Chapitre 12

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Il n'était pas super avantagé physiquement: il était plus petit que moi, un peu rond, blond aux yeux bleus avec une calvitie prononcée, ses yeux étaient légèrement tombants mais j'étais sous le charme de sa bonhomie, sa courtoisie, son humour anglais pince sans rire, et son accent British qui me charmait sans que j'en laisse rien paraître. Il était C.E.O., « Chief Executive Officer », de la filiale américaine d'une boîte d'édition. Et que publiait cette boîte? Une revue spécialisée dans les produits pharmaceutiques. Et son job à lui, Paul Camp, était de trouver des annonceurs américains et le Greg qu'il m'avait fait rencontrer vendait de l'espace publicitaire. Ce n'était pas une activité qui m'inspirait une admiration folle car je n'aimais pas du tout l'industrie en question. Mais la position de Paul à la tête de cette branche américaine m'inspirait quand même une certaine admiration et du respect, et un rêve de vie à l'abri du besoin. Mais le rêve se fêla une première fois quand il fit quelque chose qui me déplut et me fit penser qu'il n'était pas l'homme dont j'avais besoin après tout. Je ne me souviens pas ce que c'était, mais je suis sortie avec Carlos et tandis que nous roulions en taxi j'ai baissé un peu la vitre, et j'ai jeté la carte de visite de Paul. Mais Paul me rappela au début de la semaine suivante. Il me donna l'impression de tenir à moi, il était chaleureux et persuasif, alors j'acceptai de le revoir.

J'espérais trouver avec lui un répit dans la guerre des sexes car mes rapports avec les Américains blancs étaient plutôt brutaux. Ils semblaient tous avoir l' idée bien arrêtée que toutes les femmes sont des putes alors ils prenaient l'attitude du client capricieux dans un bordel qui attend pour se décider que la pute lui fasse la démonstration gratuite de ses talents. Moi cela me donnait l'impression que je devais me défendre contre cette accusation muette et je n'avais même pas envie d'essayer. Mais quoi que je dise, je voyais que les hommes ne pensaient qu'au sexe et qu'ils ne me prenaient pas au sérieux. Dans ces conditions je voyais Paul comme une planche de secours. Depuis que Francisco avait couché avec moi sous la promesse fallacieuse de m'aider à obtenir un permis de séjour, j'essayais de guérir alors que j'étais arrivée dans le pays déjà chargée d'un lourd bagage de blessures et de douleur.

Alors pour moi Paul était le Terminus. Je n'en pouvais plus, je voulais poser mes valises pour de bon et qu'il soit mon dernier homme. Mais je prenais trop mes désirs pour des réalités. Il y avait cette chanson « I Want to Know What Love Is » du groupe Foreigner qu'on entendait partout. On aurait dit qu'elle avait été écrite spécialement pour moi:

In my life there's been heartache and pain
I don't know if I can face it again
Can't stop now, I've traveled so far
To change this lonely life.

I wanna know what love is
I want you to show me
I wanna feel what love is
I know you can show me.

Et en plus le nom du groupe était Foreigner! Un jour que j'étais avec Paul au moment où cette chanson passait à la radio, je lui ai fait remarquer « You and me are foreigners too! » et il n'a rien répondu.


Pour Noël j' ai offert à Paul une poterie humoristique imitant un petit sac en kraft un peu froissé, comme ceux que les épiciers à New York utilisent pour mettre un gobelet de café ou une canette. Paul, lui, ne m'a rien offert.

Samedi 4 janvier 1986
Il y a des fois où seul l'appel à Dieu permet d'échapper à la folie que déclenchent les passions humaines. On devient croyant par instinct de survie.

Au début de l'année le cabinet de Me Kleefield a déménagé. Il en était question depuis longtemps mais ce n'est pas facile de trouver un espace qui convient et au bon endroit. La nouvelle adresse était juste dix rues plus bas, à 1650 Broadway. L'entrée était sur la 51ème Rue. Je connaissais déjà cette adresse: au sous-sol se trouvait Mastermind, le studio d'enregistrement dont Keith était propriétaire et où Jorge Dalto et son groupe avaient enregistré un disque.

J'ai été très déçue par l'emplacement qui m'était réservé dans les nouveaux locaux: dans une grande pièce il y avait six cellules délimitées par des cloisons mobiles. Mon bureau était entre deux cellules, il n'y avait pas de fenêtre, et l'espace restreint me forçait à faire asseoir les clients dans le passage central. C'était à devenir fou car si j'avais besoin d'aller faire une photocopie je devais demander au client de se lever pour me laisser passer, et les cloisons tendaient à se resserrer sur moi.

Environ un mois plus tard, n'en pouvant plus, je suis allée voir les autres bureaux. Les anciennes avaient des bureaux spacieux et confortables. J'ai vu qu'à l'angle d'une grande pièce il y avait un poste de travail inoccupé, un grand bureau en bois avec retour dactylo et un large rebord devant la fenêtre sur lequel on pouvait poser les dossiers en cours. Sans demander la permission je m'y suis installée et personne ne m'en a empêchée.

Dans mon journal sont griffonnées quelques tentatives pour exprimer poétiquement la rupture en utilisant les expressions courantes que j'apprenais, indiquant que j'avais voulu rayer Paul de ma vie à ce moment-là. Mais la semaine suivante:

Vendredi 24 janvier 86 5H du matin
Travaillé aujourd'hui. Morte de fatigue. Soirée hier avec Paul. Dîner à Gallagher's à l'angle de Broadway et la 52ème Rue, une bonne steakhouse au service à l'européenne: nappes blanches, serveurs en noir avec grands tabliers blancs, etc. Il y a une vitrine dans laquelle on peut voir de la rue les quartiers de viande dans une cave spéciale, en train de rassir et prendre du goût. Paul était avec ses collègues, Simon qui rentrait à Londres et Richard qui en revenait. Il y avait aussi deux jeunes femmes et nous avons fait bombance à une grande table.

À la fin du repas Paul m'a demandé si j'avais idée du montant de l'addition. Il payait toujours avec sa carte de crédit d'entreprise, il pouvait dépenser sans compter. J'ai répondu « I have no fucking idea. » Tout le monde a éclaté de rire. J'avais enfin compris quand et comment utiliser cette expression vulgaire et j'étais fière de moi. Maintenant j'étais une vraie New-yorkaise!

Fin janvier j'écrivis à mes parents, leur demandant de me faire une fausse lettre de recommandation émanant d'un employeur bidon, pour appuyer ma demande de « labor certification » dans le but d'obtenir un permis de séjour fondé sur mes compétences professionnelles. J'attendis longtemps, les parents ne répondirent pas, ni pour me dire qu'il n'était pas question de faire un faux, ni pour m'avertir du danger d'être découverte et les suites fâcheuses. Enfin, plusieurs mois plus tard, je reçus un lettre à en-tête de la maison S.P.I.T., qui veut dire « crachat » en anglais. Pourquoi mes parents avaient-ils choisi cette raison sociale? On aurait dit qu'ils voulaient refuser mais n'osaient pas me le dire en face, et pourtant ils auraient eu de bonnes raisons pour le faire. J'étais désespérée. Je voyais tous ces étrangers défiler dans mon bureau pour obtenir leur permis de séjour, je les aidais à longueur de journée, et moi je restais en situation irrégulière. Je m'étais dit qu'après une période d'essai, CHK verrait que j'étais une bonne employée trilingue et qu'il accepterait de me sponsoriser, même si ce n'était pas dans son intérêt financier car je lui coutais beaucoup moins cher en travaillant au noir. Il me fit remarquer la connotation fâcheuse du nom de mon ancien employeur, comme si je n'avais pas remarqué de moi-même. Bien entendu je ne voulus pas me servir de cette lettre.

Paul avait toujours mieux à faire que de me voir. C'était seulement quand il avait rempli toutes ses obligations qu'il me téléphonait alors que moi, je voulais être une priorité. Début février j'étais furax et j'en avais marre d'être toujours reléguée en fin de liste.

Le 6 février
Who would take this? Il téléphone lundi et il m'apprend que Carol, la femme anglaise avec qui il a vécu deux ans avant de venir ici, a finalement décidé de venir à NY et s'installer avec lui. Elle a quitté son travail, pris ses dispositions au sujet de ses enfants (17 et 11 ans). Il m'avait parlé d'elle après que j'aie demandé à qui appartenait cette crème de beauté dans sa salle de bains. Il avait répondu « à Carol sans doute. » Je n'avais jamais entendu parler d'elle. Qui est-ce? Bon. Elle ne se décidait pas à venir à ce moment-là. Rien de menaçant et puis tout d'un coup, revers de situation. Comment encaisser qu'elle vienne avec la ferme intention de rester, et habite avec lui? On aurait dit qu'il n'avait pas son mot à dire dans cette affaire.

Il a repoussé notre RV à mardi puis à mercredi. On était convenu de se voir à Columbus mais je me suis dit après coup que cet endroit est bruyant et populeux et ne serait pas l'idéal pour le genre de conversation que je voulais avoir. J'ai téléphoné au Novotel pour savoir s'ils ont un genre de lounge avec de la musique live. Ils m'ont indiqué la Theatre Lounge. En quittant le bureau vers 20H30 je marche jusque là pour vérifier. C'est sur Broadway, deux rues plus haut. Mardi soir, après un coup de fil rectificatif, on s'y retrouve Paul et moi.

Ne désirant pas arriver avant lui j'avais pris soin, malgré mon impatience, de partir à l'heure où nous étions censés nous retrouver. Il était là. Je lui dis que j'avais prévu qu'il serait en retard. Il dit qu'il n'était là que depuis quelques minutes. Je lui dis que j'étais une « nervous wreck
— Why?
— Because of some shitty problems.
— Are you referring to me?
— Partly, yes.
»
Et sans tourner autour du pot je lui ai demandé de me raconter sa vie. Je voulais comprendre quelle importance Carol avait réellement, et si elle représentait une menace. En fin de conversation j'étais rassurée. Il ne l'aimait plus, il n'allait pas la laisser emménager avec lui.

Notre relation boiteuse continua. Je voulais rompre sans faire de scène, en disparaissant. J'arrêtais de l'appeler, et lui, un beau jour, un mois plus tard, m'appelait et m'invitait et je ne pouvais résister, je disais oui et j'y allais, et je finissais par coucher avec lui. Je dois dire que cela me plaisait aussi de dîner dans de bons restaurants. Comme j'avais trouvé des livres de self help sur la guérison psychologique, je suivais leurs conseils et en particulier j'essayais d'identifier mes sentiments quand je me retrouvais seule à nouveau au lendemain d'une sortie et d'une nuit avec Paul. C'était difficile à décrire, mais j'étais tout sauf heureuse et comblée. J'aurais dû lui dire de ne plus m'appeler la prochaine fois qu'il me téléphonait mais cela ne me venait pas à l'idée.

Un soir en rentrant chez lui éméchée comme d'habitude, j'eus l'idée géniale de m'asseoir sur son canapé par le haut, mais l'opération ne se déroula pas comme prévu. Je m'étais imaginée roulant en boule mais mes jambes ne voulurent pas se replier contre ma poitrine, et quand mon postérieur fut en position assise, mes jambes assénèrent un coup magistral à la table basse. Comme le dessus était en verre il se brisa et le café posé dessus fut projeté en l'air et se déversa sur ma robe neuve. C'était une robe-T-shirt en pure laine fine de couleur jaune banane, que je portais avec un pantalon étroit assorti de couleur gris ardoise.

Paul ne montra aucune émotion négative. On aurait dit qu'il avait l'habitude des dégâts occasionnés par ses invités saoûls. Il s'empressa de rassembler les morceaux de verre et me dit que son assurance le dédommagerait. Comme toutes les soirées avec lui étaient abondamment arrosées, après cet incident j'avais pris l'habitude d'avaler une bonne cuillérée d'huile d'olive juste avant de sortir. Quand je le lui dis, il eut l'air très mécontent.

Un matin dans sa salle de bains, à propos de je ne sais quoi, il évoqua une blessure au tendon d'Achilles. Or quelques années plus tôt, dans une boite de nuit, il y avait eu un incident dont on m'avait tenue responsable: j'avais brisé un verre et un éclat avait sectionné le tendon d'Achilles d'un homme en slip de bain qui se tenait à quelque distance. C'était une histoire cauchemardesque qui planait encore sur moi sept ans plus tard quand je suis partie aux USA. Alors quelles étaient les chances que quelqu'un proche de moi, si loin du lieu de l'incident, me le remette en mémoire? Soit il s'agissait d'un hasard extraordinaire, soit Paul connaissait ma famille. Je choisis de croire à la première explication.

Il avait fait quelques indélicatesses que j'avais ignorées mais qui m'avaient blessée: sur la table de la pièce principale, il y avait une photo en couleur de deux jeunes femmes en tenue de soirée sur le point d'entrer chez lui, un peu penchées en avant comme si elles marchaient sur la pointe des pieds, la main devant la bouche comme si elles pouffaient de rire. Cette photo restait en permanence sur sa table, pourtant ce n'était qu'une petite photo au format classique. Une autre fois il interrompit un rapport sexuel pour aller ouvrir la porte et il resta absent pendant une dizaine de minutes, me laissant en rade. C'était Richard, un de ses employés, saoûl, qui s'était écroulé devant sa porte après avoir sonné à une heure du matin.

Un soir nous sommes allés chez Greg et avons passé commande à un restaurant chinois pour être livrés à domicile. Dans la pièce principale, une grande pièce très bien meublée de mobilier contemporain, un tableau grand format de cette oeuvre de Magritte montrant le tronc d'une femme arrangé en visage. J'ai toujours trouvé ce tableau abominable et il était là, dominant toute la pièce, les seins et le pubis de la femme à découvert. C'était la première chose qu'on voyait en rentrant. Je l'ai ignoré. J'aurais pu me sentir gênée. J'avais commandé un plat végétarien qui n'était pas très bon et je voyais les deux hommes se régaler avec du boeuf ou des crevettes en sauce. J'étais d'humeur morose.

Peu de temps après Paul m'annonça que Greg avait été licencié car il n'atteignait pas ses objectifs de vente. Pour le consoler la maison lui avait payé un aller et retour pour Hong Kong. Longtemps après je me suis demandé si Paul, ce soir-là, n'avait pas essayé de me fourguer à Greg. Peut-être que toutes ces petites blessures qu'il m'avait infligées avaient pour but de me donner envie de me venger, et j'aurais très bien pu le faire ce soir-là, sauf que Greg ne m'avait jamais fait d'avance, et d'ailleurs il ne me plaisait pas, il était pâle et avait les cheveux décolorés en blond, et il était très peu sociable, il parlait à peine. C'était un vendeur introverti. Alors après cette tentative infructueuse de Paul —si tentative il y a eu— de me faire passer d'un homme à l'autre, Greg a été renvoyé dans ses foyers. Mais ce n'est qu'une supposition.

En mai mes parents vinrent à New York. Ils voulaient que je vienne les chercher à l'aéroport, pourtant je n'avais pas de voiture, je ne pouvais pas les aider, mais j'y allai quand même. Ils m'avaient donné juste l'heure d'arrivée, vers midi, pas le numéro de vol. J'étais un peu en avance et je cherchai sur les panneaux lumineux le statut d'un vol en provenance de Paris arrivant à l'heure dite mais n'en trouvai aucun. Je scrutai la foule, je demandai des renseignements, je me dis qu'il y avait peut-être une autre aire d'arrivée et je partis à la recherche d'un JFK-bis dont je n'avais jamais entendu parler. Je marchai longtemps au soleil déjà brûlant en cette saison, je revins à mon point de départ bredouille, inquiète et défraîchie. L'heure d'arrivée était déjà dépassée de presque une heure. Et je les trouvai enfin, seuls au milieu d'un grand espace vide, ma mère recroquevillée avec les valises, les cheveux s'échappant de ses peignes, l'air épuisé, et mon père debout et raide. Je ne comprenais pas. Mais les formalités des retrouvailles m'empêchèrent de leur demander quel vol ils avaient pris. Ce n'était pas, pourtant, des émotions entièrement positives car si j'étais partie de France c'était en premier lieu parce qu'ils n'avaient jamais voulu m'aider utilement à démarrer dans la vie. Maintenant ils étaient comme des enfants perdus dans la grande ville inconnue et je devais faire preuve de maturité pour les aider. Les rôles étaient inversés.

J'avais réservé une chambre pour eux à l' Empire Hotel en face de Lincoln Center. J'allai les voir dans la matinée et nous sortimes faire un tour dans le quartier. J'aimais les immeubles anciens qui avaient une corniche tout en haut et j'en montrai un à mon père en pointant du doigt vers le haut mais il ne voulut pas regarder. J'étais très surprise. Je mis longtemps à comprendre, plusieurs années, et finalement je compris qu'il avait peur que je lui vole son portefeuille pendant qu'il avait le nez en l'air, ou que je l'agresse. Nous sommes entrés dans une boutique acheter quelque chose d'utilitaire et mon père a dit au vendeur que ma mère était une cantatrice d'opéra. Comme nous étions entre Carnegie Hall et Lincoln Center, l'homme ne fut pas surpris et offrit des compliments. Je regardai ma mère et je vis qu'elle avait le teint congestionné et ses cheveux mi-blonds mi-gris retombaient piteusement. Elle n'avait même pas jugé utile de se faire une séance de couleur-permanante avant de venir. Elle avait davantage l'air d'une naufragée que d'une diva et je me demandai pourquoi mon père avait eu ce besoin de mentir. J'avais honte pour lui.

Mes parents ne m'avaient fait part d'aucun projet de visite durant leur séjour de deux semaines et je m'étais mise à rêver d'aller à Miami mais ils dirent que c'était hors de question. Mon père dit que l'hôtel coûtait trop cher et il voulait louer un camping car. J'avais pris une semaine de congé et je les accompagnai au garage du loueur, quelque part près du Verrazano Bridge. Nous avons d'abord pris le métro, puis j'ai hélé un Gypsy cab qui passait par là. Ma mère a remarqué que ma voix était beaucoup plus sonore qu'avant. Elle en savait quelque chose puisqu'elle m'avait donné des cours de chant.

Nous sommes repartis en camping car. Nous avions une carte routière et un guide qui indiquait les terrains de camping avec leurs détails: tarifs, prise de courant, prise d'eau, vidange des eaux usées, douches, buanderie etc. Je suis passée chez moi faire un petit bagage et nous voilà partis. Nous avons pris le « GWB », le George Washington Bridge et nous sommes retrouvés dans le New Jersey. Dès lors je n'ai presque pas vu le paysage, trop occupée à lire les panneaux sur l'autoroute et la carte routière. Nos conversations étaient limitées à parler d'itinéraires, ainsi on ne risquait pas de parler de sujets fâcheux. En fin d'après-midi nous cherchions le terrain de camping que nous avions choisi et c'était assez pénible. J'ai été surprise de voir que certains occupants du camping y résidaient en permanence. Du moins c'est ce que j'ai cru comprendre en voyant des jardinets et des plates-bandes fleuries.

J'ai été encore très surprise hier en regardant la carte de la région, de voir qu'il ne faut pas plus de deux heures et demie pour faire le trajet du Verrazano à Cape May dans le New Jersey, le point le plus éloigné de notre point de départ. Même si nous sommes remontés dans Manhattan jusqu'à la 181ème Rue pour prendre le GWB, cela n'explique pas pourquoi nous avons passé trois ou quatre nuits dans des terrains de camping plus une nuit en camping sauvage. Je n'ai aucune idée de notre itinéraire et pourtanr j'avais une carte. Ce qui s'est passé, c'est que mes parents ne m'avaient pas dit au départ qu'ils voulaient aller à Cape May donc ils pouvaient me dire le matin qu'ils voulaient aller à n'importe quel endroit dans la région, je regardais l'itinéraire sur la carte et nous y allions.

Nous avons eu une panne (vraie ou fausse) et avons passé une journée entière dans un garage à attendre que la réparation soit faite. Assise sur un petit rebord en béton dans une odeur d'essence, sous une chaleur accablante avec en face de moi le véhicule immoblisé, je me demandais si je n'étais pas en train de vivre un cauchemar. Mais qu'est-ce que je foutais ici pendant mes vacances à être bloquée chez un garagiste, à m'ennuyer, à penser à ce stupide véhicule en panne, à me demander quand nous pourrions repartir, moi qui avais horreur des bagnoles. Et mon père qui parlait de se faire rembourser la location etc. On ne parlait de rien d'autre.

Ma mère avait acheté de la vaisselle en plastique pour faire la cuisine. Elle aurait pu se trouver dans les pires conditions, servir la tambouille dans de vieilles boîtes de conserves récupérées dans une décharge, elle aurait toujours affiché cet air de se sentir chez soi comme si tout était normal. Moi j'étais mal à l'aise dans cet intérieur de formica, plastique et polyester. J'aurais carrément préféré camper à la dure en pleine nature plutôt que ce faux confort. Pour la nuit mes parents m'offrirent le lit de la mezzanine, tandis qu'eux transformaient les banquettes en lit à deux places.

La dernière nuit avant notre arrivée à Cape May mon père a décidé de garer le camping car en pleine nature. J'appréhendais de contrevenir aux lois à cause de ma situation irrégulière. Et si la police venait nous demander de déguerpir, et voulait faire un contrôle d'identité? Mais l'idée n'effleura pas mon père, ou il n'en tint pas compte. Il trouva un champ en friche où poussaient des herbes folles, des fleurs sauvages et des buissons de dog roses. Je n'ai pas pu m'empêcher, dans la soirée, de penser à ce film d'horreur où une famille prend la fuite en camping car pour échapper à des criminels et après un long voyage, se croyant en sécurité, finit par camper dans un endroit semblable, au beau milieu d'un champ, mais tandis qu'elle se détend enfin après tant d'angoisse, des criminels encerclent la roulotte et se rapprochent. Je ne sais pas si mes parents l'ont fait exprès pour provoquer une crise d'angoisse. Il eût fallu qu'ils connaissent ce film, et qu'ils sachent que je l'avais vu, mais après tout, le jeune homme qui m'avait invitée à voir ce film n'était-il pas, à mon insu, un ami de mes parents?

Le plus curieux c'est qu'il y avait un téléphone public à l'entrée du champ, au milieu de nulle part. Alors je n'ai pas pu résister et au matin j'ai appelé Paul. J'ai pu lui parler sans déposer de pièces mais une fois la conversation terminée le téléphone a sonné et une voix de robot m'a demandé de déposer une somme dans la fente. J'ai raccroché mais le téléphone a sonné à nouveau et finalement j'ai payé. Je n'avais jamais eu affaire à un téléphone pareil. Normalement il fallait payer avant que la communication ne s'établisse. Il y avait toujours une voix qui disait « Please deposit twenty five cents for the next five minutes. » Mais pas cette fois.

Je parlai de Paul à mes parents. Mon père me demanda son nom de famille. Je le lui dis. D'un ton menaçant il me demanda de l'épeler. Je compris après coup qu'il voulait s'assurer que ce n'était pas Kemp car cela aurai voulu dire que Paul était juif, et mon père détestait les juifs. Nous sommes repartis, nous sommes arrêtés à Atlantic City pour visiter un peu. La ville était fréquentée par tous les joueurs de la région qui venaient en cars spéciaux tenter leur chance avec les « bandits manchots », la roulette ou les cartes. J'ai affiché un certain mépris pour les gens qui s'adonnaient à cette passion. Mes parents avaient l'air surpris.

Avant de reprendre l'autoroute nous nous arrêtâmes à une grande surface qui vendait des vêtements. Mes parents voulaient absolument m'acheter un maillot de bain. Je n'aurais jamais de mon plein gré franchi le seuil d'un tel établissement car j'aimais les vêtements de qualité. Mais ils insistèrent alors j'ai cédé et choisi un maillot une pièce noir. Ils ne m'avaient toujours pas dit qu'ils voulaient aller à Cape May. Nous y arrivâmes en fin de matinée et j'étais heureuse de voir la plage, la mer. En cette saison il n'y avait pas beaucoup de monde. Nous nous installâmes sur le sable comme au bon vieux temps en Bretagne. Mais je n'eus pas le loisir de me prélasser au soleil car mon père se mit à toucher ma peau nue et j'avais beau repousser sa main il recommençait toujours. Finalement j'en ai eu assez et comme une petite fille j'ai crié « Maman! Y m'tripote! » Ma mère a sursauté et s'est écriée d'un ton indigné « Mais enfin! Qu'est-ce que tu racontes? » C'était bien ma mère, accusant la victime de mentir.

Ce n'était pas la seule faute de conduite de mon père. Au cours du voyage nous nous étions chamaillés à plusieurs reprises car il aimait me contredire et me taquiner. Il avait toujours été comme ça. Je ne me rendais pas compte qu'il faisait cela pour s'amuser et un jour, excédée, je lui ai dit d'arrêter. Ma mère aussitôt a abondé dans mon sens: « Mais oui, voyons, Rudo, laisse-la tranquille! » mais il ne fallait pas compter sur elle pour s'interposer car elle jouissait secrètement de ce combat inégal.

De retour à Manhattan mes parents décidèrent de garder le véhicule et d'y passer leurs nuits. Je voulais leur présenter Paul. Tout d'abord mon père refusa mais ma mère lui coupa la parole et dit que biens sûr, elle et lui seraient enchantés de faire sa connaissance. Paul était d'accord aussi alors nous arrangeâmes un rendez-vous. Mes parents ne parlant pas très bien Anglais, la conversation ne fut pas très fournie. Il y eut quelques passages à blanc. J'aurais peut-être aimé entendre mon père demander à Paul quelles étaient ses intentions à mon égard, ainsi j'aurais su à quoi m'en tenir une fois pour toutes. Mais il n'en fit rien. Ma mère demanda à Paul ce que voulait dire le signe « @ » qu'il y avait sur les claviers QWERTY.

À la fin de l'entrevue Paul invita mes parents à dîner à Tavern on the Green, un restaurant chic dont la terrasse ouvrait sur Central Park. Paul reparti, ma mère me demanda: « Ça va? Il est pas trop méchant avec toi? » comme s'il ne pouvait qu'y avoir de la méchanceté venant de lui. Cette question m'a interloquée. Comment savait-elle que Paul me faisait souffrir? Et elle avait cet air de cacher quelque chose comme si elle faisait un effort pour paraître décontractée et me parler d'un ton anodin. Et pendant toute la durée du dîner je me sentis seule et mal aimée, comme s'ils étaient tous trois dans le même camp et moi mise à l'écart.

À deux reprises pendant le séjour de mes parents je dis quelque chose qui les laissa interdits. C'est comme si j'avais lu leurs pensées sans le savoir: Juste avant de les quitter un soir je dis que je comprenais pourquoi, dans le conte de Cendrillon, la jeune fille devait rentrer du bal avant minuit: c'était parce qu'après minuit une jeune femme est fatiguée et risque de trop boire et elle devient laide et sotte.

L'autre remarque était au sujet d'une nouvelle qui s'appelait « La Main de Singe, » qui faisait partie d'un recueil de nouvelles sinistres que j'avais trouvé chez eux. Cette nouvelle m'avait plu et je n'avais jamais trouvé personne à qui en parler. Et subitement, par je ne sais quelle association d'idées, j'eus envie d'en parler avec eux. La nouvelle racontait l'histoire d'un couple qui avait un fils d'une vingtaine d'années. Un jour ce couple rentre en possession d'une amulette, une petite main de singe momifiée, qui a le pouvoir d'exaucer trois vœux. L'homme et la femme font le vœu de recevoir une forte somme d'argent. Le lendemain ils apprennent que leur fils a été victime d'un accident et qu'il est décédé. Les parents sont bénéficiaires de son assurance vie et vont donc recevoir la somme d'argent qu'ils désiraient. Mais la mère ne peut se résoudre à perdre son fils alors elle fait le vœu qu'il revienne à la vie. Mais alors le couple est horrifié à la pensée que leur fils soit vivant mais très mutilé alors ils utilisent leur dernier vœu pour qu'il reste bien mort.

Après que j'eus fini de raconter cette histoire il y eut un instant de silence très pesant mais ce fut seulement après coup que je m'en rendis compte. Sur le moment j'étais d'humeur gaie et je m'attendais à une discusion animée sur l'aspect philosophique du récit, et comme je n'obtenais pas la réaction escomptée je changeai de sujet.

Mes parents me montrèrent des photos de mon frère François dans un cadre bucolique. Mon père dit qu'il avait acheté du terrain dans le Midi de la France où mon frère comptait faire de l'agriculture et de l'élevage. Puis mon père parla de m'acheter un bien immobilier ici à Manhattan. Il y avait un brownstone à vendre à l'angle de la 95ème Rue et Amsterdam Avenue. Il dit qu'il allait se renseigner, et le lendemain il me dit que le vendeur en voulait un million de dollars et que c'était bien trop cher. Ils savaient que je partageais un petit appartement avec un retraité et que je n'avais même pas de chambre individuelle mais cela ne les a pas incités à faire quoi que ce soit pour m'aider vraiment. Je n'avais pas espéré qu'ils me donnent de l'argent et j'avais bien fait car ils sont repartis sans me donner le moindre billet.

Mais avant de repartir ils ont donné à Harry une grosse bouteille de vodka. J'étais à la fois indignée et attristée car quand Harry était saoûl il était ennuyeux, et en plus ce cadeau à quelqu'un qui n'était rien pour moi me donnait l'impression que mes parents appréciaient Harry alors que je ne leur avais jamais parlé de lui. C'était comme s'ils le remerciaient, mais pour quel service?


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