Chapitre 13

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Pendant ma semaine en camping car j'avais tellement entendu l'avertissement sonore de marche arrière que longtemps après le départ de mes parents je pensais à eux chaque fois que je l'entendais. Cette sonnerie parvenait jusqu'au 34ème étage et même atténuée, elle provoquait un réflexe pavlovien et mon coeur se serrait à l'entendre. Mais peu à peu la vie ordinaire reprit son cours. Je me sentais seule surtout le dimanche quand j'allais me promener. Je voyais des couples, des couples avec des enfants, et moi j'étais toujours seule et je ressentais l'absence d'un compagnon, je pensais à Paul et je ne comprenais pas qu'il n'ait pas envie d'être avec moi.

Je prenais des photos pour documenter le lieu et l'époque où je vivais. Il y avait juste à côté de l'immeuble à la nouvelle adresse du cabinet d'avocats, un pawnshop, un prêteur sur gages qui vendait des objets d'occasion à des prix très intéressants. J'étais rentrée pour voir les appareils photo, et j'avais choisi un appareil reflex Pentax 1000. Mais je ne pouvais pas l'acheter en une seule fois alors le patron m'avait proposé le système du lay away grâce auquel on paie en plusieurs fois et on n'emporte l'objet que quand il est complètement payé. Alors pour compenser ma solitude je me transformais en reporter photo, avec la mentalité d'un observateur détaché.

À Hanratty's il y avait un client de mon âge qui s'appelait Bud. Pour une raison inconnue il faisait figure de héros. Chaque fois qu'il venait il était accueilli avec affection et enthousiasme, et pour sa part il s'arrêtait à chacun des clients qu'il connaissait et lui parlait un court instant. Je le saluais moi aussi. Il habitait quelques numéros plus au sud, mais il passait le plus clair de son temps à Key West en Floride. Cela lui donnait une aura spéciale car Key West est l'île la plus au sud dans le petit chapelet d'îles qui prolongent la Floride. C'est tout juste si, de là-bas, on ne voit pas Cuba par temps clair.

Je ne savais pas de quoi vivait Bud, ni ce qu'il faisait là-bas dans ce petit paradis. Mais je le saluais chaleureusement moi aussi quand il s'arrêtait pour me dire bonjour. Il n'avait rien de spécial physiquement, ni très grand ni très beau, et sa voix restait coincée dans son gosier un peu comme les gens qui ont perdu leur larynx. Il avait le teint un peu rougeaud et il portait de petites lunettes cerclées de métal qui lui donnaient un air intelligent mais je ne l'ai jamais entendu dire quoi que ce soit de remarquable. Quand je disais quelquechose de drôle il disait « You're a riot » mais il ne riait pas. J'ai mis longtemps à comprendre ce que cela voulait dire. Un jour il m'a posé une question hors de l'ordinaire et j'ai baissé la tête pour chercher mes mots et quand j'ai voulu répondre j'ai vu qu'il parlait à quelqu'un d'autre plus loin. J'ai compris alors qu'il ne s'intéressait pas vraiment aux gens qu'il saluait.

Je ne lui avais jamais connu de compagne mais un jour il m'annonça qu'il allait se marier. Il m'invita chez lui pour faire connaissance avec sa fiancée. La jeune femme était, parai-il, psychologue. Je suis restée un moment. Je lui ai raconté un rêve où je montais l'escalier d'un phare et par une des petites fenêtres j'avais vu les gros poissons manger les poissons plus petits. Mais elle ne disait pratiquement rien, elle restait assise sur le canapé sans bouger, les mains serrées par ses genoux. Je me demandais ce que Bud lui trouvait car elle avait l'air coincé, pas du tout le style décontracté de Bud. Quand je suis partie Bud m'a donné un petit atlas illustré des végétaux vénéneux et psychoactifs. J'ai trouvé ce geste très bizarre. On aurait dit qu'il avait prévu à l'avance de me donner ce livre, mais cela n'avait aucun rapport avec la présentation de sa fiancée.

Un peu plus tard, fin juin, il m'a annoncé la date du mariage mais il ne m'a pas invitée à la cérémonie, qui aurait lieu à Bethseda Fountain sur le côté est de Central Park, seulement à la fête qui suivait. Elle aurait lieu dans un bar au premier étage sur Broadway, tout près de là. Donc le jour dit j'y suis allée vers 17 heures. On aurait dit que la fête touchait à sa fin car il n'y avait pas grand monde et surtout, les deux mariés n'étaient pas là. Je ne connaissais qu'une ou deux personnes et je me sentais seule et triste. Quelqu'un me prit en photo et quelques jours plus tard à Hanratty's me donna le tirage. Mais jamais je ne vis les photos du mariage proprement dit.

Paul m'annonça qu'il devait passer les mois de juillet et août en Angleterre pour régler des affaires familiales et professionnelles. J'ai compris qu'il ne m'invitait pas à l'accompagner. Il me fit la promesse que nous nous reverrions à son retour alors j'ai été brave et j'ai accepté sans rechigner. Mais cette relation me rendait malheureuse et j'en voulais à Paul et je le lui montrai: le rideau de sa baignoire-douche était en plastique translucide, et un matin alors qu'il prenait sa douche je lui ai fait une peur bleue en m'approchant de lui le bras levé comme dans la fameuse scène du film Psychose mais évidemment je n'avais pas de couteau dans la main. Il a vu ma silhouette floue venir ves lui. Il a bien compris la référence car il m'a cité le film et il avait l'air très secoué!

Une autre fois je lui ai téléphoné pour demander à le voir le soir même et il a dit d'accord. J'avais mes règles et au matin il y avait une grosse tache de sang sur le drap. Il fallait vraiment atteindre une extrémité pour que je fasse quelque chose d'aussi grossier, mais j'y étais forcée par une sorte de compulsion. Je voulais forcer la situation en quelque sorte, car je me sentais prisonnière.

Ou alors j'avais une prémonition inconsciente de violence, de sang, de mort, qui s'exprimait de la sorte.


Depuis quelques mois une jeune Hollandaise était dans le quartier. Je lui donnais une vingtaine d'années, je pensais qu'elle était touriste mais elle restait, alors je me suis dit qu'elle devait être une jeune fille « au pair ». Je l'avais vue plusieurs fois en compagnie d'un groupe que je ne fréquentais pas, et qui comprenait Rhonda, une marchande d'art, une grosse juive plutôt bruyante et quelques latinos suspects y compris Pacho, qui m'avait donné la carte de sécu et Carrillo, le détective de Lofton.

J'avais essayé d'entamer une conversation avec cette jeune femme pour me renseigner. Nous marchions toutes les deux sur Amsterdam Avenue, et comme nous nous étions vues plusieurs fois sans jamais nous parler, à l'instant où nous allions nous croiser je l'avais arrêtée en disant « Oh! Hello! » Je ne savais rien d'elle à part sa nationalité et je me sentais un peu proche d'elle du fait que nos pays d'origine étaient voisins. Elle était blonde aux yeux bleus, les cheveux bouclés comme un angelot, mais elle n'était pas très jolie. C'était à cause de sa bouche qui était laide. Quand je m'étais présentée, lui disant d'abord que j'étais française et que je vivais ici, elle avait eu un petit sursaut et l'air effrayé. Elle n'avait répondu à aucune des questions que je lui posais d'un ton pourtant très amical et je n'avais pas insisté.

Je ne l'avais pas revue pendant un certain temps et maintenant Rhonda, la marchande d'art, m'invitait à une petite soirée d'adieux en son honneur le 26 juillet. La jeune hollandaise ne repartait pas aux Pays Bas, elle allait se marier avec le frère de Rhonda et vivre en Californie!


Un jeune homme qui s'appelait John venait à Hanratty's de temps en temps. C'était un musicien classique. Un organiste plus exactement, affecté à une église dans le borough de Brooklyn. Il jouait beaucoup au tennis aussi. Il était bronzé et cela lui allait bien. Il avait les cheveux bruns bouclés un peu long, les traits fins, les yeux bleu Delft, il était très, trop mignon. Chaque fois qu'il venait au bar nous parlions de musique classique. Aussi je fus surprise qu'il me pose des questions personnelles ce jour-là, début juillet 86, car jamais il n'avait montré d'intérêt particulier pour moi. Et pour comble il me dit qu'il avait une amie qui avait fait un mariage blanc pour obtenir un permis de séjour permanent (la fameuse Green Card), qu'il avait bien réfléchi et qu'il estimait de son devoir d'aider à son tour une étrangère, et il me proposait de m'épouser! Je lui dis que c'était très gentil de sa part et que j'allais réfléchir.

Le 26 juillet il m'invita à aller avec lui le lendemain à la plage de Jones Beach. La soirée d'adieux avait lieu le soir même. J'ai dit d'accord et nous avons pris rendez-vous pour le lendemain matin afin de prendre ensemble le métro puis le train du L.I.R.R., le Long Island Railroad.

Vers 21h30 j'arrive à Hanratty's où avait lieu la petite fête. J'ai vu un groupe assis serré sur la banquette à gauche de l'entrée, et vers le milieu de la salle j'ai reconnu Rhonda et la Hollandaise assise à côté d'un très beau jeune homme. Alors c'était lui, son fiancé? Il ne ressemblait pas du tout à sa soeur, il n'avait pas l'air juif. Il était grand et mince, brun aux yeux bleus. Je n'en revenais pas qu'un homme si beau ait jeté son dévolu sur cette petite femme insignifiante.

Comme il n'y avait plus de place sur la banquette je me suis assise au bar et me suis tournée pour faire face au groupe. Rhonda m'a invitée à commander autant de consommations que je voulais. J'ai pris un gin-tonic. Comme je n'avais pas de voisin je n'ai pu parler à personne et je me suis sentie isolée sur mon tabouret faisant face au groupe. Tout le monde avait l'air de bien s'amuser. Un peu plus tard on a apporté un gâteau couvert de glaçage blanc sur lequel était inscrit en bleu « Adios Toos! » Tout en sirotant mon deuxième gin-tonic je me posais des questions. J'étais très étonnée qu'une jeune femme aussi timide ait pu déclencher une telle affection chez autant de gens et décrocher le gros lot question mariage.

Quand j'eus fini mon verre il était près de 23 heures. J'avais asssez bu, je ne voulais pas me saoûler, même gratuitement, alors j'ai pris congé et suis sortie. J'ai traversé Amsterdam Avenue et ai pris la 96ème Rue, mon itinéraire habituel. Cette rue est à deux sens alors que les autres sont à sens unique. À cette heure elle était vide de piétons mais bien éclairée comme toujours. J'avais fait une centaine de mètres quand un homme est apparu sur le trottoir à environ 200 mètres, marchant dans ma direction. Il n'était pas très grand, vêtu de clair. À mesure que nous nous rapprochions l'un de l'autre je vis qu'il était blond et assez jeune. À dix mètres de distance il fit quelquechose de bizarre avec ses yeux. Au moment où nous nous sommes croisés il a fait un saut de côté et a saisi mon sac, que je portais en bandoulière, et il a commencé à traverser la rue.

J'ai essayé de retenir mon sac en m'agrippant à la bandoulière mais il a tiré fort et elle s'est rompue. J'avais soixante dollars en liquide et je ne voulais pas les perdre. En plus j'étais très en colère, pas seulement pour ce vol mais pour toutes les frustrations accumulées au travail et dans ma vie privée, et j'en avais plus qu'assez. J'ai couru après le voleur. Il traversait la rue en biais vers Amsterdam Avenue. Heureusement, je portais des mocassins à talons plat et j'ai pu courir sans gêne. J'étais à peine cinq mètres derrière lui quand il s'est engouffré dans une voiture qui était à l'arrêt juste avant le carrefour. La voiture a démarré aussitôt et pris l'avenue vers le nord puis la 97ème Rue vers l'ouest.

Comme j'étais tout près de l'avenue moi aussi j'ai continué à courir, pensant que j'aurais peut-être la chance de trouver un taxi, et au carrefour, miracle, un taxi jaune libre qui roulait sur la file de droite arrivait juste à cet instant. J'y montai et je dis au chauffeur « Follow this car. » La voiture du voleur était en train de disparaître au coin de la rue, mais il en avait vu assez. « Follow this car. » Il me semblait avoir déjà entendu cette phrase. Oui! Dans un film de gangsters! J'avais l'impression de vivre dans un film. Ma colère s'était transformée en excitation. J'expliquai au cabbie ce qui venait de se passer, ajoutant que je ne pourrais lui payer la course que si nous récupérions mon sac. Sans perdre un instant il prit la 96ème Rue vers l'ouest, me disant d'un ton assuré que les voleurs allaient prendre le Henry Hudson Parkway. En prenant une rue différente, nous n'alertions pas les voleurs qu'ils étaient suivis. On aurait dit que ce cabbie avait l'habitude.

Arrivés sur le parkway il ne fallut pas longtemps avant que nous voyions l'auto des voleurs. Je la reconnus à sa forme et sa couleur. Il y avait à l'ntérieur une cloison en plexiglass. Alors c'était un gypsy cab. Cette cloison dépolie par l'usage réfléchissait la lumière des phares et rendait le véhicule très facile à repérer. Même s'il y avait cinq voitures entre nous, on pouvait d'un coup d'oeil le retrouver. Nous roulions à la vitesse réglementaire. Au bout de cinq minutes le cabbie me dit qu'ils allaient prendre la sortie à la 138ème Rue. Mais comment les attrapper? Justement, quelques voitures plus haut je vis une voiture de police. Je dis au cabbie de se mettre au niveau pour que je puisse parler aux policiers. Quelques instants plus tard, ma fenêtre en face de la fenêtre du conducteur, je baissai la vitre et fis signe au policier, qui en fit de même. Je lui expliquai ce qui s'était passé et lui montrai l'auto des voleurs. Il me dit qu'il allait s'en occuper et je pus enfin me relaxer un peu, m'appuyer au dossier.

La voiture de police manoeuvra pour se mettre derrière les voleurs avec juste une voiture entre les deux et continua à rouler tranquillement. Comme le cabbie l'avait prédit, les voleurs prirent la sortie de la 138ème Rue. À ce moment la police alluma les gyrophares et fit arrêter la voiture des voleurs par un ordre au haut parleur. Nous les suivîmes sur la bretelle de sortie. Quel instant de triomphe quand je vis la voiture des voleurs arrêtée et les flics derrière!

Je marchai vers les policiers et leur dit que mon sac était un sac blanc à bandoulière, et que la sangle était cassée. L'un d'eux se pencha à l'intérieur de la voiture des voleurs côté passager, en retira mon sac et me le rendit. Je payai le cabbie en lui donnant un gros pourboire, je le remerciai. J'aurais voulu être plus chaleureuse et lui demander ses coordonnées pour pouvoir lui offrir un verre et parler de cette aventure plus tard, mais j'étais stressée et j'étais certaine qu'on se reverrait au procès, et il est reparti travailler sans que les policiers lui demandent quoi que ce soit.

L'un des deux policiers est resté avec les malfaiteurs tandis que l'autre m'a invitée à monter dans sa voiture et nous sommes allés au poste de police de mon quartier, le « 24th Precinct » sur la Centième Rue. Pendant le trajet j'avais le trac car je n'avais pas de pièce d'identité, et pour cause. Peut-être que mon statut de « sans-papier » allait être découvert et j'aurais des ennuis avec l'Immigration. Il m'a invitée à m'asseoir et m'a demandé mes noms et adresse. Je lui ai tendu une de mes cartes de visite, c'était mieux que rien, et de toute façon aux USA on n'est pas obligé de porter sur soi des papiers d'identité, mais je ne le savais pas. Le flic n'a pas bronché, évidemment, et j'étais soulagée! C'était comme si j'étais coupable moi aussi et je venais de berner la police.

il a commencé à prendre ma déposition. Je m'attendais à voir apparaître mes deux voleurs menottés et penauds et les voir en pleine lumière. J'aurais surtout bien aimé voir la gueule du conducteur, mais mon attente a été déçue. Je n'ai rien osé dire car après tout je n'allais pas apprendre aux flics à faire leur boulot. Puis il m'a dit qu'il avait besoin de mon sac. Après toutes les péripéties pour le récupérer j'étais abasourdie qu'on ne me laisse pas le garder, mais il me dit qu'il en avait besoin car c'était une preuve matérielle (« evidence »). J'étais très déçue. C'était ma propriété, et je tenais à ce sac. C'était un beau sac en cuir de marque Carel. Il aurait dû me donner un reçu en échange de ce bien et me donner des instructions pour le récupérer après le procès mais apparemment il y a un vide juridique. Je demandai au policier de me laisser garder au moins le contenu de mon sac et il me tendit une grande enveloppe, après quoi je lui tendis mon sac vide.

Quand ce fut fini il offrit de me raccompagner chez moi. J'étais contente de ne pas avoir à marcher car il était minuit passé et j'étais fatiguée. J'étais en train de me deshabiller quand la sonnette de l'intercom a retenti. C'était la police! Ils avaient oublié de me faire signer ma déposition, ils me l'avaient apportée, c'était indispensable que je la signe. Je leur ai dit de m'attendre en bas, que j'arrivais et je me suis rhabillée. Deux représentants des forces de l'ordre m'attendaient, debout devant la porte. L'un d'eux m'a tendu un papier d'apparence officielle, et sans relire le texte je l'ai signé et suis remontée chez moi. Ensuite il ne s'est rien passé pendant un certain laps de temps.

Le lendemain matin j'ai téléphoné à John comme prévu pour fixer l'heure de notre rendez-vous. J'avais le maillot de bain que mes parents m'avaient acheté, et un porte-documents blanc en vinyl matelassé à fermeture velcro me servit de sac pour l'occasion. Je racontai à John mes aventures nocturnes. Il m'écouta en poussant des ohs et des ahs. Arrivés à Jones Beach nous marchâmes vers l'est d'abord sur le plancher (boardwalk) puis sur le sable pendant un bon moment avant que John ne trouve une place qui lui convienne. Tandis que nous passions les baigneurs qui nous avaient devancés, un chanson de Frank Zappa me vint à l'esprit. Il s'agit de « Gregory Peccary », dans laquelle il parle de hippies qui dansent au son d'un tas de radios qui sont toutes réglées sur une station différente. Car les baigneurs eux aussi, avaient tous une radio et il n'y en avait pas deux qui jouaient la même musique, et en passant cela produisait un effet très curieux. Cela me fit sourire intérieurement. Je ne pense pas que John était familier avec la musique de Frank Zappa et je ne jugeai pas utile de lui faire part de mon observation. Il avait apporté un drap de lit pour qu'on puisse s'étendre sur le sable.

Nous n'avions pas grand chose à nous dire. Il avait beau être mignon je ne le trouvais pas attirant sexuellement. Il valait mieux, d'ailleurs, puisqu'il ne m'avait pas fait l'honneur de me proposer un vrai mariage. Il portait un jeans délavé coupé et effrangé au-dessus du genou. Je ne suis même pas allée mettre les pieds dans l'eau. Je ne voulais pas m'éloigner de mon sac. À une vintaine de mètres, une famille de noirs se mit à prendre des photos de famille, et ils utilisaient le flash. Je trouvai cela très drôle d'utiliser le flash en plein jour mais pour eux, avec leur teint sombre, c'était tout à fait normal, et ils s'en donnaient à coeur joie. À chaque déclic on voyait le petit éclair du flash et j'éclatais de rire. Je montrai ceci à John et lui aussi se mit à rire.

Nous étions là depuis un bon moment quand John alla se baigner. Il ne resta pas longtemps dans l'eau. J'étais étonnée qu'il se baigne dans son jeans car avec toutes les poches c'est long à sécher. En fin d'après midi, quand la plage était déjà presque déserte et le camion du service de Sanitation, suivi d'une nuée de mouettes, vidait les poubelles au loin, John a donné le signal du départ. Un petit vent s'était levé. John me tendit deux coins du drap et il s'écarta pour que nous puissions le plier correctement mais le vent s'en mêlait et je n'avais pas la patience de lutter contre, alors j'ai pris brusquement le drap, l'ai enroulé à la va-vite et l'ai tendu à John en disant « Le voilà, ton drap! » C'est en repartant de la plage que j'ai pris quelques photos.

À la fin de la journée de travail suivante Priscilla, une soit-disant Brésilienne blanche qui n'avait rien de sexy et parlait français avec un accent exaspérant, m'offrit de me raccompagner en voiture avec son boyfriend. Évidemment durant le trajet j'ai parlé du vol de mon sac et comment je l'avais récupéré. Priscilla avait le dos très raide et la tête un peu penchée en arrière comme si elle voulait ne pas rater une miette de mon récit. Ce fut la seule fois où m'offrit un trajet en voiture, et il se trouve que justement j'avais cette histoire toute fraîche à raconter. Avec le recul du temps je pense qu'elle avait pour mission de rapporter ce que j'avais retenu des événements. Les détails dont je n'avais pas encore compris le sens, le fait que les voleurs n'aient pas été conduits au poste de police en ma présence, que les policiers m'aient fait signer une déposition une demie-heure après mon départ du poste alors que j'étais sur le point de me coucher, garantissant que je n'allais pas la lire, je n'en parlai pas.

J'écrivis à mes parents pour leur raconter cette aventure et leur annoncer que John m'avait offert de m'épouser. J'ajoutai que cette générosité était peut-être due à l'influence de la musique sacrée. Je m'attendais à recevoir assez rapidement une réponse de ma mère m félicitant pour mon exploit mais ce fut seulement environ deux mois plus tard qu'elle me répondit sans faire de commentaire autre que les épreuves que nous traversons sont des occasions de se dépasser. Il me semblait que j'avais accompli un acte héroïque qui fut couronné de succès, digne d'une séquence de suspense dans un film, mais je ne reçus jamais le moindre compliment!


J'avais appris que Jorge, le pianiste, souffrait d'un lymphome. Carlos disait que c'était la viande grillée, une spécialité argentine dont Jorge raffolait, qui en était la cause. La dernière fois que je l'avais vu il m'avait vidée sans ménagement d'une séance d'enregistrement où je chantais avec le choeur. Je m'y étais glissée de mon propre chef et je chantais une troisième voix mais cela ne lui avait pas plu. Et maintenant, alors que j'étais assise sur un rebord en face de Hanratty's, je le vis venir vers moi. Il portait toujours la veste mastic de Saint Laurent que je lui avais offerte trois ans plus tôt. Il avait beaucoup maigri. Il m'a dit qu'il suivait un traitement, et je vis que sa langue était toute bleue. Il avait dû annuler des engagements, il ne jouait plus beaucoup en public. Je lui ai dit que le rire avait des vertus curatives et lui proposai d'écouter des comiques. Il y en avait un, Alvares Guedez, un Cubain, qui était vraiment drôle. Il avait un sketch désopilant au sujet d'un perroquet bilingue (« una cotorra bilingüe ».

La dernière fois que je vis Jorge c'était dans un studio d'enregistrement. Il était squelettique et très pâle. Il était au piano mais il n'avait plus beaucoup de force. C'était une bonne nouvelle pour le jeune Michel Camillo qui guettait sa chance, impatient de le remplacer. Camillo était un Dominicain. Il avait une formation classique et une technique impressionnante, mais peu d'imagination pour improviser.

De mon côté j'avais essayé de travailler avec un pianiste. D'abord un pianiste qui habitait près de chez moi avec qui je chantai des chansons de Kurt Weil. Il travaillait dans un hôtel où il jouait de la musique d'ambiance. Il fut tout fier un jour de m'annoncer qu'il avait une petite amie et cela mit fin à notre relation. Je demandai à une habituée de Hanratty's qui travaillait à une salle de spectacle proche nommée Symphony Space, si elle pouvait m'aider à accéder à un piano. C'était une jolie brune d'humeur enjouée, de bonne compagnie pour faire la fête. J'étais venue la voir à son lieu de travail, elle était au guichet. Elle eut l'air effrayé par ma question et sans réfléchir me répondit que ce n'était pas possible. J'avais aussi vu une annonce pour la vente d'un piano droit restauré avec des touches d'origine en ivoire véritable, pour la somme dérisoire de 350 dollars. J'étais allée le voir, je l'avais essayé, il me plaisait, le vendeur était conciliant mais Harry ne voulut pas de cet instrument chez lui. Ensuite je fis un essai de chant avec un pianiste qu'on m'avait recommandé, mais qui n'avait pas du tout l'attitude que j'attendais car il se comporta comme un syndicaliste, surveillant sa montre pour ne pas dépasser d'une minute l'heure pour laquelle je le payais. Il joua la partition note pour note sans y mettre la moindre émotion et sans le moindre plaisir. Ce n'était vraiment pas le genre de relation musicale que je cherchais et je restai sur la touche.

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