Chapitre 15

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Au détour d'une petite rue je trouvai un autre bar beaucoup plus calme, moderne, confortable et quasiment désert. Je m'assis au comptoir, commandai un whisky on the rocks, le savourai sans me presser puis retournai travailler. J'y revins tous les soirs pendant ma pause et fis connaissance avec deux hommes qui étaient toujours ensemble. Eux ne portaient pas l'attirail du parfait trader, ils portaient des vêtements ordinaires: l'un portait un imper beige, l'autre un anorak. Ils se dirigèrent vers moi, me demandèrent s'ils pouvaient s'asseoir à côté de moi. Nous nous présentâmes. Je leur dis ce que je faisais et exprimai mon enthousiasme pour le traitement de texte par ordinateur. Je n'étais pas curieuse à leur égard car ni l'un ni l'autre n'était mon type.

Chez Sullivan & Cromwell les choses se gâtaient. L'avocate me dit qu'elle avait remarqué que je ne frappais pas mot pour mot ce qui était enregistré et elle me demanda de respecter scrupuleusement le texte. J'acceptai mais c'était plus fort que moi, je continuai à améliorer la traduction. L'avocat qui faisait l'enregistrement, un français jeune, un peu falot nommé Janoray, vint me voir lui aussi et me demanda la même chose, et je dis d'accord mais n'en fis rien. À vrai dire j'avais perdu tout respect pour mes deux compatriotes. Je trouvais le travail stupide et inutile, j'étais déçue, moi qui avais eu entre les mains des informations confidentielles chez Me Kleefield, qu'on ne me donne à faire que du travail aussi anodin. J'étais déçue qu'une firme aussi prestigieuse n'ait rien de mieux à offrir à une intérimaire et je ne pouvais me contenter de suivre des ordres si les ordres me paraissaient ineptes. Ma mission fut terminée. Bye bye Financial District. Quelques années plus tard j'appris que la firme de Sullivan & Cromwell avait été mêlée à des affaires politico-financières sordides et qu'en cas de besoin elle servait de prête-nom à la C.I.A. D'ailleurs les fondateurs de l'agence de renseignement, les frères Dulles, étaient employés par la firme au moment de la fondation de l'O.S.S., ancêtre de la C.I.A.

J'étais à nouveau sans travail mais Pacho, le métis salvadorien qui m'avait donné la carte de Sécurité Sociale, me dit que Lofton Holder avait entendu parler d'une position vacante d'interprète à la cour du Bronx. J'appelai la personne à contacter et fus embauchée en tant que « per diem », payée à la journée. Maintenant je travaillais de 9 heures à 17 heures dans cette grande bâtisse cubique sur le Grand Concourse, et quand je prenais le métro, au lieu de me diriger vers le sud je me dirigeais vers le nord. Je faisais office d'interprète en espagnol et en français au tribunal des mineurs. La plupart d'entre eux ne parlait pas un mot d'anglais et parlait un espagnol empreint d'expressions argotiques avec un accent local qui variait beaucoup suivant leur pays ou leur état d'origine, ce qui compliquait ma tâche. Mais tous suppliaient le juge de ne pas les envoyer dans une certaine maison de redressement: « No Spofford, por favor! No Spofford! »

Le premier jour on me montra la salle où les interprètes attendaient d'être appelés. Ma place était au grand et seul bureau, entièrement vide à part le téléphone par lequel nous étions appelés. C'était donc toujours moi qui décrochais le téléphone quand il sonnait. Mes collègues étaient au nombre de trois ou quatre, parmi lesquels une femme d'une soixantaine d'années d'apparence très soignée, et un homme d'une trentaine d'années assez petit qui apparemment me prit en affection. Tous deux étaient hispaniques mais ils pouvaient passer pour des anglos car ils avaient le teint blanc. Pour m'initier j'accompagnai un interprète en salle d'audience. Il y avait des échanges entre les avocats des deux parties et le juge que je devais interpréter en espagnol pour mon client alors que je n'y comprenais rien moi-même et aucun de mes collègues n'était là pour me fournir des explications. L'avocat qui représentait l'état se présentait toujours comme « corporation counsel ». Comment disait-on cela en espagnol? L'état était-il donc une corporation? Mais ce qui comptait le plus, traduire en anglais le témoignage du jeune délinquent, et en espagnol les questions de l'avocat, je pouvais le faire.

Ce qui est curieux, c'est que nous n'étions jamais assis devant le juge, à la table de la défense avec l'avocat de l'accusé. En fait pas une seule fois je n'ai eu affaire à l'avocat qui représentait les jeunes à qui je servais d'interprète, mais j'ignorais tout du système judiciaire et je ne connaissais rien à la procédure. Je cherchais juste à traduire dans les deux langues, cela me demandait une concentration considérable et il ne me restait pas d'énergie intellectuelle pour me poser des questions. Même si je trouvais certains détails inattendus et surprenants, que pouvais-je penser d'autre que mon ignorance était la cause de mon étonnement? J'avais eu tort, voilà tout, de penser que l'accusé devait normalement être assis à côté de son avocat à la table au premier rang, en face du juge.

Je me souviens notamment d'un cas où j'étais assise avec mon accusé tout près d'une porte de côté et que la salle d'audience était si vaste que j'avais peine à entendre ce qui se disait entre les avocats des parties et le juge, et que je devais presque crier pour que ma voix leur soit audible. C'est grâce à ce souvenir précis que j'ai pu, longtemps après, réaliser que tout cet épisode où j'étais interprète était une mise en scène et que tout le personnel, y compris les juges qui siégeaient dans ces salles d'audience, avaient été complices de la supercherie, de même que mes collègues et le chef du personnel qui m'avait embauchée.

Pendant l'heure du déjeuner j'explorais les environs. Un quartier entier de brownstones avait été ravagé par le feu. J'avais entendu parler de ces propriétaires qui incendiaient leurs immeubles pour les rendre inhabitables, et qui attendaient des conditions plus favorables pour re-bâtir à neuf avec des loyers libres. La vue de ce quartier mort était très affligeante. On voyait par endroits que la maçonnerie était encore bonne et qu'il aurait suffi d'une rénovation pour rendre ces biens habitables à nouveau, alors que la ville était en permanence en déficit de logements abordables. Bien sûr le Bronx était connu pour son taux élevé de criminalité, mais ce n'était pas toujours la faute des petites gens, des noirs, des Latinos. Les propriétaires de ces maisons n'étaient certainement pas des petites gens.

Après une dure journée de travail je m'asseyais au bar d'Hanratty's et laissais la tension se relâcher. Je parlais souvent musique avec Herb, un homme d'un certain âge d'apparence un peu négligée, car il connaissait tous les airs dont j'apprenais les paroles. Avant d'être des standards du jazz, ces morceaux composés par Irving Berlin, Ira et George Gerschwin, Oscar et Hammerstein etc. étaient des airs célèbres de comédies musicales. Et c'est parce que tout le monde, y compris les jazzmen, les connaissait par coeur qu'ils les jouaient d'oreille à leur manière et improvisaient leurs solos. Herb savait de quelle comédie musicale venait tel ou tel morceau. Il aurait pu gagner des concours, il était incollable! C'est lui le premier qui avait employé l'expression « torch song » et je lui avais demandé ce que cela voulait dire. Il avait rigolé comme d'habitude, et m'avait expliqué que « porter le flambeau » pour quelqu'un, cela voulait dire qu'on l'aimait à sens unique, ainsi l'être aimé pouvait marcher derrière le flambeau au bras de son âme soeur.

SAY IT ISN'T SO
Irving Berlin
Say it isn't so, say it isn't so.
Everyone is saying you don't love me,
say it isn't so.
Everywhere I go
Everyone I know
Whispers that you're growing tired of me,
Say it isn't so.

People say that you
Found somebody new
And it won't be long before you leave me
Say it isn't true!

Say that everything
is still OK, that's all I want to know,
And that what they're saying,
Say it isn't so!

Ces chansons tristes étaient mes préférées et Billie Holiday les interprétait de la façon la plus poignante:

... Time and time again I said I'd leave you,
Time and time again I ran away,
But then would come the time when I would need you
And those would be the words I'd have to say:
I'm a fool to want you,
Pity me, I need you!
I know it's wrong, it must be wrong,
But right or wrong I can't get along
Without you.

Ma première impression de la chanteuse, que j'avais entendue pour la première fois à Paris chez une actrice sur le retour, était très négative. Tout ce que je savais d'elle c'est qu'elle était accro à l'héroïne et sa voix, peu avant sa mort, était tellement ravagée, d'une qualité si médiocre, si on appliquait les standards classiques comme je le faisais, que je ne comprenais pas pourquoi tant de gens l'aimaient. Mais mon opinion avait changé. J'étais devenue capable de ressentir l'émotion tragique qui se dégageait de cette voix sans artifice, d'apprécier la liberté enivrante qu'elle exprimait à la façon dont elle jouait avec le rythme, l'orchestration des morceaux, la bonne entente qui existait entre la chanteuse et les solistes, en particulier Lester Young, et fin 86 on pouvait dire que j'étais une fan.


De temps en temps je sortais avec Peter ou avec Jack. J'ai oublié leur vrai nom. Peter était grand et mince, entre 35 et 40 ans, les yeux bleus, la chevelure très dégarnie. Il avait l'air d'un Américain typique avec un petit air allemand, assez belle allure. On s'était rencontré au bar du coin, et de temps en temps il m'invitait à dîner dans le quartier mais ce n'était jamais des restaurants très chers. Ce n'était pas plus mal car ainsi je ne me sentais pas redevable. Moi je faisais toujours un petit effort pour être élégante quand il m'invitait mais lui, pas du tout et cela me décevait à chaque fois car il ne faisait pas d'effort pour me plaire et ne serait-ce que par respect il aurait dû s'habiller un peu avant de sortir. A cause de ce décalage nous formions un couple mal assorti. Il était toujours en tenue de week-end, avec des jeans très larges, des T-shirts défraîchis et des sneakers, ces horribles chaussures de sport tellement à la mode à l'époque. Plus ils étaient laids plus ils plaisaient.

J'avais dès le début décidé de lui laisser faire le premier pas, parce que nous étions compatibles sur le plan de la race et du milieu social. Je ne voulais pas ruiner mes chances matrimoniales en couchant avec lui car alors il m'aurait classée dans la liste des femmes hors-de-question. Alors j'étais toujours aimable et enjouée mais je n'exprimais jamais de sentiments romantiques, et au fil des mois, il ne manifestait jamais aucun sentiment non plus. On parlait comme des copains. Je lui fis part de mon enthousiasme pour le traitement de texte. J'avais vu que dans le quartier il y avait un studio où on pouvait s'exercer avec le même logiciel que j'avais utilisé chez Sullivan & Cromwell. Mais cela coûtait assez cher pour un nombre limité d'heures. Peter me dit que j'avais intérêt à acheter un ordinateur pour 500 dollars et m'entraîner sur mon propre matériel. Il disait ça comme si j'avais cette somme disponible. En plus il ne comptait pas le prix du logiciel qui était presque aussi cher que l'ordinateur.

Un jour il m'invita dans un restaurant japonais et l'odeur d'une sauce me rendit malade. Nous n'avions pas encore commandé et voilà que j'avais besoin de sortir prendre l'air. Quand je lui dis que je me sentais mal il n'a pas eu la moindre réaction, il m'a laissée sortir sans faire le moindre geste pour me soutenir et m'accompagner. Je crois qu'il pensait que je faisais semblant pour le tester et il n'a pas voulu être manipulé, mais mon malaise était véritable! Une autre fois il m'a dit qu'il avait rencontré une femme dont il était amoureux et il n'allait plus pouvoir me voir. Alors quand on s'est quitté je lui ai fait la bise comme d'habitude, et l'ai un peu serré dans mes bras en signe de regret et d'adieu, et je n'ai plus entendu parler de lui pendant plusieurs mois. Puis un jour il est revenu au bar, seul, et nous avons repris notre relation comme avant.

Il travaillait pour une chaîne de télé sur câble. Comme je n'avais pas la télé je n'étais pas au courant du fonctionnement de l'industrie. Je savais seulement qu'il fallait un branchement spécial et un abonnement pour accéder à ces chaînes. Qui sait, Peter travaillait peut-être dans le porno? En tout cas il ne me donna jamais de détails sur ses activités, et on parlait de je ne sais quoi. J'attendais toujours qu'on trouve un intérêt commun mais on aurait dit qu'il ne voulait jamais rien approfondir, il ne faisait qu'effleurer les sujets de conversation, et on parlait d'un ton aimable comme dans une cocktail party. Peut-être avait-il voulu me forcer à me jeter sur lui quand il m'avait dit qu'il aimait une autre femme. Certaines femmes perverses ne s'intéressent à un homme que quand il est déjà pris.

Je crois en fin de compte qu'il voulait coucher avec moi mais rien de plus, alors il essayait de me pousser à faire le premier pas. Mais moi qui cherchais une relation sérieuse fondée sur un amour réciproque et menant au mariage, je me gardais bien de le faire! C'est pourquoi notre relation resta platonique et superficielle. Un jour peu avant Noël il m'invita à dîner dans le quartier alors j'achetai un T-shirt imprimé avec la tronche des « Three Stooges », un trio comique des années 40 pas très connu en France et, à vrai dire, pas très drôle. Je ne l'avais pas emballé, je le sortis de mon sac et le lui tendis en disant Merry Christmas. Lui était venu les mains vides. À force de se voir de loin en loin, on ne s'est plus vu du tout!

Jack pour sa part, était beaucoup plus jeune. Il avait environ 25 ans. J'ai oublié comment nous nous sommes rencontrés, mais nous nous donnions rendez-vous dans un bar plus proche de chez moi, sur Columbus Avenue. Dès notre premier rendez-vous il me donna sa carte de visite. Il était attaché de presse dans une boîte d'édition. On passait une bonne partie du dimanche après-midi à boire du scotch au comptoir. Il était trop jeune pour moi mais je voulais bien lui tenir compagnie, d'autant plus que c'est lui qui payait les consommations! Alors nous papotions de tout et de rien. Un jour cependant, aux alentours de Thanksgiving environ trois ou quatre mois après notre première rencontre, il m'invita à une soirée chez une amie à lui, dans le village de Rye. Je l'ignorais à l'époque mais Rye est une des adresses les plus recherchées, où seuls les riches peuvent habiter. Il ne m'avait pas donné de détails sur le style de la soirée alors je me suis habillée d'un chemisier en soie blanc et d'une jupe à quatre panneaux en velours de laine noire que j'avais faite moi-même en France et qui m'allait très bien.

La maîtresse de céans était une jeune femme brune aux cheveux longs et bouclés. Elle avait cette attitude insouciante de gosse de riche. N'ayant jamais rencontré de difficulté dans la vie elle était de bonne humeur. Elle avait, disait-elle, fait elle-même les brownies au chocolat blanc avec un fourrage de caramel. Soit dit en passant, si le chocolat était blanc, alors ce n'était pas des brownies mais des whiteys, sachant que whitey est aussi une appellation méprisante que les noirs utilisent pour désigner les blancs. Elle disait que ces douceurs lui donnaient un orgasme gustatif. Je croyais qu'elle exagérait mais quand j'en goûtai un je fus forcée d'admettre que cette pâtisserie était incroyablement délicieuse, c'était presque surnaturel. Nous étions une vingtaine, tous des jeunes gens et jeunes femmes. Je devais être la plus âgée du groupe. Je restais assise à regarder et écouter. Heureusement Jack restait à mes côtés et c'est avec lui seul que je parlai. La soirée se déroula dans la bonne humeur. Un buffet copieux et raffiné, des boissons en tous genre contribuaient à une ambiance gaie.

Vers une heure du matin plusieurs convives sortirent de la salle par l'arrière. Jack après quelques minutes en fit autant, il resta invisible pendant un temps qui me parut long, puis il revint.
« — What's going on? » lui demandai-je quand il revint.
« — Come with me. »
Je me levai et le suivis. Nous longeâmes un couloir et il poussa la porte d'une chambre à coucher. Dans la pénombre je vis une masse de corps allongés sur un grand lit, empilés les uns sur les autres tout habillés et se mouvant lentement comme des insectes. C'était horrible à voir!
« — What are they doing? »
« — They call it "gatoring". » me répondit Jack avec une moue. C'était dégoûtant, cette façon de se frotter les uns aux autres de façon anonyme. C'est peut-être la crise du SIDA qui avait donné naissance à cette pratique. S'ils restaient habillés ils ne risquaient pas d'être infectés par quoi que ce soit. Mais alors leurs vêtements étaient tout froissés après une séance! Cela n'avait pas d'importance si on avait une garde-robe bien fournie, mais je trouvais repoussante la pensée que mon chemisier et ma jupe puissent être malmenés de la sorte. Et ceux et celles qui étaient en bas de la pile, est-ce qu'ils n'étaient pas asphyxiés sous le poids des autres? Je compris que gator est un raccourci de alligator et ils avaient fait un verbe avec ce nom, car leurs mouvements de hanches de gauche à droite évoquaient ceux des sauriens en effet, pas ceux des insectes. Jack et moi sommes revenus dans la salle. L'orgasme gustatif était presque fini, et j'avais envie de partir.

Une ou deux semaines plus tard Jack me donna rendez-vous à notre bar habituel. Il n'était pas bavard, il avait l'air un peu tendu. J'allais lui demander ce qui n'allait pas quand il sortit de sa poche une longue vis et me la montra. Qu'est-ce que... Ah! J'y étais! Screw! C'était un screw, alors il me disait « Screw you! », va te faire foutre, car apparemment je n'avais pas agi de la façon attendue. Il ne chercha plus jamais à me revoir.


Le bureau d'immigration m'envoya une convocation avec une liste de pièces justificatives à fournir à l'entrevue. Je connaissais déjà cette liste. Je devais fournir des photos de mariage. J'avais cru que ce serait facile car je n'avais pas eu besoin, pour les raisons déjà énoncées, d'acheter de tenue blanche, mais la tenue de la mariée ne suffisait pas à prouver que le mariage était vrai. J'organisai une petite fête chez John, où j'avais invité deux copines plus Jon Burr le bassiste, Carl Seltzer l'ingénieur du son, et Jack et Peter. John évidemment n'invita personne car il gardait secret ce mariage blanc. Les photos qui résultèrent de cette réunion n'étaient pas très convaincantes. On ne nous voyait jamais échanger le moindre signe d'amour, John et moi. Pas d'étreinte, pas de baiser. J'avais été trop timide de ce côté, j'aurais dû préparer John et lui demander de faire un petit effort, et demander à Michèle qui avait pris les photos de nous demander ces poses classiques du jeune couple qui vient de se marier. Ce n'est pas pour rien qu'il y a des photographes spécialisés. Il n'y avait pas non plus de belle famille, on voyait bien que c'était une petite fête entre copains, par une noce. Et surtout, il n'y avait pas de fleurs! Bref je n'avais pas grand chose à montrer à l'Immigration pour prouver que mon mariage était « pour de vrai ».

Je devais fournir des radios de mes poumons mais il y eut un problème: le médecin qui délivrait le certificat de non-contamination avait décelé une tache suspecte sur mon poumon gauche. Je savais ce que c'était. Pas de quoi s'inquiéter: il y a longtemps ma mère m'avait dit que j'avais été contaminée par mon père quand j'étais très jeune, un an et-demie, et cette tache était une cicatrice de primo-infection. Ma mère répétait à l'envi: « Elle a viré sa cuti à deux ans! » sans jamais m'expliquer ce que cela voulait dire ni pourquoi c'était exceptionnel. Et maintenant ce passé me causait des difficultés. Une semaine avant l'entretien j'écrivis à l'Immigration pour demander le report de l'entretien, disant que mon mari souffrait d'une extinction de voix (certificat médical de complaisance à l'appui). J'obtins un nouveau rendez-vous pour février 1987.

Mais le médecin ne voulait pas en rester là, il voulait avoir la certitude que cette tache sur mon poumon était bien une cicatrice ancienne, et il voulut que je passe des tests, faire analyser mes sécrétions, il fallut que j'aille à plusieurs reprises dans un centre médical de l'État pendant un mois ou deux, et je dus prendre des médicaments just in case (au cas où) mais j'en avais horreur et je savais qu'ils ne servaient à rien alors je ne les ai pratiquement jamais pris. Finalement le docteur a pris une autre radio, il a vu qu'il n'y avait pas d'évolution, il a été rassuré, il m'a fait le certificat et il m'a lâchée. Ouf! Mais la pensée que la maladie de mon père me poursuivait comme une malédiction à l'autre bout du monde me déprimait. J'avais été contaminée à un an et-demie, voilà le mal, j'étais une innocente victime, et maintenant je subissais les conséquences.


Début décembre je reçus deux subpoenas. Elles étaient intitulées « le peuple de New York contre Eddie Santos ». C'était au sujet du vol de mon sac. Les deux papiers étaient signés par une certaine Patricia Myers, assistante du District Attorney et son numéro de téléphone était indiqué. Je l'appelai et elle m'expliqua que je devais comparaître pour témoigner devant le Grand Jury et elle voulait que je vienne la voir auparavant pour préparer mon témoignage.

Je demandai au chef du personnel à prendre la matinée et ne pus m'empêcher de raconter à mes collègues ce qui s'était passé l'été précédent, et qui motivait mon absence au travail. La femme très soignée tourna vite les talons comme si elle n'avait pas de temps à perdre à écouter des sornettes. Les autres femmes suivirent mais le jeune homme me prêta une attention intense et en racontant cette histoire implausible je me demandais s'il ne me prenait pas pour une mythomane. Je me rendis au bureau de Pat Myers comme convenu. Elle me fit faire une répétition où nous jouions chacune notre rôle. Elle commença par me demander mon nom, mon adresse, la date et l'heure de l'incident puis elle enchaîna adroitement avec l'apparition du voleur à cent mètres en face de moi, et comment il avait fait un bond de côté, s'était emparé de mon sac et avait traversé la rue en courant. La question suivante me donna le vertige:

« — Avez-vous revu votre sac?
— Oui.
— Qui en avait possession quand vous avez revu votre sac?
— La police.
— Merci, vous pouvez disposer.»

Elle avait complètement supprimé la poursuite en voiture! Un instant mon sac était entre les mains du voleur, l'instant suivant dans celles de la police comme si je n'avais pas participé, et on ne savait pas ce qui s'était passé. Ainsi le jury ne savait pas que le voleur avait un complice au volant d'une voiture.

Le jour de mon témoignage devant le Grand Jury arriva et tout se passa comme prévu. La salle était un petit amphithéâtre circulaire, j'étais assise seule sur une chaise au milieu du cercle et les membres du Grand Jury, groupés au premier rang, me paraissaient lointains et me regardaient en silence et j'avais l'impression que nous habitions deux planètes différentes.

Presque un an plus tard, en octobre 1987, je reçus une lettre à l'en-tête de Robert Morgenthau, le District Attorney du comté de New York, me remerciant pour mon aide. Je n'y compris rien, sauf que mon voleur avait plaidé coupable pour tentative de vol alors que le vol avait été pleinement accompli et que j'avais arrêté le voleur et son complice en flagrant délit. Mon sentiment d'injustice fut ravivé. Mais je n'avais personne à qui parler. Lofton connaissait tous les rouages de la procédure pénale et il aurait pu répondre à mes questions mais nous nous étions perdus de vue et il ne me vint pas à l'idée de l'appeler.

Mon voleur avait plaidé coupable, ainsi il n'y avait pas eu de procès et je n'avais pas eu à témoigner au tribunal, il n'y avait plus qu'à prononcer la peine, et le coupable devait comparaitre un jour prochain pour l'audience de condamnation (sentencing hearing) dont on me donnait la date, l'heure et l'adresse. J'eus le temps de réfléchir et de décider d'y aller ou pas. Je décidai d'y aller. Je voulais demander que la condamnation soit la plus lourde possible. Je n'éprouvais pas de pardon. J'étai animée par un sentiment d'injustice qui me mettait en colère.

La salle d'audience était pleine, tous les sièges du public étaient occupés et quand j'entrai personne ne fit attention à moi. Je restai debout près de la porte d'entrée comme autrefois quand en famille nous arrivions en retard à la messe. J'entendis le bailiff appeler l'affaire et reconnus le nom de mon voleur: « People against Eddie Santos ». Il y eut quelques conciliabules à voix basse, je guettai l'apparition du coupable mais ne le vis pas. Je ne reconnus pas de jeune homme blond. Je m'approchai du juge: « But judge... » Deux gardes me saisirent aux bras et me forcèrent à sortir. J'étais la victime et on me traitait comme si j'étais un trouble-fête, une folle ou une terroriste. Et je n'entendis pas à quelle peine mon voleur fut condamné. « A slap on the wrist » sans doute, une tape sur le poignet, comme on dit à New York quand un criminel reçoit une peine trop légère.

Mais j'anticipe. Nous étions en décembre 86. Comme d'habitude on entendait de la musique de Noël partout où on allait, cela devenait agaçant, surtout que ce n'était que des ritournelles qui célébraient Santa Claus et stimulaient la frénésie de shopping, jamais des cantiques célébrant la naissance de Jésus. Le jeune interprète m'offrit deux stylos bille. Il me dit qu'ils étaient spécalement conçus pour ceux qui souffrent d'athrite. J'en avais, de la chance! Le calendrier passa sans heurt à 1987 et après les jours fériés la vie reprit son rythme habituel.


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