayais de garder ce rythme et de reprendre les activités qui m'étaient chères et que les bouleversements avaient interrompues. J'étais en contact avec Jon Burr pour la musique. Je lui avais demandé de transposer certains standards du jazz à une gamme inférieure. Mon but était de chanter avec un orchestre, un trio, et il fallait que je sache dans quelle gamme chanter et sur quelle note démarrer. Je prenais cela très au sérieux. Jon utilisait du papier spécial pour les partitions musicales, un format assez grand et un papier ivoire épais. Il me facturait cinquante dollars pour chaque série de trois ou quatre transpositions. C'était dur pour moi de sortir cette somme avec mon maigre salaire.

La première fois que je vins chercher mes partitions Jon était en train de terminer et je fus surprise de le voir utiliser pour écrire le titre à la plume, la même astuce que moi, qui l'avais utilisée en France mais jamais encore aux USA: il s'agissait simplement de placer une règle au-dessous de la ligne avant d'écrire, et ainsi aucune lettre ne dépassait au-dessous de la limite physique imposée par la règle. Certaines lettres arrondies avaient un aspect un peu écrasé en bas mais au moins le titre avait l'air plus net. J'étais très étonnée que quelqu'un ait eu la même idée que moi et j'en fis l'observation à Jon, qui me répondit d'un air blasé qu'il n'y avait rien d'extraordinaire à faire cela.

Il me téléphonait de temps en temps pour m'emprunter de l'argent. C'était toujours cinquante dollars. Il me les rendait quelques semaines plus tard mais je ne pouvais m'empêcher de me demander pourquoi il me demandait à moi, une étrangère dans une situation précaire, au lieu de demander à des gens qu'il connaissait depuis longtemps. Malgré quelques indices alarmants je n'arrivais pas à croire qu'il était vraiment accro à une drogue. Et pourtant il avait une façon tellement inhumaine de demander de l'argent que cela aurait dû me convaincre car à Paris, à mon retour de Tunisie j'avais connu un accro qui était comme ça. De plus un jour Jon m'avait présenté une pipe en verre toute noircie par le goudron, un aspect vraiment repoussant, le genre de pipe dont se servaient les fumeurs de crack. Il m'avait offert d'en fumer mais cette drogue avait une réputation si mauvaise que j'étais ahurie que Jon m'en offre, et je croyais que c'était une blague mais il était sérieux. Une autre fois il me raconta qu'il était allé à Harlem acheter de l'héroïne et qu'il était tombé dans une embuscade et avait failli y rester.

Une autre fois encore, le chanteur-trompettiste Chet Baker était chez lui quand je suis arrivée, et Chet était connu pour son addiction à l'héroïne. Mais cela ne voulait pas dire que Jon et lui se shootaient ensemble. Dailleurs ils ont fait un disque ensemble, où Chet, ravagé, au bout du rouleau (il allait mourir peu après) chante Angel Eyes d'une façon très émouvante avec seulement la contrebasse de Jon pour accompagnement. Pourtant, la drogue et la musique allaient de paire depuis longtemps mais cela ne me rentrait pas dans la tête dans le cas de Jon.

Il gagnait sa vie en faisant des remplacements dans les théâtres de Broadway, en faisant des enregistrements, en donnant des cours, en faisant du travail de copiste etc. Il ne faisait pas partie d'un groupe de jazz qui jouait dans les clubs. Un jour pourtant il m'invita à aller l'écouter dans un bar dont je n'avais jamais entendu parler, Desmond's juste à l'ouest de Columbus Circle sur la 57ème Rue. L'établissement était un bar irlandais à l'ancienne, avec des boiseries d'époque, sans chichi, avec une atmosphère décontractée et confortable.

Ce qui suit est le récit contemporain de ma rencontre avec un homme dont j'allais tomber amoureuse:

Dec. 26, 85 1:40 AM
To make a short story long:
Je l'ai rencontré à Desmond's un soir que j'étais venue écouter Jon Burr jouer dans un trio. J'avais d'abord rencontré et bavardé au bar avec une Française et quand ils ont commencé à jouer on s'est rapprochées d'eux. Il s'est trouvé que lui, Paul Camp, était là au bar, seul, et la Française assise à sa droite a bavardé avec lui puis s'en est allée.

Ensuite on a bavardé tous les deux et il m'a proposé d'aller à Visage, la boîte hip. On y est allé. Il y a retrouvé son copain et collaborateur Gregory et sa secrétaire. Ensuite, après échange de téléphones, rentrai chez moi.

Un matin il m'appelle. J'avais projeté d'aller écouter de la musique folk anglaise. Il me proposait un ballet mais finalement nous fûmes à la musique folk, très décevante car il y avait trop de bla bla... puis fûmes à Center Falls dans SoHo où il comptait retrouver son ami Gregor, qui arriva peu après avec son père en visite. Très bon moment. Rentrai chez moi.

Troisième fois, RV à Ruelles à Columbus avenue et la 75ème Rue. Gregory arrive peu après lui. On dîne puis décidons d'aller chez lui. En cours de route Greg se ravise et décide d'aller directement chez lui. J'étais assez saoûle après 1 whisky, 2 bières, vin rouge et Armagnac. Lui dis quel genre de relation j'attendais d'un homme: mariage, bébé etc... un peu angoissée qu'il aille essayer de me séduire, bien que le trouvant déjà séduisant. Je parlai... parlai... puis retournai chez moi. Il m'accompagna dehors. Un taxi était là que je pris. Dans l'ascenseur il m'avait dit « Quelle différence de comportement! Moi et mon ami nous demandions si tu savais parler. C'est comme Dr Jeckyll et Mr Hyde! » Je pensai avoir révélé dans mon soliloque inébrié, quelque trait de caractère effrayant, me morfondis durant le weekend, soulagée d'échapper au voisinage du téléphone quand Carlos m'offrit de l'accompagner en sortie nocturne.

Le lundi suivant, en sortant du travail à 20H30 je ne pouvais me voir ni à Hanratty's ni chez moi. J'avais soif d'une bière et aussi pour satisfaire cette obsession débordante je marchai direction Desmond's.

Après avoir accepté une nouvelle Heineken j'étais au bord des larmes. A ce moment mon voisin de droite engagea une conversation avec moi. Auparavant Edward, le barman, à qui j'avais demandé s'il connaissait « the British man », m'avait affirmé que oui, que c'était un « very nice man » et qu'il allait sûrement venir ce soir. Bien, on commença à parler avec l'Egyptien et cela devenait ennuyeux quand apparut Paul avec deux ou trois personnes.

Il ne me vit pas tout de suite. Il vint une fois au bar et je crus qu'il avait décidé de m'ignorer. Un peu plus tard il revint au bar et le longea dans ma direction. J'étendis le bras pour l'arrêter. Il eût l'air très surpris. Je ne pus m'empêcher d'enrouler autour de lui mon bras tendu. Il dit qu'il était avec des clients et me rejoindrait « in a minute. » A l'Egyptien qui attendait un contact physique depuis déjàn plusieurs minutes, je dis « C'est l'ami que j'attendais, dont je vous ai parlé tout à l'heure. » Du coup ses mains se rapprochèrent de son propre corps La situation le poussait à se retirer mais je ne l'avais pas pris en traître, dès le début je l'avais averti que j'attendais un homme sans avoir aucune indication qu'il viendrait, sinon qu'Edward m'avait dit qu'il y avait ce soir-là un match de football important (Ducon contre Ducul), insinuant que Paul viendrait sûrement à Desmond's pour le voir. Il me traitait bien, m'appelant par mon nom d'Axelle, et mettait à ma portée un petit plac de saucisses piquées d'un cure-dent, dont je croquai plusieurs.

Enfin les deux femmes, pas très jojo à en juger par un coup d'œil oblique —mais client oblige— se levèrent et Paul les accompagna au vestiaire et leur présenta leur manteau respectif. Puis il vint à moi et l'Egyptien, qui m'avait arrachée de justesse à une crise de larmes, offert trois bières, parlé de sa vie, offert un joint de bonne herbe, se retira poliment en souriant.

Maintenant seulement je comprends une raison pour laquelle j'ai par la suite agi d'une manière tellement primaire, à l'encontre de mes propres intérêts. Biologiquement cela arrive dix jours avant mes règles, et je constate à nouveau que mon intérêt sexuel est à son maximum à cette étape de mon cycle. Je veux dire que si cela s'était produit à une autre étape, je n'aurais pas eu cette impulsion de chercher à le voir, et dès l'instant où il fut à mes côtés, ne pouvoir m'empêcher de le toucher.

Mais non, voyons! Ce n'est pas ça du tout! C'est parce qu'il m'avait dit que mon attitude avait changé du tout au tout comme Dr Jekyll et Mr Hyde, et je croyais que j'avais fait ou dit quelque chose qui l'avait déçu et dégoûté de moi, et j'étais venue pour m'assurer que nous étions toujours en bons termes ou réparer les dégâts si dégâts il y avait.

Très vite j'effleurai sa bouche d'un baiser. Il dit « Don't do that to me! » mais je ne pouvais m'en empêcher. Il m'offrit un verre mais je refusai. Il commanda deux verres de lait et je finis son Armagnac. Nous sortîmes. Il habite la porte à côté, une tour qui s'appelle The Colonnades. Il m'invita chez lui jurant les avant-bras levés et les paumes ouvertes, qu'il ne me toucherait pas si je ne voulais pas. Nous montâmes et continuâmes les baisers commencés. Pendant que nous faisions l'amour je me suis mise à pleurer.

Le lendemain matin il offrit de faire nettoyer mon chemisier. C'était un chemisier en soie. J'étais un peu interloquée par la proposition. Je me sentais un peu insultée qu'il ait trouvé mon chemisier sale, et gênée par cette façon indirecte de forcer un nouveau rendez-vous sans montrer d'attachement pour moi. J'aurais dû refuser et ne plus le revoir mais j'ai accepté.


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