Chapitre 17

Comme mon problème de permis de séjour n’était pas définitivement résolu, je ne pouvais pas laisser échapper la chance avec Robert de le résoudre pour de bon. Aussi j’avais voulu rester en contact avec lui après son départ pour qu'on puisse se revoir pendant son séjour en Allemagne.

Comme par hasard je reçus de mes parents plusieurs milliers de dollars qui me permirent de faire un voyage en France. J’obtins un congé de quinze jours. L’agence de voyage de Mr Frank me proposa un aller-retour New-York Paris pour 500 dollars sur un vol Air Fance, une offre que je ne pouvais pas refuser. J’avais acheté à grands frais un Walkman Sony professionnel et pendant le vol j’écoutai une cassette de Tito Puente qui avait un morceau extraordinaire dont j’ai oublié le nom, et une cassette de Billie Holiday.

À l’époque ma soeur Agnès habitait à Paris rue Française dans le 1er, et elle m’invita à passer la nuit chez elle avant que je parte en Normandie voir mes parents. Elle fut aimable, me montra son bureau où elle écrivait, et ses deux cabinets à alcool, dont l'un était réservé à ses « salons » façon XVIIIème Siècle, auquel je ne devais pas toucher. Elle fut absente la plus grande partie du temps que je passai chez elle.

Le lendemain je pris le train pour Evreux. Ma mère m'attendait à la gare et nous partîmes pour Emalleville. Tout était vert, les peupliers avaient grandi sinon à première vue rien n'avait changé. Mon frère Norbert était là, terminant sa scolarité, et Véronique qui vivait avenue de Choisy à Paris était de passage avec ses deux fils Matthieu (« Mael ») et Yoan Schnee qui avaient à peu près onze et douze ans. Je me sentais pleine d'assurance car j'avais déniché un « bon parti » qui, je l'espérais, allait me gagner le respect de ma famille puisqu'à moi seule j'y avais échoué. Jean-Luc, l'homme à tout faire, apporta des bûches. Il me tutoya et m'appela « Axelle », ce qui me surprit grandement car je l'avais toujours vouvoyé, je n'étais pas familière avec lui, n'ayant jamais vécu dans cette maison, à la différence de mes plus jeunes frères et soeur. Un grand feu dans la cheminée dissipa les émotions négatives.

En fin d'après-midi Norbert m'invita à faire une balade à pieds et j'acceptai. Mael nous accompagnait. Nous avons pris la direction de Carcouet mais pas très loin sur la petite route mon frère prit un chemin sur la gauche. Le chemin disparut. Nous étions dans un bois de feuillus, un taillis plutôt, car de nombreux rejets rendaient la progression difficile et désagréable et à la nuit tombante nous descendions une pente très raide. Cependant je faisais confiance à mon frère, certaine qu'au bout de nos efforts nous trouverions quelque chose qui valait la peine.

Arrivés en bas de la pente Norbert s'arrêta. Devant nous s'étendait une vaste surface plane couverte de graviers, et on devinait à gauche, éclairé par des veilleuses, un bâtiment long et bas qui avait l'air d'être une écurie. Mais bien sûr! C'était un des nombreux haras qui sont implantés dans la région! Mais alors pourquoi mon frère m'avait-il conduite jusqu'à cette propriété privée? Si nous avancions sur le gravier nous serions entendus par un chien de garde, l'alarme serait donnée, et venant du coteau par un taillis presque infranchissable, nous serions certainement soupçonnés de mauvaises intentions. Alors qui sait, peut-être que quelqu'un nous tirerait dessus!

J'étais fatiguée par la descente et j'aurais bien aimé marcher sur du plat mais je ne pouvais m'y risquer. D'ailleurs il faudrait bien rentrer à la maison et si nous continuions droit devant nous, nous nous éloignerions davantage. Il n'y avait qu'une chose à faire: demi-tour. J'étais déçue que mon frère m'ait entraînée dans cette situation, tout cet exercice physique pour se casser le nez dans une impasse. Il ne fournit aucune explication et quand je dis que nous devions rebrousser chemin ni lui ni mon neveu ne fit d'objection, ni ne proposa une autre route. Heureusement la remontée fut plus facile et plus rapide que la descente et une demie heure plus tard nous étions de retour à la maison.

Je fis part à ma mère de ma relation avec Robert, lui dis qu'il vivait maintenant à Hambourg et que nous allions nous voir avant que je reparte aux USA. Je voulais le présenter à elle et à mon père, qu'il vienne passer un weekend ici et elle me dit qu'elle était d'accord et qu'elle allait demander à papa. Je n'avais plus qu'à téléphoner à Robert pour confirmer l'invitation et convenir d'un rendez-vous à l'arrivée de son train à Paris. J'allais téléphoner immédiatement mais ma mère me dit que je devais attendre un instant, le temps qu'elle bloque la sonnerie avec un morceau de tissu car dès qu'on décrochait l'appareil le battant de la sonnette frappait une fois. Je trouvais cela vraiment bizarre que je doive passer un coup de fil en cachette car enfin j'étais de passage et j'avais une vie en-dehors de la famille, et même si je devais faire un appel international, une fois n'est pas coutume, il n'y avait pas de quoi pousser les hauts cris, surtout que mon père n'était pas exactement au seuil de la pauvreté.

Ma conversation avec Robert fut un peu décevante. Il voulait bien venir mais il manquait d'enthousiasme. Cependant j'avais déjà pensé à tout et il ne restait plus qu'à exécuter le programme que j'avais préparé alors je ne laissai pas sa tiédeur me dissuader. Il fut entendu que je l'attendrais à l'arrivée de son train en Gare du Nord le samedi prochain en fin de matinée, que nous dormirions chez ma soeur Agnès, puis nous prendrions le train à Saint Lazare le lendemain matin et passerions dimanche et lundi chez mes parents, et nous partirions ensemble de Paris à Hambourg le lundi soir en train-couchette. Je resterais une semaine à Hambourg puis je reviendrais à Paris et prendrais l'avion de retour pour New York. Il me rappela le lendemain pour confirmer son heure d'arrivée et je réservai deux couchettes Paris-Hambourg comme convenu.

Norbert m'approcha pour m'offrir une veste en cuir qu'il voulait vendre. Il s'agissait d'un blouson noir de type bomber avec un col et une doublure amovibles en peluche. Il en voulait 200 dollars. Il avait aussi une montre Swatch en plastique avec des accents vert fluorescent et je la lui achetai aussi. Il m'avait approchée à un endroit et un moment où je ne m'y attendais pas et j'étais désarmée psychologiquement. J'avais acheté ce qu'il voulait me vendre sans négocier le prix, j'avais tendu mes billets sans résistance comme si j'étais victime d'un hold up. Certes il y avait eu un échange, de la marchandise contre mon argent, mais la marchandise était sur-évaluée et faisait office de feuille de vigne pour dissimuler le caractère scélérat de la transaction.

Je vins à Paris la veille de l'arrivée de Robert et rendis visite à Véronique dans son appartement avenue de Choisy. Quand elle m'ouvrit la porte d'un geste brusque elle portait mon anorak imprimé ocre et bleu-vert. Elle était plantée devant moi, portant ce vêtement que j'avais perdu aux Etats-Unis, et dont la disparition m'affligeait. Je restai interloquée pendant quelques secondes. Je lui dis que ce vêtement m'appartenait, elle me le rendit sans faire de résistance, mais je n'osai pas lui demander comment il était tombé entre ses mains. Il me fallut des mois, des années même, pour situer la dernière fois que j'avais porté cet anorak, et c'était bien à Tazewell en West Virginia, chez l'oncle et la tante de Robert, car le souvenir que cette dernière m'avait demandé, bizarement, de l'ôter et de mettre son anorak bleu roi à la place, était gravé dans ma mémoire. Mais sur le moment, voyant cet objet perdu aux Etats Unis retrouvé à Paris dans des circonstances aussi inattendues, j'étais confuse.

Quand le lendemain matin je vis de loin Robert marcher sur le quai à l'arrivée de son train je sus qu'il ne m'aimait pas. Son visage était morne et son pas traînant, comme s'il était venu à contre-coeur. Et durant tout le temps que nous passâmes ensemble en France et en Allemagne, je tentai de le réchauffer, de ranimer sa flamme. Je ne comprenais pas comment il avait pu être si ardent et chaleureux quand nous étions à New York, comment il avait pu être emballé au point de me présenter à sa famille et à ses amis, et maintenant que j'avais fait ce voyage pour le voir, son enthousiasme était retombé. C'était vraiment incompréhensible.

J'étais fière de le présenter à mes parents car il avait belle allure et nous étions bien assortis physiquement. Ma mère m'avait demandé quelle était son occupation et j'avais dit qu'il travaillait dans le charbon, ce qui ne sonnait pas très bien et n'était plus vrai mais fallait-il vraiment lui expliquer que mon chéri venait de faire faillite et se planquait en Allemagne? Véronique vint passer le weekend. Elle fit son entrée alors que nous prenions l'apéritif, et elle salua Robert en disant « Hello, boy! »

Elle me dit qu'elle allait essayer de trouver des jobs de mannequin ou d'acteur pour ses deux fils. Ils étaient mignons mais très différents, Maël ressemblait beaucoup à son père, brun aux cheveux bouclés et aux yeux bleus, Yoan était blond avec les cheveux lisses et il avait le visage ovale de sa mère. Le matin de notre départ je demandai aux deux garçons de sortir pour que je les prenne en photo car un brouillard épais approchait et je voulais en profiter. Ils se placèrent sur la pelouse pentue le dos au chemin d'accès. Derrière eux il y avait des arbres aux branches nues et noires dont certains disparaissaient peu à peu et le brouillard commençait à à dévaler la pente et bientôt il allait engloutir mes neveux. Je pris la photo alors que Maël, l'air insouciant, faisait mine de sentir une fleur. La photo fut réussie et j'en envoyai une épreuve à ma sœur.

Alors que je faisais ma valise ma mère vint me trouver dans ma chambre. Elle portait de petits flacons dans ses mains. Elle me dit qu'ils contenaient de l'huile essentielle de lavande, que c'était mon frère François qui avait produit cette huile sur sa propriété dans la Drôme et elle voulait que je trouve un débouché commercial pur cette huile aux États Unis. Il y avait en tout treize flacons. Il n'était pas question que je refuse, elle plaça les flacons dans ma valise sans me demander la permission.

Robert et moi arrivâmes à la Gare du Nord avec plus d'une heure d'avance. Je portais nos billets sur moi et proposai que nous dînions. Robert me demanda si j'étais sûre de l'horaire du train et sans vérifier je dis que oui. Mais pendant le dessert je sortis les billets et vis que je m'étais trompée, et notre train était déjà parti. Curieusement, Robert n'exprima aucune colère ni déception. Je m'étais fait une joie à la pensée de faire ce voyage en couchette avec Robert et mon rêve était à l'eau. Je ne sais pas ce qui m'avait pris. Si j'avais donné son billet à Robert quand il me l'avait demandé il aurait vu que je m'étais trompée sur l'horaire mais j'avais insisté pour garder les deux billets. J'avais agi comme si quelque chose en moi ne voulait pas aller à Hambourg, un acte manqué par excellence! Quand je m'aperçus que nous avions raté le train j'avais eu une dernière chance de laisser tomber. J'aurais pu laisser Robert partir sans moi et je serais allée dormir chez Agnès mais je n'étais pas encore prête à abandonner mon rêve. Nous primes le train suivant, sans couchette. L'argent des couchettes était perdu. Il y avait une correspondance à Cologne, et ensuite un trajet qui me parut interminable car je n'arrivai pas à dormir.

Nous arrivâmes à Hambourg en fin de matinée. Il faisait gris et froid et aussitôt j'attrapai un rhume de force 5 qui me gâcha une bonne partie du séjour. Robert nous conduisit à son appartement. C'était un logement bien adapté à une vie de célibataire de classe moyenne, ancien mais confortable, dans un quartier proche de l'Elbe où les immeubles étaient bas. Je me demandai si j'y trouverais ma place, à supposer que nous vivions ensemble, et pas un instant, pendant toutes les heures que je passai seule dans cet appartement, je n'eus le sentiment de me sentir chez moi et bienvenue. Je n'avais pas envie de fouiller pour dénicher des côtés obscurs de la vie de mon amant car en réalité, tout était obscur. Il me restait étranger et je n'avais pas le désir irrésistible de le connaître. Je vis un gros classeur noir et oblong. Je l'ouvris. Il contenait des centaines de feuilles de chèques au nom, je crus deviner, de la compagnie défunte dont Robert avait été propriétaire. J'aurais pu enlever une de ces feuilles et m'écrire les trois chèques à mon ordre mais l'idée ne m'effleura même pas. J'essayai de me soigner avec de l'huile de lavande, réputée antiseptique, puisque j'en avais dans mes bagages, mais au lieu de me sentir mieux je me sentis mal et je faillis m'évanouir.

Le premier soir Robert m'emmena dans les vieux quartiers du « Reeperbahn » où se rassemblait la foule assoiffée. Dans un bistro il m'invita à une partie de flipper et j'eus une chance inouïe, ma première balle resta très longtemps en jeu et mon score fut éblouissant. Robert n'en revenait pas. Les gros chiffres l'impressionnaient. Il y eut aussi un dîner avec un client colombien. L'homme était jeune et beau, on se demandait ce qu'il faisait dans la sidérurgie. Le menu offrait de la viande de cerf, de renne et autre gibier des climats froids. Je ne pus m'empêcher de poser une question au Colombien sur la cocaïne et il devait avoir l'habitude car il me répondit aussitôt en plaisantant que les revenus de ce trafic représentaient plus de 50% du PIB et qu'ils figuraient sous l'appellation « Autres » dans les statistiques. C'était drôle.

Robert me dit qu'il fréquentait les prostituées. Il me conduisit dans le quartier où il rencontrait ces femmes. Comme dans toute ville portuaire il y avait des entrepôts et les filles arpentaient des rampes d'accès ouvertes aux quatre vents. Elles portaient des bas noirs et des jarretelles et, climat oblige, des collants épais couleur chair en-dessous. Je trouvai cet accoutrement ridicule car à mon sens tout l'érotisme des bas et des jarretelles tenait dans la chair nue et le sexe caché mais facile d'accès. Dans la presse je lus un article sur la façon dont les prostituées se protégeaient du SIDA: en plus des préservatifs, elles mettaient des gants en latex. Charmant.

Je jouai les cassettes que j'avais apportées avec moi sur la stéréo de Robert. Le Latin Jazz éclatant de Tito Puente semblait faire un pied de nez à mon amant morose. Et quand ce fut le tour de Billie Holiday, au moment où elle chanta « I'm a fool to want you » Robert s'arrêta de bouger.

« ... such a fool to want you,
To share a kiss not mine alone,
To share a kiss the Devil has known.
»
« Is that some music you brought with you? » me demanda-t'il d'un ton curieux.

Ne souhaitant pas faire le voyage Hambourg-Paris en train, je fis changer mon vol pour un départ de Hambourg. L'opération se fit sans problème, je devrais prendre une correspondance pour New York à Londres/Heathrow, et je dus, bien sûr, payer un supplément. À l'aéroport, j'avais déjà passé le portillon quand deux hommes en uniforme demandèrent à contrôler mes bagages. Je les laissai faire et ils fouillèrent mon sac à main et passèrent ma grande valise au peigne fin. J'étais très humiliée car sur le retour ma valise était pleine de linge sale. On aurait dit que les hommes étaient convaincus que je transportais de la contrebande et ne la trouvant pas, ils insistaient, insistaient, manipulant chaque pièce de leurs mains gantées.

Je n'ai jamais compris pourquoi ils m'ont ciblée. Déjà, ce n'est pas au départ en général que les douaniers contrôlent les bagages, mais à l'arrivée pour empêcher la contrebande d'entrer dans le pays. Ces deux-là étaient des douaniers volants. On aurait dit qu'ils m'avaient attendue car personne d'autre ne fut contrôlé. Était-ce la femme à l'agence de voyage qui avait trouvé suspect mon changement de vol et avait prévenu les autorités? Ou le serveur au restaurant qui m'avait entendue parler de cocaïne? Ou était-ce une dénonciation malveillante de ma mère par l'intermédiaire de ma soeur Élisabeth qui vivait en Allemagne, pour me faire peur au sujet des treize flacons d'huile de lavande, pour se venger de ce que j'avais déjoué son piège devant le haras?

Dans ce cas il aurait fallu que Robert communique mon numéro de vol et heure de départ à ma mère ou à ma soeur, et étant donné ce qui s'était passé avec mon anorak imprimé, ce n'était pas impossible. Mais il me fallut des années pour arriver à cette hypothèse et sur le moment j'étais contrariée et cette expérience désagréable couronna un séjour très décevant sur le plan sentimental. Cependant j'avais été contente de voyager en-dehors des États-Unis et de me déplacer de la Normandie à Paris à Hambourg, et si ma relation avec Robert devait s'arrêter là, dans un sens cela simplifiait les choses.

C'est seulement maintenant en écrivant ces mémoires d'un événement qui a eu lieu il y a trente ans, que je comprends enfin ce que les douaniers cherchaient: des chèques! Alors j'avais été mise en situation délibérément pour que je vole des chèques et me fasse pincer au moment de quitter le pays! L'extorsion de mon argent par mon petit frère sous couvert d'une vente, la conduite froide de Robert et sa cruauté quand il me conduisit au quartier des prostituées, avaient été calculées pour faire naître en moi un désir de revanche, que j'aurais pu assouvir en volant des chèques. En France le vol est puni de trois ans de prison et de 45.000 euros d'amende (article 311 du Code Pénal). Si les douaniers avaient trouvé une ou plusieurs feuilles de chèques dans mes bagages, j'aurais été arrêtée sur le champ.

Le soir même de mon retour à New York Bruce m'invita quelque part où nous étions seuls et il s'arrangea pour que nous couchions ensemble. C'était davantage un simulacre qu'une véritable séance de jambes en l'air, mais j'avais été prise par surprise et à peine éloignée de l'homme que j'avais aimé je me sentais vaguement coupable de l'avoir trahi, même si je n'en avais pas eu l'intention. Chaque fois que nous avions été nus entre les draps Bruce et moi, il n'y avait jamais eu de pénétration proprement dite, ni jamais rien d'autre qui corresponde à une technique précise. Il y avait des gestes qui faisaient croire que ceci ou cela allait se passer mais en fin de compte il ne se passait jamais rien. Mais comme c'était toujours lui qui prenait l'initiative je n'étais pas réceptive psychologiquement, alors si ses vélléités tournaient court cela m'était égal.

J'écrivis à Robert pour lui demander de m'expédier quelque chose que j'avais oublié chez lui. Il m'envoya l'objet ainsi qu'une lettre où il disait qu'il traversait une période difficile et qu'il ne souhaitait pas avoir de relation durable avec une femme. Pourquoi alors m'avait-il fait croire le contraire en me présentant à sa famille et à ses amis? Ce n'était pas la peine d'essayer de le faire changer d'avis. La distance faisait 95% du travail pour lui et je tirai un trait sur cette aventure qui avait tout au plus duré quatre mois. Au téléphone ma mère me demanda où en était ma relation avec lui. Je lui dis qu'il fréquentait des prostituées. Elle me répondit « Et alors? » comme si ce n'était pas un problème rédhibitoire.

Je retournai travailler chez Mr Frank. Je me souviens encore d'un dicton qu'il prononçait à l'occasion et que je n'avais jamais entendu: « Qui s'excuse s'accuse. » C'était très vrai! Une Français d'une vingtaine d'années, fils d'un ami lui rendit visite. Comme il venait assez souvent et restait longtemps dans les bureaux en attendant que Mr Frank puisse le recevoir, nous avons fait connaissance en parlant Français. Nous sommes sortis déjeuner ensemble et je me souviens de m'être moquée de la jeune vendeuse d'immobilier avec son attaché case en peau d'anguille. Il voulut visiter le magasin de jouets F.A.O. Schwartz et me demanda de le prendre en photo avec un grand crocodile en peluche. Il me prit en photo lui aussi. Je portais une jupe droite en flanelle grise et un blazer de laine rouge, des escarpins noirs et des lunettes de soleil. Mais je ne le sentais pas de mon côté. Après tout, son père était ami de Mr Frank alors sa loyauté était certainement de ce côté-là. Je n'étais qu'une Française avec qui il bavardait, sans plus. Ou du moins c'est ce que je croyais. Avec le recul je pense qu'il était venu pour tester si j'étais consciente de ce qui s'était passé avec Robert et si j'avais réalisé qu'en obtenant pour moi un aller-retour New York-Paris à un prix inrefusable, Mr Frank était complice.

Ce rôle de confident-traître expliquerait pourquoi il était très amical avec moi alors qu'il n'existait pas de raison objective, et pourquoi il eût cette expression de dépit, de peur même, quand deux mois plus tard nous nous retrouvâmes fortuitement tous les deux à la porte de l'officine, comme s'il redoutait que je l'attaque physiquement alors que, inconsciente d'avoir été trahie, j'étais d'humeur calme et joviale, à mille lieues de toute idée de vengeance.

Quelques temps plus tard Mr Frank me dit qu'il n'avait pas assez de travail pour la femme âgée et moi, me laissant entendre qu'il préférait me garder, mais ce fut elle qu'il garda. Il ne me le dit pas ouvertement, il cessa simplement de m'appeler pour me demander de venir. Je tentai de relancer l'affaire. Je lui écrivis que j'avais fait une erreur lors de mon dernier relevé d'heures, que je l'avais surfacturé, et que nous pourrions régulariser à la prochaine occasion, mais il ne répondit pas et le téléphone resta muet.

À propos de téléphone, le « call waiting » fut inventé à cette époque. Si quelqu'un appelait pendant qu'on était en conversation, on entendait un signal discret. On pouvait alors mettre en attente son premier interlocuteur et parler avec le nouveau. Normalement cela aurait dû être un avantage mais d'après mon expérience cela ne fut jamais qu'un inconvénient car certaines personnes se servaient de la fonction pour laisser leur interlocuteur en attente beaucoup trop longtemps. J'en fis l'expérience avec une certaine Catherine Braunstein, une jolie juive brune d'à peu près mon âge, Française, qui avait toujours des ennuis de coeur et me les racontait. J'ai oublié comment nous avions fait connaissance. Elle me téléphonait de temps en temps et elle ne manquait jamais de me mettre en attente: « Attends! J'ai un appel, je reviens tout de suite. » Et je restais au bout du fil à attendre pendant un temps interminable. Il m'est arrivé de raccrocher le téléphone quand j'avais assez attendu pour rien. C'était un manque de politesse très grave à mon sens et cela jeta un froid dans notre relation. Elle habitait à la même adresse que Félix chez qui j'avais habité quelques mois en 1984. Enfin, c'est ce qu'elle disait car je ne suis jamais allée la voir chez elle. Ce fut elle qui un jour me donna rendez-vous dans un bar-restaurant pour qu'on dîne ensemble, et une fois sur place elle ne voulut pas manger et elle put m'observer à loisir pendant que je dînais seule, ce qui me mit très mal à l'aise. Elle me disait de temps en temps qu'elle partait à Paris pour quelques semaines. Une fois je lui demandai de me rapporter une boîte de Cachous Lajaunie, pas un objet très encombrant, et quand je la revis après son retour elle me dit qu'elle n'en avait pas acheté. Mais c'est grâce à elle que j'ai quelques photos de moi de cette époque, prises avec mon appareil.

Je reçus un appel d'un des deux hommes dont j'avais fait la connaissance au bar de nuit quand je travaillais chez Sullivan & Cromwell quatre mois plus tôt. Je ne me souvenais pas de lui avoir donné mon numéro, mais ce n'était ni la première, ni la dernière fois que je recevais ce genre d'appel inattendu. Il m'invitait à une petite fête privée. Il tenta de m'appâter en me disant que ses amis s'intéressaient aux ordinateurs et qu'il en serait question au cours de la réunion projetée. Et il me laissa entendre qu'il y aurait des substances psychoactives et du sexe. C'est précisément parce qu'il restait très vague quand je lui posais des questions sur le programme de la fête, que je m'imaginai qu'il y aurait une partouze et je savais d'ores et déjà que ni lui ni son compagnon n'était mon type, alors je n'étais pas très enthousiaste. Il me téléphona plusieurs fois à une semaine d'intervalle pour me convaincre, et moins je faisais preuve d'enthousiasme, plus il essayait de m'intéresser en me parlant d'ordinateurs, m'assurant que ses amis étaient des passionnés et qu'on s'en servirait pendant la fête. Je ne voyais vraiment pas comment on pouvait intégrer des ordinateurs à une fête et de toute façon je pouvais trouver un ordinateur n'importe où, je n'avais pas besoin de ce type. En désespoir de cause il me renouvela sa proposition sous une forme qui comportait une contradiction frappante avec ce qu'il m'avait dit précédemment et je le lui fis remarquer. Sans l'accuser ouvertement de m'avoir menti je lui dis que je n'étais pas intéressée et après cela il cessa de m'appeler.

Je m'étais remise à chercher du travail et la mort dans l'âme, en prise à ce sentiment horrible de vouloir quelque chose qui me rendait malheureuse, je me rendis à plusieurs entretiens d'embauche. Le parfumeur Guerlain recherchait une secrétaire, et je ne pus m'empêcher de faire une remarque à mon interlocutrice, sur les annonces publicitaires qui paraissaient dans les magazines. Je lui demandai pourquoi les pubs étaient toujours pour le parfum Shalimar alors qu'il y avait tant d'autres parfums Guerlain qui étaient excellents. C'était vrai, à la fin, y'en avait marre de Shalimar!

Lors d'une interview dans une autre boîte, je posai un coude sur la table et appuyai ma joue dans ma main, de sorte que j'avais la tête penchée pendant toute la durée de l'entretien. J'avais beau avoir toutes les compétences techniques, ce language non-verbal devait indiquer que je ne voulais pas vraiment être embauchée.

Après plusieurs échecs je me tournai vers la restauration. Je mis des annonces dans le quartier où j'offrais mes services de cuisinière aux professionnels qui n'avaient pas envie de sortir au restaurant tous les soirs ni de se faire livrer une énième pizza ou soupe chinoise. Je proposais de cuisiner à domicile des plats bien français, permettant aux clients de se régaler en pantoufles. « Savor and Save! » disait mon annonce. Régalez-vous à bon prix. Mais il n'y eut pas de preneur. Le caractère bon marché de mon annonce ne correspondait pas à l'idée haut-de-gamme que se faisait le public au sujet de la cuisine française. Il ne connaissait pas les ragoûts, ni les potées ni les autres trésors de la cuisine paysanne. Alors je décidai de vendre des parts de quiche que j'aurais faite moi même et avec mes fonds limités j'achetai les ingrédients et fis trois quiches aux lardons. Mais une fois cuites, il fallait les vendre et c'est là que je me heurtai à une difficulté que je n'avais pas prévue: comment les vendre? Je n'allais pas me planter sur le trottoir et les offrir au tout venant! Personne ne voudrait manger quelquechose qui avait été exposé à l'air libre en plein centre ville, avec toutes les fumées d'échappement et la poussière! Alors je me dis que si j'allais vendre mes quiches dans le parc il n'y aurait plus ce problème de pollution. Bien sûr il y avait moins de circulation piétonne, mais le cadre était plus propice, comme pour un pique-nique, en fait.

Je m'installai sur un banc dans Riverside Park en fin d'après-midi. Un homme accompagné de son chien m'acheta une part mais sitôt réjouie de mon affaire je le vis donner la part de quiche à son chien! Quelle insulte! Il est vrai que ma quiche était un peu grasse. Je ne sais pas comment cela avait pu m'échapper. La graisse des lardons s'étalait à la surface, et on sait que les Américains sont très sensibilisés à leur régime alimentaire.

De fil en aiguille je répondis à des annonces qui cherchaient des serveuses de restaurant. Je m'inventai une expérience dans le secteur, croyant que personne ne s'apercevrait que j'étais novice. Un des employeurs propriétaire d'une brasserie me demanda si j'avais de l'expérience avec les grands plateaux. Je dis que non. J'imaginais les serveuses transportant ces plateaux chargés d'assiettes de choucroute fumante... non, je ne voulais pas vraiment ce genre de travail.

Je fus embauchée chez Napoléon, un restaurant français à l'ouest de Broadway dans le quartier des théâtres. J'avais besoin de chaussures confortables et les seules que je trouvai dans mon budget étaient des espadrilles à un dollar la paire. Tout le personnel était français et c'était la patronne, une femme grande et corpulente, qui faisait la cuisine. On la voyait rarement, seulement en fin de journée, et elle avait toujours l'air épuisé.

Quand l'une des deux serveuses m'expliqua comment préparer la salle avant l'ouverture, me montra où tout se trouvait, et me dit ce que je devais dire aux clients j'eus une réaction de rejet. Ma tête ne voulait pas apprendre tous ces détails. À l'un de mes premiers clients je demandai « Et le veau, vous le voulez saignant, à point ou bien cuit? »

Après huit heures à parler de, servir, voir et humer des plats délectables, les raviolis du commerce servis Nature au personnel soir après soir avaient un effet dépressif. Puisque nous étions toutes Françaises la patronne aurait pu nous compter dans ses préparations culinaires et nous donner à manger un de ses plats, ou même des restes, car ce n'était pas de la haute cuisine mais de la cuisine bourgeoise dont l'ingrédient principal était le temps de cuisson. Mais elle avait cette tournure d'esprit de ceux qui réussissent en Amérique ou ailleurs: leur succès était dû le plus souvent au vol du travail des employés. Ils se considéraient au-dessus du commun des mortels et n'éprouvaient aucune compassion vis-à-vis de leurs employés qui pour eux n'étaient que du matériel vivant. Alors ils n'avaient aucun scrupule à les exploiter.

Je suivis une formation de bartender. Cela avait l'air facile, mis à part le fait qu'on était debout tout le temps. Les gens voulaient surtout de la bière et des cocktails simples, vodka ou gin-tonic, Cuba libre... Il y avait cependant un cocktail très à la mode qui portait le nom inoffensif de Long Island Iced Tea mais ne contenait aucun thé et vous saoûlait immédiatement avec un mélange de plusieurs alcools et un fond sucré, si c'était cela que vous vouliez. Mais ce cocktail n'était pas un grand classique et l'école ne nous en donna pas la recette. Ce qu'elle nous enseignait c'était comment faire tous ces cocktails aux noms bizarres créés à l'époque de la Prohibition, et comment s'y prendre quand il y avait une commande pour différents cocktails qui avaient un ingrédient en commun. L'excellence du métier c'était de pouvoir préparer un cocktail dès qu'on en recevait la commande, connaître la recette par coeur et ne pas se tromper! J'ai été reçue à l'examen de fin d'étude mais je m'aperçus que mes 500 dollars avaient été gaspillés quand aucune offre d'emploi, pourtant garantie, ne suivit. Car le premier bar où je fus envoyée était dans un restaurant indien et personne ne vint se désaltérer, sauf un quidam qui me demanda un verre d'eau.

Je proposai mes services à plusieurs établissements mais la vibration ne me correspondait pas. Autant j'étais à mon aise comme cliente, autant le métier, après tout, avait l'air d'une chasse gardée avec des critères d'admission secrets que je ne remplissais pas. J'avais cru que le métier de secrétaire était en bas de l'échelle mais les métiers de serveur étaient encore plus bas, occupés soit par des personnes qui avaient très peu d'éducation, soit par des artistes de la scène qui faisaient ça entre deux engagements.

Dans bien des cas l'intervalle devenait leur occupation principale et leurs ambitions artistiques se recroquevillaient. J'avais rêvé moi aussi d'être une « triple threat », une menace triple qui savait jouer la comédie, chanter et danser. Mais curieusement, alors même que je travaillais dans le quartier de la comédie musicale, je ne fus jamais tentée d'assister à un de ces fameux spectacles de Broadway car je trouvais la publicité vulgaire et je me rendis compte qu'elle attirait une majorité de provinciaux.

Finalement je fus engagée comme hotesse dans un restaurant irlandais sur la 29ème Rue entre Broadway et la 5ème Avenue et j'allais y rester plusieurs mois.


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