Chapitre 18

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Tout l'été Carlos et moi étions allés le dimanche rejoindre son ami Fernando pour un après-midi de cocaïne à volonté. Rassemblés sur une pelouse de Riverside Park, prenant le soleil et suivant des yeux les promeneurs, les oiseaux et les écureuils, nous passions le temps jusqu'à ce que le soleil devenu trop bas nous tape dans les yeux et nous fasse fuir. Fernando était toujours accompagné d'un couple d'à peu près mon âge qui avait l'air très pauvre. La femme était blonde aux cheveux longs et bouclés, et son visage était rougeaud comme celui des alcooliques. L'homme était grand, mince et pâle avec des cheveux couleur eau-de-vaisselle (dishwater blond) et une gueule pas très avenante. Ils sniffaient de la coke eux aussi, et Dieu sait quoi en plus. Fernando n'avait pas dit d'où ils sortaient, et bien qu'eux et moi fussions de la même race je n'éprouvais aucune attraction à leur égard. La femme surtout me faisait peur car elle était l'exemple de la déchéance dans laquelle pouvait si facilement tomber une femme qui ne se contrôlait plus. Question rivalité féminine, elle n'avait pas de soucis à se faire, je n'allais pas essayer de lui piquer son mec.

Carlos m'avait aussi emmenée chez une amie qui nous avait emmenés chez sa soeur. Nous étions arrivés vers six heures du matin après une nuit à faire la tournée des clubs de salsa et des after-hours. Il y avait deux femmes dans la pièce principale, et elles fumaient de la free base. C'était de la cocaïne traitée pour la débarrasser de tous ses adjuvants et impurités, et rendue fumable elle avait un effet plus immédiat que la formule inhalée, et son pouvoir addictif était encore plus fort. Nous ne restâmes pas très longtemps mais tout le temps que dura notre visite elle fuma. Détail dégoûtant, des cafards se promenaient sur les murs. Un garçon d'environ sept ans fit son apparition. Il était d'une beauté stupéfiante et il était tellement innocent et gentil, disant bonjour et parlant à sa mère d'une voix douce et joyeuse, que je ressentis une honte profonde. Face à son innocence et sa pureté je me sentais sale et déchue. Il voulait de l'argent pour acheter des bonbons. Si tôt le matin, dès le réveil, on aurait dit que cet enfant lui aussi était accro. J'offris de l'accompagner et nous descendîmes à la bodega. Les bonbons en question étaient des granulés de couleur violet foncé qui picotaient l'intérieur de la bouche au contact de la salive. C'était comme une drogue pour rire, dans le genre de ces jouets qui imitent les comportements adultes. « Comme Maman! » Je fus longtemps hantée par la pensée de cet enfant innocent et si beau grandissant dans un appartement sale grouillant de cafards, aux soins d'une femme qui dépensait tout son argent dans sa drogue.

L'amie de Carlos était une femme de mon âge de type Latino plutôt belle avec « du chien » mais elle avait toujours l'air inquiet, elle ne souriait jamais. Comme toutes les femmes dans sa situation —et les hommes aussi, d'ailleurs— elle essayait de s'extraire d'un milieu pauvre en trafiquant de la cocaïne, et aux dires de Carlos elle s'était mise aussi à tromper les trafiquants en faisant passer des émeraudes dans les paquets de cocaïne. Cela avait l'air très compliqué à mettre en oeuvre et j'appris un jour que son affaire avait mal tourné et qu'elle avait été tuée. On pouvait imaginer que le paquet qui contenait les émeraudes avait été égaré parmi les autres et que l'acheteur de cocaïne trouvant des émeraudes dans son kilo de marchandise s'était plaint à son fournisseur... ou alors c'était l'acheteur d'émeraudes qui, ne trouvant pas les pierres dans son colis de cocaïne, avait remonté la filière et trouvé que l'amie de Carlos les avait volées.

Une autre fois Carlos me donna rendez-vous chez un ami à une adresse prestigieuse, la Essex House sur Central Park South. Mais le même jour un homme que je venais de rencontrer et qui s'intéressait à l'art m'invita à un vernissage-conférence sur Central Park West, juste au nord de Columbus Circle. Comme je n'avais pas une foule d'amis qui s'intéressaient à la Peinture, je choisis de l'accompagner malgré son apparence pas très reluisante. La conférence commença et je fus rapidement terrassée par l'ennui. En effet la conférencière manquait de compétence et si elle aimait le peintre dont elle parlait, elle n'en laissait rien paraître. Je ne savais pas combien de temps allait durer ce supplice mais je savais que je ne pouvais pas le supporter une minute de plus, surtout que Carlos était tout près avec de la bonne coke. Alors, feignant une visite aux toilettes je chuchotai à mon compagnon: « I'll be right back. » et me dirigeai vers l'arrière, puis je sortis à l'air libre. Avant de faire cette manoeuvre j'avais réfléchi. Je connaissais à peine cet homme et je ne me voyais pas lui dire à voix basse « Écoute, je m'ennuie, je n'ai pas envie d'écouter cette conférence, etc. ». Ce que je faisais n'était pas très poli mais je ne lui devais rien. En cinq minutes à pieds je rejoignis Carlos dans l'appartement luxueux de l'Essex House. Il y avait une Marilyn d'Andy Warhol au mur. J'étais très contente d'être là au lieu de cette conférence et j'imaginais avec amusement la réaction de mon compagnon quand il commencerait à trouver le temps long.


« Ye Olde Tavern and Restaurant » était le nom du restaurant où je fus engagée comme hotesse au tarif du salaire minimum. Il était sur la 29ème Rue entre Broadway et la 5ème Avenue. Le quartier était à l'extrémité est du Garment District, le quartier de la confection. C'était un secteur où se rassemblaient les Pakistanais fabricants et importateurs. Leurs vitrines regorgeaient de vêtements couverts de perles et de sequins. Le restaurant attirait une clientèle ancienne et fidèle mais personne du voisinage direct. D'ailleurs aujourd'hui c'est un centre culturel musulman qui occupe les lieux. Gilsey House, un immeuble de 1875 très impressionnant faisait l'angle nord-est de Broadway et je le longeais en venant du métro. Il a été rénové et il a l'air accueillant aujourd'hui, mais à l'époque ses murs étaient noirs de suie, il était pratiquement déserté, il s'en dégageait une impression de décrépitude et de misère. Sa forme avec des saillies et des renfoncements et des colonnes de chaque côté des fenêtres créait des effets saisissants d'ombre et de lumière et par temps pluvieux il aurait fait merveille dans un film d'horreur.

Le restaurant était en contrebas de la chaussée. Il y avait deux portes d'entrée, celle de gauche donnant directement sur le bar, celle de droite sur le restaurant. Les deux pièces communiquaient à l'intérieur par une large ouverture. Juste à gauche de l'entrée du restaurant se trouvait une petite cabine où je restais pendant la durée du déjeuner, et où je gardais les chapeaux et manteaux des clients. Le style du restaurant était plutôt rustique avec des tables et chaises en bois sombre et des nappes rouges, des vases en cuivre avec des fleurs en tissus égayaient chaque table dans cette salle très longue sans fenêtre. Le menu était classique et les prix moyens pour une clientèle de chefs d'entreprise ou de cadres.

Eamon Dolan, le patron était un Irlandais d'environ soixante-dix ans. Il avait les cheveux —le peu qui lui restait— roux et pommadés et les yeux bleus, les lèvres minces et les joues plates, la peau très soignée et luisante, et un air général peu commode. Il était toujours vêtu de beaux costumes comme un gangster, avec un faible pour le Prince de Galles. Les trois serveuses étaient de braves femmes d'une cinquantaine d'années qui se cramponnaient à leur gagne pain. Le barman était assez jeune, blond, et il m'a toujours donné l'impression qu'il savait quelque chose mais gardait le silence.

Mon travail consistait à tenir le vestiaire et la caisse pendant le déjeuner et le dîner. J'arrivais vers onze heures et aidais à la mise en place puis je déjeunais. Les premières semaines Dolan profita de mes compétences de secrétaire pour me faire frapper tous ses plats du jour sur de petites cartes. Ce n'était vraiment pas drôle à faire et je n'étais pas payée pour ça mais je ne pouvais pas refuser. Il m'apportait une machine à écrire électrique Brother très légère et la posait sur une table côté bar avec l'attitude brusque et rusée d'un voleur qui croit que sa victime ne s'est aperçue de rien. Il renouvela ainsi tous ses jeux de plats du jour pour les menus qui étaient présentés aux clients.

Après le déjeuner il me faisait faire les totaux de la recette payée par cartes de crédit sur une calculatrice imprimante. N'ayant pas l'habitude du commerce je ne comprenais pas pourquoi je devais faire la longue addition deux fois et je demandai au barman pourquoi Dolan ne faisait pas tout simplement une copie carbone. Il me fallut longtemps pour comprendre que c'était pour m'assurer que l'addition était sans erreur.

Quand tous les calculs étaient faits et vérifiés et les espèces comptées, Dolan m'envoyait à la banque déposer la recette du dîner d'hier et du déjeuner. Je longeais la Marble Collegiate Church à l'angle de la 5ème Avenue et marchais vers le sud une dizaine de minutes, faisais le dépôt et revenais au restaurant. En milieu d'après-midi il y avait du temps libre mais pas assez long pour que je rentre chez moi. Alors je me promenais dans le quartier, regardais toutes ces robes perlées vendues en gros, et rentrais au restaurant attendre l'heure du dîner. Je suivais toujours le même itinéraire et chaque fois que j'arrivais devant un accès de parking souterrain, une voiture, toujours la même, en sortait et je devais la laisser passer. C'était une Jaguar dernier modèle.

En septembre je reçus une lettre du District Attorney me félicitant pour ma coopération dans l'affaire du vol de mon sac, et m'informant que l'audience de condamnation aurait lieu en décembre.

Dolan était toujours d'humeur maussade. Même quand tout allait bien il gardait cette expression irritée qui dissuadait toute vélléité de faire la causette. Quand eut lieu le krash boursier en octobre je me dis que cela n'allait pas améliorer son humeur. Ses clients et lui-même avaient certainement perdu beaucoup d'argent et cela allait se répercuter sur les affaires. Il passait des heures à lire le Wall Street Journal.

J'appris le décès de Jorge Dalto, le pianiste qui avait été un facteur décisif dans ma venue aux États Unis. Je me rendis au service de commémoration (« memorial service ») qui avait lieu dans une église moderne sur l'East Side. La journée était grise et froide. La salle était comble et les gens célèbres ou pas qui l'avaient connu se succédaient au micro pour faire son éloge: Tito Puente, George Benson, Mario Bauza... Je fus tentée de faire la queue pour dire moi aussi que Jorge était gentil et généreux mais tout bien réfléchi je ne pouvais pas dire qu'il avait été un chic type avec moi alors je suis restée assise.

Les jours se suivaient et mon boss me tapait sur les nerfs. Il me demandait toujours un petit quelque chose en plus et pour le salaire de misère qu'il me payait il n'y avait pas de faveur possible pour faire preuve de bonne volonté. Et pourtant je faisais ce qu'il me demandait. Il ne disait jamais merci et j'étais souvent en colère quand je partais à la banque. J'ai même été tentée plusieurs fois de garder l'argent pour moi au lieu de le mettre à la banque, surtout en période de fête où les recettes étaient importantes et j'avais plusieurs milliers de dollars en espèces dans mon sac, mais au moment où je passais devant l'église, c'est-à-dire juste après être sortie dans la rue, ma colère se calmait, je me sentais apaisée et toute idée de vengeance et de vol s'évaporait. Si je voulais me sortir de cette situation sans avenir il faudrait trouver autre chose.

Un Pakistanais d'environ mon âge, client régulier du bar s'était américanisé: il portait des jeans et des chemises à carreaux, il avait une coupe de cheveux moderne et les cheveux bouclés et il buvait de l'alcool. Il venait tous les jours en fin d'après-midi. Un jour il me dit qu'il avait besoin d'une secrétaire à temps partiel et me demanda si cela m'intéressait. Il avait son bureau en face au deuxième étage, je n'aurais qu'à traverser la rue. Je lui dis que oui et lui demandai combien il offrait. Il me répondit qu'il me paierait ce que je lui demandais: « You name it, you've got it. » Il avait l'air complètement indifférent au tarif horaire que je pourrais lui demander. J'avais appris ma leçon avec mes erreurs précédentes où je n'avais pas été capable de négocier un tarif horaire convenable. Je lui dis que j'allais y réfléchir.

Si j'allais dans ses locaux je serais à sa mercie et je ne comprendrais pas ce qu'il dirait à ses collègues ou confrères car je ne parlais pas Urdu. Et ce serait du travail au noir, donc il n'y aurait pas de contrat, pas de preuve écrite d'une relation quelconque. Cet homme avait l'air sensuel et assis sur sa chaise il avait bougé son bassin de manière suggestive alors je me suis méfiée. Je serais une blanche parmi les Pakistanais, un objet de convoitise et de fantasmes sexuels. Je n'étais pas sûre qu'il m'offrait de me payer pour des services sexuels car il avait parlé de travail de bureau mais en me laissant nommer mon prix il m'invitait à lui offrir autre chose que de la dactylo comme si j'allais lui dire: « Voilà, pour le secrétariat c'est tant de l'heure, pour le sexe c'est tant. » La situation ne me rassurait pas. Je devais lui donner une réponse mais je fis comme s'il ne m'avait jamais parlé et il n'insista pas.

Je me rendis chez Jon Burr pour prendre une série de partitions qu'il avait transposées pour moi. Il me présenta un homme au visage très ridé, blond aux yeux bleus, qui s'appelait Chet Baker. J'avais entendu parler de lui mais n'étais pas familière avec sa musique. Son dernier disque venait de sortir me dit Jon, et il l'avait accompagné à la basse sur cet album qui s'appelait « As Time Goes By ». Je ne m'attardai pas car j'avais l'impression qu'ils préféraient être seuls et j'appris par la suite, après le décès de Chet en Mai 88, qu'il avait eu une addiction à l'héroïne de plusieurs décennies. Alors si je m'étais sentie de trop les quelques minutes en compagnie des deux hommes, c'était peut-être parce qu'ils attendaient que je reparte pour se shooter. Voici un extrait du dernier album où Chet chante Angel Eyes d'une voix démolie très émouvante, accompagné par Jon à la basse, avec piano et batterie. Le jeu de Jon est très beau, et très typique de son style. Et pourtant je le considère comme un salaud car il m'a manipulée, il m'a séduite puis il m'a dit qu'il aimait une autre femme, il a essayé de me rendre accro au crack, mais malgré tout je trouve son jeu bouleversant. C'est un de ces mystères: un salaud sensible.

L'audience de condamnation dans l'affaire du vol à l'arrachée de mon sac devait avoir lieu prochainement. Je téléphonai à Pat Myers et obtins le numéro de salle, la date et l'heure et au jour dit me rendis à la Criminal Court. La grande salle était brillamment éclairée et tous les sièges du public étaient pris comme s'il s'agissait d'une affaire très médiatisée. Comme aucun siège n'était libre je restai debout près de l'entrée. J'étais en proie à des émotions violentes. J'avais soif de justice, je n'avais pas été traitée comme il fallait, on ne m'avait pas laissé raconter mon acte héroïque, j'étais blessée intérieurement, je souffrais de cette blessure invisible et je voulais demander au juge d'infliger la peine maximum. Et le conducteur de la voiture, pourquoi ne l'avait-on pas poursuivi puisqu'il avait été arrêté en flagrant délit avec son complice? Pourquoi ne m'avait-on pas invitée à m'adresser au juge en tant que victime, pour expliquer au vu et au su de tout le monde les effets que ce vol avait eus sur moi? Au lieu d'être traitée avec les égards dus à mon statut, je fus traitée comme une intruse, et dès que j'ouvris la bouche pour parler au juge les gardes me coupèrent la parole et me forcèrent à sortir manu militari. C'était ça, la justice américaine?

Que ce soit Halloween, Thanksgiving ou Noël, le big boss gardait toujours son humeur maussade et il prenait un malin plaisir à me demander de faire des tâches de secrétariat et de comptabilité pour lesquelles il me payait au même tarif de caissière. Je le trouvais tellement ancré dans sa mentalité de profiteur que je n'avais même pas la force de réclamer mon juste salaire. Je préférais faire tout ce qu'il me demandait de bonne grâce. Il me faisait plutôt pitié. Quel pouvait être l'univers psychologique d'un homme de son âge et de sa condition qui se croit supérieur quand il vole le travail d'une femme dans ma situation? Avec tout l'argent liquide qui me passait entre les mains j'aurais pu être tentée de le voler mais il s'en serait rendu compte tout de suite et de toute façon j'avais pris la résolution, avant le grand départ en 1983, de ne pas voler, et j'écartais la pensée dès qu'elle m'effleurait. De plus il aurait aimé que je le vole car il aurait eu la preuve que je l'enviais, et je ne voulais pas lui donner cette satisfaction.

Je n'ai pas souvenir de la façon dont se termina mon job mais début 1988 je repris mes recherches de travail dans le secteur du secrétariat. Les rares fois où nous avions une conversation mon colocataire et moi, il glissait mine de rien que je devrais déménager. La première fois je me demandai si j'avais bien entendu, mais au cours des conversations suivantes il renouvela sa demande, toujours de la même manière indirecte, du genre « Oui, Reagan est un pourri, tu devrais déménager, bien sûr qu'il était au courant qu'il y avait des ventes d'armes à l'Iran! » Je n'étais pas contre, en principe, mais je n'avais pas les moyens de payer plus de 150 dollars par mois, voilà le problème.

Mais cela changea quand je fus embauchée par la SNCF. Oui! La Société Nationale des Chemins de Fer! Le directeur de succursale, Alain de Tessière, avait besoin d'une secrétaire, ce qui faisait de moi une secrétaire de direction. Mon salaire net était de 400 dollars par semaine, un record. Il y avait une période d'essai de trois mois alors l'interview d'embauche ne fut pas très poussée, c'est grâce à cela que je fus embauchée.

Cette branche de la SNCF s'appelait « French National Railroads » et son activité commerciale consistait à vendre des forfaits touristiques valables sur toute la France ou toute l'Europe pour une certaine durée. Les bureaux étaient situés à l'adresse prestigieuse de Rockefeller Center, au 610 Fifth Avenue. L'intérieur de l'édifice était richement décoré dans le style Art Déco d'époque, avec des marbres, des bronzes, du fer forgé: un plaisir exquis pour les yeux. C'était un des avantages de ce travail: aller au boulot était un plaisir! Sauf un jour dans les couloirs de la station de métro, un homme d'une quarantaine d'années... Ce n'était pas mon imagination qui me jouait des tours, je n'avais jamais eu une telle expérience, c'était bien vrai! Il passa devant moi à la même allure que tout le monde dans la foule compacte de l'heure de pointe, mine de rien, habillé en costume-cravate, mais la bitte à l'air!

Dès les premiers instants où la secrétaire partante me montra les différentes tâches je fus assommée par la consternation car tous les matins il fallait faire et servir le café au directeur! J'avais envie de tout laisser tomber et de partir mais le salaire me retenait. J'avalais mon humiliation et ma colère. Mis à part la machine à café, l'équipement de bureau consistait en une machine à boule IBM et un ordinateur équipé d'un logiciel de traitement de texte. Le téléphone était tout noir et tout neuf. C'était un appareil multi-fonction très sophistique, très réussi sur le plan design, et une équipe d'informaticiens qui occupait une grande pièce travaillait dur à créer un programme pour le faire fonctionner.

Elle me présenta au personnel administratif, tous des Français, et au directeur commercial qui, avec l'équipe de vente, était Américain et occupait un espace lumineux qui accueillait le public. En saluant tour à tour les Françaises et les Français je me disais que c'était de petits fonctionnaires dont on se moquait en France, sauf que ceux-ci étaient plus aventureux, et la pensée que moi aussi j'en étais une me faisait faire la grimace. Certes, je n'étais pas une fonctionnaire de carrière mais penser que j'avais fait ce grand voyage et traversé toutes ces épreuves pour me retrouver employée des chemins de fer, il y avait de quoi rire jaune!

Le directeur avait la quarantaine. Il était grand et mince, les cheveux très noirs, les mains couvertes de poils. Il habitait à Larchmont, une petite ville de la banlieue riche au nord-est de Manhattan, proche de Rye et de Pelham, et comme tous les privilégiés qui habitaient dans cette région, à part ceux qui se déplaçaient en hélicoptère ou en limousine, il prenait le train et passait par Grand Central deux fois par jour. Il avait beau gagner un salaire élevé, le trajet était une terrible corvée. Il n'avait pas l'air accablé par le travail, et par conséquent, à part la distribution du courrier tous les matins et le café je n'avais pas grand chose à faire. Parfois il y avait une réunion dans son bureau et il me demandait de faire et de servir le café pour ses invités. Il me donna à taper un mémo qui contenait des chiffres. Je vis que les informations suivaient toutes un certain ordre, paragraphe après paragraphe, et qu'elles seraient plus claires sous forme de tableau alors je pris l'initiative de présenter le mémo sous cette forme, sur la machine à boule car je ne savais pas me servir de l'ordinateur. Il eut un sursaut en voyant le tableau, puis il admit que toutes les informations étaient là et il signa le mémo.

La femme qui partageait mon bureau avait une cinquantaine d'années et elle avait un déhanchement de naissance. Elle boitait d'une façon spectaculaire. Je ne veux pas me moquer des personnes handicapées mais elle était chiante, elle sentait la transpiration à cause de ses chemisiers en polyester et à l'heure du déjeuner elle mangeait toujours un yaourt à la fraise dont l'arôme artificiel m'exaspérait au plus haut point.

Le sous-directeur venait plusieurs fois par jour voir le directeur dans son bureau. C'était un homme jovial au verbe haut qui avait une tache de vin sur la moitié du visage. Je crois que la législation qui interdisait aux employeurs d'un gouvernement de discriminer à l'embauche pour des raisons de handicap physique y était pour quelque chose. Mais quoi qu'il en soit je passais le plus clair de ma journée de travail à voir ces handicaps défiler sous mes yeux et cela avait un effet déprimant. Je me sentais agressée et je ne pouvais rien dire car alors j'aurais été dans mon tort, alors je devais faire comme tout le monde et ne pas en parler. Cela me mettait en colère et je ne devais rien laisser paraître, être toujours aimable comme une bonne secrétaire de direction.

Je m'ennuyais ferme. Après avoir accompli la cérémonie du café et distribué le courrier je n'avais plus rien à faire le reste de la journée sauf si AdT me donnait une lettre à taper, ce qui n'arrivait pas tous les jours. Il était souvent absent toute la matinée ou tout l'après-midi et quand il rentrait au bureau il n'avait rien de spécial à me faire faire, ni compte-rendu de réunion à taper, ni note de frais à transmettre à la compta. Au bout d'un mois je téléphonai à Evette de l'agence Kent pour lui dire que je n'aimais pas ce job. Elle m'exhorta à être patiente, à tenir le coup et m'encouragea avec des phrases mille fois entendues. Je doutais fort que la situation allait changer.

Malgré ces inconvénients j'étais contente de toucher ma paie tous les quinze jours. Maintenant je pouvais payer un loyer un peu plus élevé et je me mis à chercher à me loger. Justement depuis quelques mois une femme seule venait régulièrement au bar Hanratty's. Elle parlait souvent et riait avec les habitués mais je n'avais jamais été tentée de faire connaissance. Elle avait le teint un peu rougeaud de ceux qui boivent trop et une dent de devant encadrée par un filet d'or. Elle était grande et costaude, les cheveux courts, la quarantaine, blonde aux yeux bleus. Un après-midi où le bar était presque désert, je l'approchai. Elle s'appelait Jessie et elle travaillait comme assistante paysagiste pour le compagnie pharmaceutique Merck à Mahwah dans le New Jersey. Je lui demandai si elle ne connaîtrait pas, par hasard, quelqu'un qui cherchait une roommate. Elle me répondit que justement, elle avait une chambre à louer dans son appartement. Elle habitait sur la 96ème Rue. Elle avait beau être décontractée et souriante il y avait une petite note qui sonnait faux, quelque chose qui me fit penser à l'expression française « faux jeton » mais je n'aurais pas su dire pourquoi. J'avais dû me tromper. Pourquoi me mentirait-elle? Nous ne nous connaissions pas! J'avais trop besoin de déménager alors je fis taire mon alarme.

Jessie m'emmena visiter son appartement. Il était au 35, entre Columbus Avenue et Central Park West. L'immeuble de six étages était ancien mais rénové, avec une intercom, un ascenseur moderne et un sol carrelé. L'appartement au 5ème étage donnait sur la cour. Il était sombre mais très calme, et consistait en une grande pièce dont le mur de gauche était équipé en cuisine, d'une petite salle de bains avec baignoire et d'une chambre à coucher, celle qui était à louer, qui comportait une grande penderie et était meublée d'un grand lit et d'une commode et un chevet en bois peint. Le loyer serait de 400 dollars par mois. Jessie coucherait sur le canapé dans la salle de séjour. Je lui dis que j'étais intéressée et que je lui donnerais ma réponse en fin de semaine.

Je parlai de ce projet à Pacho qui comme par hasard était là. Il me demanda si j'étais consciente que Jessie était une lesbienne. Je n'y avais pas pensé, mais maintenant qu'il me le disait cela me semblait évident. Alors quand je vis Jessie au bar la fois suivante, je lui demandai si elle était homosexuelle, elle me répondit que oui, je lui dis que je ne l'étais pas et qu'elle ne devait pas se faire d'idée, que si j'emménageais chez elle c'était uniquement pour me loger. Elle me répondi qu'elle avait compris et qu'elle était d'accord.

Je fis d'autres recherches mais ne trouvai rien et en fin de semaine je dis à Jessie que j'acceptais son offre. Nous étions fin mars et je pourrais emménager début avril, et c'est le 1er du mois, le jour du poisson d'avril, April Fool's Day, que je quittai le studio de Harry et emménageai chez Jessie. La distance était courte et le déménagement fut rapide. Jessie m'aida. Elle hissa ma machine à écrire sur son épaule avec une aisance impressionnante.


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