Chapitre 16

Je pensais toujours à Paul et pendant les fêtes de fin d'année me sentis plus seule que jamais. Un matin de janvier je l'appelai à son travail. J'avais l'impression de faire quelque chose que je ne devais pas mais c'était plus fort que moi. Nous ne nous étions pas parlé depuis quatre mois mais comment oublier notre dernière rencontre? Allais-je lui pardonner l'affront qu'il m'avait fait? Il fut très aimable au téléphone: « How have you been? » J'étais fière de pouvoir lui dire que je travaillais comme interprète au tribunal, comme si je voulais lui montrer que je n'en étais pas morte. Mais à son ton enjoué, comme si rien de fâcheux ne s'était passé entre nous, je compris que si nous nous revoyions tout serait exactement comme avant. Son amabilité, son ton jovial étaient peut-être des traits de caractère naturels mais ils ne prouvaient nullement qu'il éprouvait une affection particulière pour la personne à qui il les adressait. C'est là que je m'étais trompée. Il était comme cela avec tout le monde. Ayant réalisé cela dans un flash de lucidité je ne fis pas attention à la suite de la conversation et je ne cherchai pas à le revoir. Au moins maintenant j'en avais le cœur net! Je n'avais pas appelé Paul pour rien, en fin de compte!

Peu de temps après au travail, alors que j'attendais d'être appelée, une voix de femme au téléphone me demanda si la dame soignée était là. Elle était là en effet et je lui tendis l'appareil. Il y eut une brève conversation à l'issue de laquelle la dame déclara que Xiomara, la femme qui avait appelé, désirait retrouver son poste d'interprète après avoir tenté sa chance dans une autre ville. Cela voulait dire que si on la reprenait, j'allais sauter. C'était la deuxième fois que cela m'arrivait: la première fois en mars 1985 chez Me Tobin, et seulement deux ans plus tard cela m'arrivait à nouveau, alors que je n'avais jamais entendu parler d'une personne qui démissionne et fait sauter sa remplaçante quand elle change d'avis et veut retrouver le poste qu'elle avait quitté. Mais que pouvais-je y faire? J'avais un statut de journalier, pompeusement appelé per diem car dans les milieux judiciaires ils aiment en mettre plein la vue aux petites gens avec des expressions en Latin ou en vieux Français.

Le chef du personnel me fit un certificat disant que j'avais travaillé comme interprète au tribunal du Bronx de telle à telle date, et en évitant mon regard il me tendit le papier avec mon dernier chèque. Après quoi j'eus quelques missions sporadiques qui payaient mal et m'envoyaient au fin fond du Bronx au moyen de multiples correspondances de métro. Je garde en mémoire un tribunal administratif où je servais d'interprète à une femme qui contestait la suppression de ses allocations. Au bout d'un mois j'en eus assez et annonçai à Kelly Services et à l'agence Kent sur Madison Avenue, que j'étais à nouveau disponible.

Kelly m'envoya en mission chez Futura Marketing. Je me suis donc présentée à l'adresse indiquée, qui était dans un immeuble résidentiel sur l'East Side huppé. Je sonnai à la porte d'un appartement. Futura était une affaire à une seule personne dont le siège social était au domicile de l'intéressé. Une IBM à boule était posée sur la table de la salle à manger et le big boss me donna une ou deux lettres à taper. Il travaillait dans la grande distribution mais je n'arrivais pas à comprendre quel rouage il occupait exactement dans la grande machine. Il était Anglo comme disent les Latinos, c'est-à-dire qu'il était blanc de type celtique et anglophone, et il n'était pas laid mais je ne fis pas très attention à son apparence. Ensuite il me demanda de le suivre et je vis son bureau avec des armoires à dossiers. Il était occupé à trier et à éliminer les dossiers inactifs. Je ne pouvais rien faire pour lui à ce stade mais il m'avait demandé de venir alors j'attendais qu'il me donne quelque chose à faire. Quand j'en eus assez de rester debout sans rien faire à le regarder, je lui dis que je retournais dans la salle et qu'il n'avait qu'à m'appeler.

J'avais une idée derrière la tête. Je voulais lui proposer de travailler directement avec moi, ainsi il n'aurait pas à payer les frais d'agence et je pourrais gagner davantage. Je ne faisais donc pas très attention à ce qui se passait, seul m'importait de trouver le moment propice pour lui faire ma proposition. Je la lui fis au moment de partir à la fin du premier jour et il dit qu'il était d'accord et que la semaine suivante il traiterait directement avec moi. Nous nous mîmes d'accord sur un salaire horaire mais je n'y avais pas pensé à l'avance et le salaire horaire que j'acceptai était à peine plus haut que celui que me payait l'agence.

De longs moments s'écoulèrent sans que j'aie rien à faire. Parfois il s'absentait une heure ou deux et je me retrouvais seule dans l'appartement, mais jamais il ne me vint à l'idée d'aller voir les autres pièces. Ma seule faiblesse fut d'ouvrir le frigo, le congélateur, où je découvris de la glace à la fraise, et de creuser fébrilement avec une cuillère dans la matière congelée pour m'empiffrer à l'insu de mon chef. Ce n'était même pas agréable car la glace était bien trop froide mais malgré moi j'étais attirée par la sucrerie et je ne pouvais pas résister à la tentation, comme quand j'étais enfant et quittais la table de la salle à manger où je faisais seule mes devoirs, pour engouffrer des cuillérées d'Ovomaltine ou têter à même le tube du lait concentré sucré.

Une fois il m'envoya visiter des supermarchés pour vérifier la présence en rayon de certains articles, et en plein hiver il me demanda d'aller voir s'il y avait du charbon de bois en vente à A&P. Mais je ne me rendais pas compte qu'il se moquait de moi car je n'étais pas familière des coutumes du sacro-saint barbecue, et je ne faisais pas le rapport entre le charbon de bois et le barbecue. Il y avait tellement d'articles que je n'achetais jamais que je ne me posais pas de question, et d'ailleurs pourquoi m'aurait-il envoyée vérifier s'il savait d'avance que les articles n'étaient pas de saison? Je ne le soupçonnais pas d'avoir un plan maléfique contre moi car il était blanc et blond et pas mal de sa personne, et j'étais certaine que s'il voulait une femme il pouvait tenter de l'obtenir en suivant la méthode classique. Par ailleurs l'appartement et le frigo étaient de taille à accueillir une petite famille et je le croyais marié.

J'étais toujours disponible pour les agences d'interim et celles d'emplois stables. Une fois de plus j'étais torturée par le conflit inhérent à la recherche de travail dans un secteur que je détestais. Pour trouver un emploi fixe il fallait que je fasse semblant d'aimer le secrétariat. Aucun des livres de conseils ne disait qu'on pouvait dire à l'employeur qu'on ne travaillait que pour la paie. Non! Il fallait dire qu'on était passionné par le travail particulier qu'on recherchait, se renseigner sur chaque employeur potentiel et montrer qu'on le connaissait bien et qu'on mourait d'envie de travailler pour la maison. Les livres ne disaient jamais qu'en-dessous d'un certain niveau de qualification ce n'était pas nécessaire.

Sur un formulaire d'agence d'emploi, j'avais indiqué que j'aimerais travailler dans l'édition (Publishing), et Evette, ma conseillère à l'agence Kent sur Madison Avenue, m'avait déconseillé ce secteur. Elle m'avait dit qu'il fallait chercher dans les secteurs qui payaient bien, pas dans ceux qui nous intéressaient. Elle me disait le contraire de ce que conseillaient les livres! Je comprends maintenant que de son point de vue c'était logique puisque sa commission était basée sur le salaire annuel de l'employée, mais le montant de sa commission ne devait pas être un critère décisif. Cette femme manquait d'éthique. Sur le moment je ne comprenais pas et j'étais affligée par ce refus de me chercher un employeur dans un secteur qui me plaisait. Heureusement j'étais inscrite dans plusieurs agences. Chaque fois il fallait répondre à un questionnaire et faire un test de dactylo. J'avais une vitesse de frappe adéquate et m'étais bien habituée au clavier qwerty. Mais je ne connaissais pas les règles pour couper les mots en fin de ligne. J'avais cru comprendre qu'on les coupait entre deux consonnes mais n'étais pas sûre, et voilà qu'à cause de mon ignorance sur ce point de détail, ma candidature fut rejetée, comme si cette imperfection était incurable et rédhibitoire! Ainsi je venais de passer une matinée entière à essayer d'être acceptée par cette agence et elle ne me trouvait pas à la hauteur.

Rien ne m'empêchait d'aller tenter ma chance avec autant d'agences que je voulais, mais c'était toujours un investissement de temps, de patience et d'énergie, et il n'y avait aucun moyen de savoir à l'avance quelles étaient les agences sérieuses et celles qu'il valait mieux éviter. Elles passaient toutes des offres d'emploi dans les journaux, et avant de nous donner l'adresse de l'employeur elles nous faisaient passer des tests d'admission et une entrevue. Dans une de ces agence une conseillère, durant l'interview d'admission, me demanda où je me voyais dans cinq ans, à quoi je répondis: « That's a tough one! » Ce n'était pas la bonne réponse. J'aurais dû jouer le jeu et dire que je me voyais secrétaire de direction peut-être. Au silence de la conseillère je compris que ma candidature était rejetée.

Mon rendez-vous avec le service d'immigration eut lieu le 13 février. Je fus surprise que la femme qui nous recevait John et moi, ne nous pose aucune question pour vérifier que la mariage était vrai. Nous avions pioché toutes les questions habituelles et avions réponse à tout, et voilà qu'elle ne nous les posait pas! Elle prit tous les papiers que j'avais préparés, ainsi que les photos de mariage prises au cours de la petite soirée chez John, auxquelles elle donna un coup d'œil rapide. J'étais debout entre deux hommes, souriante, les bras passés autour du cou de chacun. Ce n'était sans doute pas une photo de mariage typique mais je m'en suis rendu compte trop tard.

Un mois après l'entrevue je reçus ma Green Card et au lieu d'avoir une validité permanente, elle n'était valable que trois ans! J'étais atterrée. J'appris qu'entre le premier rendez-vous de novembre que j'avais demandé à reporter et le second en février de l'année suivante, la loi avait changé, probablement au 1er janvier, et dorénavant chaque candidat à la résidence permanente devait prouver trois ans après l'entrevue que le mariage était vrai. Maintenant il était impossible de tricher. Si on n'avait pas d'enfant après trois ans de mariage il fallait apporter d'autres preuves, montrer qu'on vivait ensemble, qu'on passait ses vacances ensemble, qu'on connaissait la belle famille etc. La Presse n'avait jamais parlé de cette loi alors qu'elle parlait souvent de problèmes et questions d'immigration.

Presque au même moment, un soir à Hanratty's je fis la connaissance d'un homme de mon âge. Il était grand, il était beau, les cheveux châtains ondulés, les yeux noisette. Il portait des lunettes et était habillé dans un style citadin décontracté, avec un veston en tweed, le col de chemise ouvert, un pantalon en coton beige et des mocassins de campagne. Il s'appelait Robert Smith. Il était de passage à New York pour un mois, il résidait chez sa cousine sur la 95ème Rue, qui lui prêtait son appartement pendant son absence. Il venait de Virginie de l'ouest. Il était propriétaire d'une mine de charbon et il avait fait faillite. Grâce à son cousin il avait trouvé un emploi dans la compagnie sidérurgique Thyssen à Hambourg, en Allemagne. Je ne savais pas si cet exil lui permettait d'échapper à des créanciers mais c'était probable. Cependant sur le moment je ne me fis pas cette réflexion.

Il parlait assez lentement, comme s'il réfléchissait beaucoup, et il y avait une touche d'hésitation dans sa façon de s'exprimer. Cela contrastait beaucoup avec l'attitude assurée de nombreux Newyorkais et comme on devait faire preuve de patience pour poursuivre une conversation avec lui, on ne pouvait s'empêcher, inconsciemment, de faire un investissement affectif. Sa voix était douce et avait un timbre de baryton.

« Would you like, hemm, another drink? » L'alcool aidant, je me laissai hypnotiser par sa voix agréable et par les éclairs de lumière qui se reflétait dans ses lunettes. Je ne voulais pas le quitter, je voulais être avec lui. C'était commode puisqu'il résidait à deux pas. Ce ne fut pas difficile du tout de se mettre d'accord là-dessus et nous passâmes une grande partie de la nuit à faire l'amour. Le lendemain je passai chez moi en vitesse pour me changer et nous passâmes le weekend ensemble. Il m'emmena visiter le musée d'histoire naturelle. Au retour il me donna le choix de prendre un taxi ou de rentrer à la dure (« tough it out »). Ce n'était pas très loin alors je choisis de marcher. Le sol était couvert de neige et c'était excitant d'affronter le froid à deux et ensuite de se retrouver au chaud.

J'avais une mission d'interim dans une banque, dans le quartier financier. J'étais dans une grande salle avec une vingtaine d'autres femmes, toutes assises devant une machine IBM à boule. Je devais taper des adresses sur des enveloppes. C'est tout ce que j'avais à faire. Les adresses étaient toutes à l'étranger, la plupart en Amérique du sud, et ma machine avait un défaut, il y avait une ou deux lettres qui n'étaient pas correctement alignées. J'en parlai à mon superviseur qui me dit d'utiliser une autre machine. Ce que je fis, mais l'autre machine avait un défaut elle aussi. Je perdis du temps à essayer de corriger les lettres défectives et à me morfondre. C'était un supplice de ne pas pouvoir taper une adresse correctement alors que c'était la faute de la machine! Mais personne d'autre ne semblait avoir de problème. Il me fallut longemps, des mois sinon des années, pour comprendre que les défauts de ces machines étaient intentionnels: les clients de la banque n'avaient pas le droit d'avoir de compte à l'étranger, tout comme en France nous n'avons pas le droit d'avoir de compte en Suisse. Et les adresses tapées avec des fautes de frappe sur des enveloppes anonymes avaient pour but de ne pas éveiller l'attention des autorités quand les destinataires recevaient leurs relevés mensuels. Mais alors... mon père lui aussi, avait une machine à boule qui faisait des fautes!

Ensuite j'eus une mission chez Mr Frank, un juif Franco-Américain qui vendait de l'immobilier. Il avait une suite dans un immeuble sur Madison Avenue en plein Midtown. Il avait une soixantaine d'années, il était petit et blond, et de caractère agréable. Il avait une secrétaire à plein temps, et à mi-temps une dame âgée qui venait deux ou trois jours par semaine. Elle était laide, petite et ratatinée mais bien coiffée, maquillée et habillée. Elle était discrète comme une souris, elle apparaissait à la porte sans faire de bruit et on se demandait depuis combien de temps elle était là.

Il y avait aussi deux vendeurs, Weinstein qui n'était pas souvent là mais avait un bureau, et une jeune femme pétillante, une petite brune à la chevelure abondante à qui Mr Frank montrait les ficelles du métier. Elle était toujours habillée avec panache dans le style Gianni Versace qui faisait fureur, et elle faisait preuve d'un enthousiasme exubérant qui m'agaçait. Je devinais que la réalité était tout autre, mais c'est vrai qu'aux USA il n'en faut souvent pas davantage que l'apparence du succès. Le comble du mauvais goût était son attaché-case en peau d'anguille. Elle passait deux ou trois fois par semaine en début ou en fin de journée.

La secrétaire et moi partagions un bureau. C'était l'époque avant Windows 95 et avant la souris, les ordinateurs fonctionnaient tous sous DOS et n'étaient pas encore des biens de consommation grand-public. Le marché offrait des machines de traitement de texte et le bureau de Mr Frank en était équipé. Un jour il m'appela dans son bureau et voulut que je prenne une dictée en sténographie. Je n'avais pas fait de sténo depuis une quinzaine d'années. En fait j'avais appris mais au cours de ma vie professionnelle je ne m'en étais jamais servie. Et voilà qu'à New York, quinze ans plus tard... je ne manifestai aucune émotion et les signes me revinrent en mémoire au fur et à mesure. Je pus relire la lettre à voix haute sans hésitation. Ce fut la seule fois où Mr Frank fit appel à cette compétence. Peut-être avait-il voulu me piéger, me prendre en flagrant délit de mensonge car sur tous les formulaires d'embauche que j'avais remplis je disais que je maîtrisais la sténo.

J'arrivais assez souvent avec plus d'un quart d'heure de retard. Un jour Mr Frank m'en fit la remarque. Il me dit que dix, quinze minutes, passe encore, mais plus, c'était inacceptable. Je ne sais pas si cela marqua un tournant car toute ma vie j'avais été en retard au travail et je devins ponctuelle.

Robert disait qu'il avait été propriétaire d'une mine de charbon et l'avait exploite pendant plusieurs années, il était arrivé à mettre de côté son premier million de dollars alors il se voyait sur le chemin de la fortune mais tout récemment il avait fait faillite.

Un soir que nous dinions dans un petit restaurant cubain du quartier, je fus poussée à lui raconter une de mes aventures. J'essayais de comprendre ce qui s'était passé et j'espérais qu'il m'aiderait à y voir plus clair. C'était en automne 1979. Avec un couple d'amis nous allions faire du cheval le weekend dans la forêt de Senlis. J'avais essayé plusieurs chevaux et le seul qui me plaisait vraiment s'appelait Hassan, il devait avoir du sang arabe. On s'entendait très bien mais il arrivait toujours un moment où il partait en flêche et je ne pouvais pas le contrôler. Je le laissais galoper autant qu'il voulait car après tout c'est ce que je voulais moi aussi, galoper à toute vitesse. Il finissait par s'arrêter et nous attendions que mes compagnons nous rejoignent et tout rentrait dans l'ordre, nous finissions la promenade tranquillement. C'était le scenario invariable de chaque promenade. Puis un jour je marchais sur le terrain avec une copine, Maryse, une jeune Antillaise qui travaillait sur place, et nous rencontrâmes un homme qui travaillait aux écuries. Je lui parlai du comportement bizarre de Hassan et il fit une mine surprise: comment? Je montais ce cheval? Il était dérangé, personne ne savait avec certitude mais pour sa part il pensait que le cheval avait reçu une balle dans la tête qui avait touché un centre nerveux.

J'attendis que Robert me dise ce qu'il pensait de cette histoire mais il ne dit rien et on changea de sujet de conversation. Il m'invita à passer un weekend chez son oncle et sa tante en West Virginia. Ses parents étaient morts quand il était jeune et il avait été élevé par eux. Enfin, c'est ce qu'il disait. A beau mentir qui vient de loin, mais je ne mis pas en doute ses paroles. Quel intérêt aurait-il pu avoir à me tromper sur ce point? Il me payait le voyage en avion. Il me donna tous les renseignements dont j'avais besoin et je le retrouvai vers 11 heures du matin à Roanoke après un vol dans un petit avion de vingt places volant à basse altitude, qui m'avait permis d'admirer les plissements géologiques des Appalachian Mountains et les cours d'eau, éclairés par un soleil oblique.

La maison du couple était ancienne et cossue, au milieu d'un jardin arboré. La tante me montra ma chambre au rez-de-chaussée. Robert ouvrit une porte à côté du lit qui donnait sur un escalier ascendant. Il me dit qu'enfant il avait beaucoup joué avec ses cousins dans cet escalier, faisant des poursuites et des parties de cache-cache dans les deux pièces connectées. Sa chambre à lui était celle du haut. Un peu plus tard pendant que je m'affairais à sortir mes vêtements de ma valise, il me rendit visite en empruntant cet escalier. Donc, le couple respectait les apparences de la morale mais favorisait la rencontre illicite des deux amants!

Comme il faisait froid nous passions beaucoup de temps assis au coin du feu. Le vieil oncle avait son fauteuil à bascule. La tante nous apporta le dessert. C'était de l'apple pie et aussitôt Robert réclama de la glace à la vanille. Mais pourquoi? C'était pour faire de l'apple pie à la mode! Je trouvai cela très décadent et j'étais un peu scandalisée. Je n'étais même pas amusée d'entendre Robert parler Français. Alors s'il n'y avait pas de glace avec la pâtisserie, le dessert était raté? Quel enfant gâté!

Nous allions sortir en balade Robert et moi quand la tante insista pour que je retire l'anorak que je portais et mette celui qu'elle me tendait. Le mien me venait de ma mère. Il était en coton et j'aimais beaucoup son imprimé artisanal, des frises de cavaliers et chevaux bleu-verts sur un fond ocre. Celui de la tante était bleu roi uni, en polyester. J'étais interloquée par sa demande bizarre mais pour ne pas faire d'histoire j'acceptai de changer d'anorak. Je le regrettai par la suite car elle nous prit en photo et j'aurais préféré que ce soit mon anorak imprimé qui soit immortalisé, au lieu de ce truc bleu vif.

Je posais des questions sur la végétation, les essences d'arbres locales. Quand vint l'heure du coucher je n'eus pas la moindre envie de rendre visite à Robert par l'escalier secret et il ne vint pas me voir non plus. Je me réveillai au matin fraîche et dispose.

Robert et moi partîmes en balade en auto. Il voulait me présenter à Robin, son ex-épouse, et me montrer la demeure qu'il lui avait laissée. Il en était fier car il avait fait transporter par camion sur son terrain deux bâtiments agricoles, puis il les avait joints et transformés en habitation. Nous roulâmes longtemps dans la campagne et je ne trouvais rien à admirer. Enfin au beau milieu des champs une maison apparut. C'était là. Robert fit la bise à la maîtresse des lieux et me présenta. La jeune femme était froide et distante. Elle retourna s'asseoir au salon où plusieurs amies l'attendaient tandis que Robert me faisait visiter. La maison était très bien agencée dans un style rustique moderne et elle n'avait rien de conventionnel. J'aurais aimé y habiter moi-même. J'étais jalouse que Robert ait travaillé si dur pour l'aménager et qu'il l'ait laissée à son ex. Mais le problème c'était sa situation. Je n'aurais jamais voulu habiter dans une maison aussi éloignée de toute autre habitation et des commerces. La moindre course était une expédition d'au moins une demie heure en aller simple donc il fallait nécessairement une voiture.

De retour chez l'oncle et la tante, j'eus la compulsion de transgresser une règle sacro-sainte du savoir vivre: je m'assis sur le fauteuil du vieillard et y restai une bonne partie de la soirée.

De retour à New York Robert me donna rendez-vous dans un bar français de Midtown sur la 6ème Avenue pour me présenter à sons cousin avec qui il avait grandi. Il y avait des crayons de couleur à chaque table. C'était son cousin qui lui avait déniché ce poste chez l'industriel allemand. Il était marié, père de famille et d'un tempérament posé. Par contraste, les amis ou collègues avec qui il prenait un verre étaient déjà assez éméchés et rigolards. Ils connaissaient Robert et au moment de repartir, l'un d'entre eux fit un commentaire obscène à mon sujet, pensant que je n'entendrais ou ne comprendrais pas.

Le dernier weekend avant son départ, Robert et moi fûmes invités à déjeuner chez son cousin à Pelham, pas très loin de Rye où j'étais déjà allée. Pelham fait encore partie de l'agglomération de New York, on pourrat dire que c'est le Bronx des riches. La densité humaine y est moindre, on sent déjà la campagne mais l'organisation urbaine obéit toujours à un plan au carré.

Je fis connaissance avec l'épouse et la petite fille du cousin de Robert. Après le déjeuner nous fîmes une promenade en voiture et à pieds puis rentrâmes à la nuit tombée. Robert parla en privé avec son cousin. Pendant ce temps je m'ennuyais et je me mis à jouer avec la fillette de quatre ou cinq ans, habillée d'une robe rose avec de la dentelle et des rubans. Je l'aidai et l'encourageai à faire des galipettes sur le canapé et elle devint très excitée car apparemment elle ne donnait jamais libre cours à ses désirs de mouvement. J'avais bien vu comme tous les enfants étaient toujours rappelés à l'ordre dès qu'il commençaient à courir ou à gesticuler, car alors les parents s'inquiétaient pour leur sécurité ou tout simplement ne supportaient pas d'être dérangés par le bruit. Je vis que les parents de la fillette n'étaient pas contents mais ils ne disaient rien. Finalement nous repartimes et la semaine suivante Robert s'envola pour Hambourg.

Je fis le point d'une situation invraisemblable: je venais de me marier avec un Américain et d'obtenir un visa de trois ans qui me permettait de résider aux USA et maintenant j'étais amoureuse d'un autre Américain qui vivait à l'étranger. Si je voulais vivre avec lui ma Green card et tout ce que j'avais fait pour l'obtenir auraient été en vain. Mais je n'étais pas sûre de l'amour de Robert. Le fait qu'il m'ait présentée à ses amis et à sa famille tendait à prouver qu'il m'aimait et qu'il avait des intentions sérieuses envers moi. Cependant il y avait dans son attitude de petits détails qui m'en faisaient douter: les compliments qu'il m'avait faits étaient plutôt faibles. Sur mon physique, il avait dit qu'il aimait mon sourire « impish ». Un imp c'est un lutin. Mon sourire malicieux? Espiègle? En vérité je ne pouvais pas sourire aussi largement que je le souhaitais, à cause de mes dents sur le côté. Un autre compliment qui était plutôt insultant, c'était quand j'avais passé une robe de chambre qui se trouvait chez sa cousine. Elle avait l'air correct mais une fois sur moi j'avais vu qu'elle était en mauvais état et qu'elle avait un trou, et il me dit qu'elle m'allait bien!

Et puis question sexe, quand je lui avais demandé de me refaire quelquechose qu'il m'avait fait la première fois et jamais depuis, il avait refusé sous prétexte qu'il essayait tout une seule fois! « I try everything once. » Cela voulait dire qu'il n'était pas guidé par son instinct, son désir, son plaisir, mais qu'il suivait une liste pré-établie. Et last but not least, il ne m'avait jamais posé de questions sur ma vie, ma famille, les raisons qui m'avaient poussée à m'expatrier.


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