Chapitre 14

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Début août Carlos jouait dans un concert « Musicruise ». C'était un concert qui avait lieu à bord d'un bateau et se déroulait tandis que le bateau remontait jusqu'à la pointe nord de Manhattan faisait demi tour, descendait l'Hudson jusqu'à la Statue de la Liberté et remontait jusqu'à son point de départ. Cette série de concerts qui n'avait lieu qu'en été remportait un beau succès.

Avec Carlos nous arrivâmes au bateau vers 18 heures. Sur le pont se trouvait un homme assez beau, grand, mince et grisonnant. Carlos fit les présentations. L'homme s'appelait Martin Cohen. C'était le fabricant d'nstruments de la marque Latin Percussions. Debout sur le pont nous eûmes une petite conversation au cours de laquelle il lâcha qu'il avait arrêté de prendre de la cocaïne quand il avait réalisé qu'il n'arriverait jamais à rien tant qu'il se droguait. Cette remarque me fit réfléchir et j'eus honte de ma faiblesse. Elle resta gravée dans ma mémoire et désormais, chaque fois que je prenais de la cocaïne ou fumais un joint, elle me revenait en mémoire. Il faudrait que j'arrête un jour, c'était certain, mais je ne m'en sentais pas encore la force.

Carlos et moi avons laissé Martin et sommes rentrés en cabine. Ce bateau devait être un ferry qui reliait Manhattan et le New Jersey en face, car l'espace intérieur avait l'air intact, très vaste et dégagé comme pour contenir une foule debout avec, sous le plafond, des lattes de bois assez espacées sur lesquelles étaient rangés des gilets de sauvetage. Charlie Palmieri au piano était en conciliabule avec le clarinettiste cubain Paquito d'Rivera, tandis que le flutiste Dave Valentin et le batteur Steve Berrios se préparaient mentalement. Carlos installa ses quatre congas, les accorda au La du piano (sol, si bémol, do, fa) et quand tout fut au point il y eut des échanges de nouvelles et des boutades.

Puis la nuit tomba, le public arriva, remplissant la cabine et le pont, le bateau largua les amarres et le concert commença. Je restai à l'intérieur et pris des photos du concert. Sur le pont, dans l'obscurité, la foule était dense et se pressait contre les fenêtres pour voir le spectacle. Personne ne tomba à l'eau et aucun cadavre flottant ne fut signalé le lendemain mais je crois que si j'avais voulu bavarder davantage avec Martin Cohen avant l'arrivée du public et étais partie à sa recherche, il me serait arrivé malheur. Ce n'était pas une idée consciente, c'est juste que j'étais prudente, toujours consciente de ma vulnérabilité.

Le 12 août je démissionnai sans préavis. J'avais compris que Me Kleefield ne ferait jamais les démarches pour que j'obtienne un permis de séjour car je lui coûtais moins cher en travaillant au noir. Donc je perdais mon temps en restant avec lui. De plus il m'agaçait et je me sentais exploitée. Sitôt informé de ma démission, il fit enlever de mon bureau tous les dossiers en cours et il réclama la machine à écrire qu'il m'avait prêtée.

Quelques jours plus tard ma soeur Sophie m'annonça son arrivée imminente à New York. Pour notre première rencontre nous décidâmes que je l'attendrais à la sortie du métro près de chez moi et au jour et à l'heure dite je me mis à mon poste. Elle ne tarda pas à apparaître mais je fus consternée de voir qu'elle portait un « tube top », un haut en jersey sans bretelles. C'était impensable à New York de prendre le métro dans cette tenue. N'importe quel excité aurait pu lui exposer les seins, il suffisait de tirer vers le bas par derrière. C'était un mauvais départ. Elle était très gaie. Elle me dit qu'elle résidait chez son amie Christiane Mugnier. J'étais abasourdie. Nous étions toutes trois pensionnaires à Chambéry de 1966 à 1969 et c'est là que je l'avais connue. Et maintenant elle habitait à New York! Son mari travaillait aux Nations Unies et ils habitaient sur Roosevelt Island, une île sur l'East River qu'on atteignait en prenant un téléphérique.

Christiane avait très peu changé: elle avait toujours la même coiffure lisse, la même longueur de cheveux, la raie au même endroit, elle était toujours placide, un peu lente et nous n'avions pas grand chose à nous dire. Je me demandai ce qu'elle pensait de moi, si elle me trouvait changée mais en fait peu m'importait son opinion. Comme j'étais sans emploi je n'étais pas très à l'aise. Je n'avais aucune raison de me vanter. J'étais plutôt à l'affut de la moindre chance de travailler.

Dorénavant Sophie me donna toujours rendez-vous sur l'East Side, ce qui m'obligeait d'une part à acheter des jetons de métro, d'autre part à prendre une ou deux correspondences. J'aurais préféré qu'on se rencontre dans mon quartier, ainsi j'aurais pu économiser les frais de transport.

Un après-midi elle me donna rendez-vous dans le quartier d'Union Square à la terrasse d'un bar. Elle était accompagnée d'un homme de type persan, aux cheveux noirs et très velu. Je fus scandalisée par le comportement de ma soeur devant cet homme car elle faisait constamment des gestes de séduction. elle tripotait sans arrêt les bretelles de sa camisole comme si elle ébauchait un strip tease. L'homme pendant ce temps ne disait rien et n'avait pas l'air très intéressé. On aurait dit qu'elle m'avait fait venir dans le seul but de me faire envie de cet homme qu'elle avait choisi en fonction non pas de ses propres goûts mais des goûts qu'elle me prêtait erronément, car comme je l'ai dit ce n'est pas la vue du pelage qui m'excite, c'est la sensation contre ma peau.

Plus tard je lui demandai de me parler de cet homme, comment elle l'avait rencontré, je lui demandai si c'était son amant et s'ils avaient des projets en commun. Elle me dit qu'elle avait effectivement couché avec lui et que même si les chances de se revoir après son retour en France étaient très minces, elle rêvait quand même d'un futur avec lui. Décidément, elle et moi n'étions pas sur la même longueur d'ondes. À New York on entendait parler tous les jours du SIDA dans les médias, le New York Times nous rabâchait dans presque tous ses numéros « HIV, the virus that causes AIDS..sexually transmitted... » et ma soeur se comportait comme si le risque n'existait pas.

Elle m'invita un soir à la joindre avec ses amis dans une pizzeria de l'East Side. J'avais apporté un exemplaire de mon c.v. et pendant le repas je me demandai à qui j'allais bien pouvoir le fourguer. Travailler aux Nations Unies ne me tentait pas vraiment. Et des personnes bilingues ou trilingues, il y en avait des milliers dans la ville. Je n'avais aucun diplôme d'enseignement supérieur, rien de spécial à mettre en avant, c'était déprimant. Finalement au moment de repartir je glissai le c.v. à l'un des hommes qui le prit par politesse. Je savais qu'il n'y avait rien à en attendre.

Quelques jours plus tard Sophie voulut me présenter à une amie. Ma parole, elle connaissait un monde fou à New York! Cette jeune femme travaillait pour un négociant en vin. Plus tard Sophie me dit qu'il y avait une position de secrétaire disponible dans cette boîte, et je répondis: « Travailler dans le PINARD? Pas question! »

Le dernier jour avant son départ elle avait encore des dollars à dépenser et elle choisit de s'acheter des vêtements. De nombreuses marques étrangères essayaient de s'implanter sur Madison Avenue mais la plupart devaient fermer boutique après avoir échoué dans leur tentative. Sophie choisit une de ces boutiques dont la gamme de vêtements tout-coton avait des couleurs peu attrayantes, rien que des pastels, avec une touche de gris qui leur donnait l'air sale, et des modèles très quelconques.

Je lui proposai une paire de chaussures que j'avais achetée en solde un an plus tôt et qui était trop étroite pour moi. Je savais que Sophie avait le pied étroit, et en effet les chaussures lui allaient parfaitement. C'était un modèle à talon plat de type « cycliste », tout cuir, de fabrication italienne. Le prix original était 120 dollars, je l'avais payée 60, et si Sophie avait pu me payer ce prix cela m'aurait grandement aidée, mais elle m'en offrit 20 et elle n'en démordit pas. Je refusai de lui vendre les chaussures à ce prix. On aurait dit qu'elle voulait profiter de ma misère pour m'extorquer mon bien pour une bouchée de pain, alors qu'elle aurait pu faire preuve de gentillesse et de délicatesse, et m'acheter ces chaussures pour m'aider financièrement sans me faire l'aumône.

Avec le recul du temps il me semble qu'elle avait voulu me rendre envieuse d'elle car certainement elle était envieuse de moi. Elle avait voulu me prouver qu'elle aussi était sexy et qu'elle pouvait séduire un type velu. Elle avait fait son numéro avec ses bretelles pour me montrer qu'elle aussi, elle pouvait faire du strip tease et être séductrice. Elle ne m'avait présenté ses amis et ses relations que pour se faire valoir et m'impressionner, car aucun de ses amis ne m'adressa jamais la parole.

Je fus soulagée de son départ. Je me retrouvai livrée entièrement à mon souci majeur: trouver du travail. Mais plus le temps passait, plus mes ressources s'amenuisaient, moins j'avais d'espoir. Un matin j'étais assise au soleil sur les marches d'un brownstone de la 95ème Rue au carrefour de Columbus Avenue. Il y avait à l'angle un café yuppie. Pour le prix du petit déjeuner on pouvait se payer un repas entier dans un restaurant du quartier. Je vis que John, mon prétendant, était assis en terrasse avec une jeune femme qui avait l'air de venir de Californie. Elle était bronzée du visage jusqu'aux orteils, les dents étincelantes, les cheveux blonds avec des mèches claires et des mèches plus sombres. Elle pétait la santé et le bonheur et ce fut mon tour d'être envieuse car je me comparai à elle et je n'étais pas à la hauteur.

Le lendemain je téléphonai à John et lui demandai si sa proposition de mariage tenait toujours. Il me dit que oui et le 12 septembre nous fûmes mariés à City Hall « en bas de la ville ». Mon témoin était une cliente française de Me Kleefield que j'avais aidée à obtenir son permis de séjour, et avec qui je sortais de temps en temps pour boire un verre ou aller au cinéma.

Je remplis immédiatement les formulaires pour faire la demande de permis de séjour. Je revins voir Me Kleefield pour lui demander de faire enregistrer les papiers et tamponner mon passeport pour que j'aie le droit de travailler. Otto Loyola, l'employé qui faisait les démarches au bureau d'immigration, me félicita chaleureusement et me souhaita bien du bonheur quand je lui dis que je m'étais mariée. Je résistai l'envie de lui dire que c'était un mariage blanc et qu'il pouvait économiser ses vœux.

Maintenant que j'avais le droit de travailler, cela allait être plus facile de trouver du travail. Je visitai plusieurs agences d'emploi dans le secteur du secrétariat, pour trouver un poste stable et aussi pour faire de l'interim. Kelly Services pour qui j'avais beaucoup travaillé à Paris, avait aussi des agences a New York. Cela me fit drôle d'entrer dans un de ces bureaux et de m'inscrire. Je n'aurais jamais imaginé pousser à nouveau la porte d'une de ces agences. Je n'étais pas venue à New York pour ça!

Je téléphonai à Paul et il me donna rendez-vous le dimanche suivant. Il me dit qu'il avait une amie anglaise de passage à New York et me demanda si cela me dérangeait qu'il vienne avec elle. Je dis que non. Nous avons fait une promenade dans Central Park tous les trois. Elle était beaucoup plus âgée que moi et pas très jolie. Je n'ai pas ressenti de jalousie. Je portais un ensemble en jersey blanc dont la jupe formait des godets à mi-mollet. J'avais plusieurs vêtements blancs car le blanc, salissant, ne se vendait pas très bien et se retrouvait au rayon des soldes, et c'est là que je me fournissais.

La présence de l'amie de Paul m'empêcha de lui parler librement. Au début de notre relation il m'avait offert de l'argent, m'encourageant à ne pas être trop fière, et j'avais refusé car j'avais un travail et n'étais pas dans le besoin immédiat. Mais maintenant c'était différent. Je voulais lui demander de m'aider mais je n'en trouvai pas l'occasion. Nous entrâmes dans un bar et assis au comptoir, Paul renversa sa bière qui se déversa sur ma jupe blanche. « Oh! Sorry! » Heureusement il faisait chaud et ma jupe sécha très rapidement, laissant une tache à peine visible. Nous nous quittâmes sans que j'aie pu demander à Paul de m'aider financièrement alors il fallait que je le revoie rapidement.

Le dimanche suivant dans l'après-midi il m'offrit un verre dans un bar chic. C'est là que je fis un effort surhumain pour lui dire que j'étais sans le sous et lui demander de me donner de l'argent. Nous étions assis au comptoir. Il me répondit d'un ton brusque: « You're only interested in my money! » et il tourna les talons et s'en alla rapidement, il sortit du bar, me laissant plantée là, abasourdie. Le barman jouait de sa lavette comme s'il n'avait rien entendu. Je rentrai chez moi dans un état second. Non seulement j'étais sans le sou, je venais de perdre l'homme que j'aimais en recevant de lui un affront impardonnable.

Le lendemain Kelly Services m'envoya en mission chez Cunard, la compagnie de croisières. Mon poste de travail était proche des autres, dans un grand espace sans cloison. Les secrétaires prenaient leur petit déjeuner ensemble, un délicieux arôme de café remplissait l'air, et je vis l'une d'elles ouvrir une grande boîte et sortir des donuts de toutes les variétés presque sous mon nez mais personne ne m'invita et je restai sur ma faim. De grosses larmes commencèrent à couler de mes yeux mais je continuai à travailler en silence comme si de rien n'était.

Pendant plusieurs jours je pleurai ainsi, la vision brouillée par les larmes mais je continuai à travailler et enfin, les larmes cessèrent. Je fus envoyée en mission dans une grosse boîte d'architecture et travaux publics. Je sentis dès mon entrée dans les bureaux l'hostilité des secrétaires. Sur le bureau auquel j'étais assise se trouvait une lettre personnelle adressée à un homme par un autre homme. La lettre disait que l'auteur souffrait d'un cancer et qu'on lui avait coupé la langue. Cette lettre n'avait aucune raison d'être ici. Elle aurait dû être en possession de son destinataire. Je ne pouvais m'empêcher d'y jeter les yeux de temps en temps. C'était tellement horrible d'avoir un cancer et d'avoir la langue coupée!

J'étais tellement affamée que je grignotai des saltines qui s'empilaient dans le tiroir du bas. Ce sont de petits biscuits salés emballés par deux sous cellophane, qui accompagnent les soupes à emporter. Ma voisine le remarqua et fit un scandale, me traitant de voleuse. Au lieu d'admettre que je crevais de faim, ce qui lui aurait peut-être coupé le caquet, je me défendis en disant que je ne nuisais en rien à personne étant donné que ces biscuits étaient en surplus et inutilisés. J'allai voir le chef de service. Je lui dis que j'avais remarqué dès mon arrivée que cette femme m'avait prise en grippe et qu'elle avait continuellement agi de façon hostile envers moi. Il me répondit qu'il n'y pouvait rien. Ma mission fut terminée.

À Hanratty's il y avait presque toujours un gentleman qui m'offrait un verre ou deux, et je me demandais pourquoi ces messieurs ne m'offraient jamais à manger. Après tout c'était l'heure du dîner. Y avait-il un tabou contre cela? Ils voulaient bien étancher ma soif alors pourquoi pas me rassasier du même coup s'ils avaient tellement à cœur que je me sente bien? Cela ne coûtait pas tellement plus cher. Une jeune femme qui fréquentait les lieux me suggéra d'utiliser le « five-fingers discount » Je n'en avais jamais entendu parler. Elle m'expliqua que c'était le fait de ne pas payer ce qu'on consommait. Je ne me souviens pas d'avoir suivi son conseil.

Ma mission suivante était proche de chez moi, dans le quartier de Lincoln Center, à la « Blood Bank », la Banque du Sang. Mon chef était de race indienne. Sa peau était sombre comme celle des noirs mais ses cheveux étaient ondulés et il ne parlait pas comme les noirs. Je pense qu'il était Guyanais ou d'une île des Caraïbes. Du temps de l'empire britannique des millions d'Indiens avaient été immigrés de force en Guyane brittannique pour travailler dans les mines ou dans les champs. Après l'Indépendence certains s'étaient éparpillés dans les îles voisines. Rares étaient ceux qui avaient conservé leur religion et ses signes extérieurs. Ils avaient adopté les us et coutumes de la civilisation dominante et à part leur race, ils ne présentaient aucun signe distinctif, contrairement aux Indiens venus d'Inde qui portaient souvent le costume traditionnel et le turban et parlaient avec un accent très prononcé.

Cet homme était directeur des relations extérieures. Sa fonction était de convaincre ses cibles, des entreprises privées, d'organiser des collectes de sang auprès des employés. Mon rôle était donc de taper des lettres de demandes de rendez-vous, des lettres de suivi, des comptes-rendus de réunions et des rapports chiffrés. Il était très sec dans ses rapports avec moi; pas souriant du tout, jamais un mot aimable. Les autres secrétaires avec qui je partageais le grand espace faiblement éclairé avaient l'air de rebuts dont personne ne voulait. Elles étaient toutes laides, avec un corps disgracieux et des vêtements bas-de-gamme. L'endroit était très déprimant.

Je travaillais là depuis quelques semaines quand une femme de l'agence Kent chez qui j'étais enregistrée pour trouver un emploi fixe, me proposa une mission d'interim. Je dis que j'étais déjà en mission mais elle insista qu'elle était désespérée, elle recherchait une secrétaire qui parle français couramment et les horaires étaient flexibles. Elle me passa à sa collègue qui s'occupait d'interim. Le travail consistait à taper du texte en français sur un ordinateur. Je dis que je ne savais pas m'en servir. Elle répondit que cela ne faisait rien, ce n'était pas très compliqué et on me montrerait. Je pouvais travailler aux heures qui me convenaient, il n'y avait pas un nombre d'heures de présence minimum par jour.

Dans ce cas, je pouvais garder mon emploi présent et travailler aussi en soirée. Je lui dis que j'étais intéressée et elle me donna l'adresse de son client. C'était Sullivan & Cromwell, un grand cabinet d'avocats situé à 2, Water Street à la pointe sud de Manhattan.

L'immeuble était une grande tour couverte de verre gris foncé. Je signai un registre à la réception et montai à l'étage indiqué. Une française habillée bon chic-bon genre m'attendait à l'arrivée de l'ascenseur. Elle était avocate et s'occupait des affaires franco-américaines. Tandis que nous marchions dans les couloirs de la firme, où des portraits d'avocats célèbres espacés tous les cinq mètres et des boiseries annonçaient l'ancienneté et la richesse de la firme, elle m'expliqua que je devais transcrire des bandes sonores en français. Elle me conduisit au pool où travaillaient dans un silence presque total une vingtaine d'hommes et de femmes d'âges et de conditions diverses. Quand je fus assise à un ordinateur, elle m'apporta un dictaphone et l'installa. C'était un dictaphone professionnel avec un pédale, un casque et un adaptateur pour la lecture des micro-cassettes. Elle me montra le fonctionnement de l'appareil puis elle fit venir une jeune femme qui quitta son poste de travail pour me montrer comment me servir de l'ordinateur, puis me voyant en bonnes mains, l'avocate s'en alla.

L'écran était en position « portrait ». On pouvait voir une page entière du texte, qui s'affichait en blanc sur fond gris foncé. La souris n'avait pas encore été inventée et les programmes fonctionnaient sous DOS. On naviguait dans le document au moyen des touches fléchées, de raccourcis-clavier et on faisait d'autres tâches avec le programme d'édition WordPerfect 5.1. Je pris goût immédiatement pour cette nouvelle façon d'écrire et au fil du temps je découvris avec joie et émerveillement certaines possibilités qu'offrait le traitement de texte sur ordinateur.

On avait le droit de faire une pause de 15 minutes toutes les heures et un coin café mettait gratuitement le breuvage à la disposition du personnel. Chaque employé du pool travaillait à son rythme, selon son propre emploi du temps. La plupart avait une autre occupation, étudiant ou artiste, et avait besoin de ce travail pour assurer un revenu.

Ce que je transcrivais était une traduction orale d'un texte en anglais qui expliquait ce qu'était la S. E. C., la Securities and Exchange Commission. J'ai commencé par transcrire scrupuleusement chaque mot prononcé par cette voix d'homme. Le débit était assez lent, la prononciation précise, aucun problème de ce côté. Mais après une période de mise à niveau je commençai à trouver agaçante la façon de traduire de l'orateur. Tout d'abord, il prononçait la S. E. C. à l'anglaise, c'est-à-dire que ce que j'entendais, c'était « la Essi si » alors que s'il avait dit « la SEC » —sec comme le saucisson— j'aurais compris et il aurait économisé deux syllabes à chaque répétition.

Il y avait aussi des maladresses dans la traduction, inévitables quand on traduit oralement un texte écrit, à moins d'être un interprète chevronné. Donc pour éviter de taper du texte inutile et des phrases alambiquées qui auraient bénéficié d'un remaniement, j'ai commencé à apporter au texte oral des modifications discrètes d'abord, puis je me suis enhardie et avant de taper le texte j'écoutais une phrase entière, puis je la remaniais mentalement et frappais le texte que j'avais élaboré. Tout ceci se déroula sur une période d'environ deux mois.

Je partais à 23H30 et le lendemain matin à 9 heures j'étais à pied d'œuvre à la Banque du Sang. Là aussi je commençais à perdre patience. J'en avais assez de n'entendre parler que de sang. Les courriers qui me passaient entre les mains ne parlaient que de ça et curieusement, les compagnies que mon chef ciblait étaient presque toutes des industries de l'armement: Martin Marietta, Raytheon, Lockheed... « Décidément, » pensais-je, « quand ils ne versent pas le sang sauvagement avec leurs armes, ils le collectent de façon civilisée auprès de leurs employés, mais c'est toujours du sang. On dirait qu'ils ont une addiction au sang humain. » Ce qui devait arriver arriva: un jour que mon chef me parlait, je lui dis «... En fait, vous êtes comme un gros vampire! » et quelques jours plus tard ma mission d'interim prit fin. J'étais soulagée à vrai dire. Le seul avantage de cette mission c'était le court temps de transport, amplement neutralisé par les désagréments du travail proprement dit. Dorénavant je pouvais travailler à temps complet chez Sullivan & Cromwell. Profitant de la flexibilité des horaires, j'arrivais en début d'après-midi et je repartais vers deux heures du matin.

J'appris que je pouvais prendre une pause aussi longue que je le désirais, je n'avais qu'à signer le registre à mon départ et à mon retour. J'avais grand besoin de me changer les idées après plusieurs heures de frappe en intimité avec la SEC. C'était l'automne, il faisait nuit mais le quartier de la finance n'était pas complètement endormi. On sait bien que l'argent ne dort pas et quand la bourse de New York est fermée, celle de Tokyo bat son plein. Je marchais à la découverte du quartier, le long de Broadway à sa naissance, là où les numéros n'ont que deux chiffres. Un bar était ouvert. Par la fenêtre je vis que le comptoir était pris d'assaut par une foule de jeunes gens en chemise qui portaient tous des bretelles larges et un noeud papillon. C'était la mode du moment selon « GQ (Gentleman's Quarterly) », Vogue Homme ou « Esquire ». Le visage d'un de ces jeunes gens m'est resté en mémoire. Il faisait face à la fenêtre d'où je regardais la scène. Il était hilare et avait l'air surexcité comme s'il était bourré de cocaïne.

Il faut dire que le « NASDAQ » à cette époque atteignait des niveaux grisants. Jour après jour la finance faisait la une des journaux comme si tout le monde possédait des actions en bourse. Jour après jour elle parlait de « mergers and acquisitions », de « hostile take-overs », de leveraged buy-outs » et de « greenmail ». Des magazines grand-public spécialisés dans la finance et la création d'entreprise se disputaient la devanture des marchands de journaux: « Money », « Inc. » Un jour j'entendis deux femmes qui marchaient dans la rue parler de « net worth », la valeur nette des actifs, déduction faite des dettes de crédit. La prospérité était là pour certains, mais c'était une prospérité factice, elle n'existait que sur le papier ou plutôt, sur les écrans d'ordinateur. Certes, quand une compagnie en rachetait une autre, cela faisait monter la cote de ses actions en bourse et grâce à cette hausse elle pouvait emprunter davantage, pour acheter une autre compagnie ou lui extorquer un paiement pour abandonner ses efforts de rachat. Mais il fallait rembourser les emprunts et si la productivité ne suivait pas —ce qui était souvent le cas car la réorganisation était toujours périlleuse— la banque avalait tout. Entre temps, les employés des entreprises qui avaient fusionné tremblaient d'angoisse à la pensée de recevoir une pink slip, un avis de licenciement. Quand les licenciements étaient nombreux on parlait d'un blood bath. Les actionnaires avertis qui sentaient venir la catastrophe avaient le temps de vendre leurs actions avant que le cours du titre ne s'effondre, ou pariaient à la baisse (« short selling »). Il y avait aussi de gros scandales, des délits d'initiés (« insider trading ») et des entourloupes. L'« arbitrageur » Ivan Boesky et Michael Milken étaient les méchants célèbres du moment. C'était des criminels en col blanc mais leur visage sur les photos n'était pas plus sympathique que celui des criminels violents, et on apprenait que leur travail dans la finance était inutile et mis à part le gain financier, étonamment dépourvu d'intérêt.

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