Chapitre 19

ème Rue d'où elle prenait un car qui traversait l'Hudson par le Lincoln Tunnel jusqu' au New Jersey et de là elle prenait encore un autre moyen de transport pour aller jusqu'au siège social de la compagnie pharmaceutique Merck dans la ville de Rahway. Je me demandais pourquoi elle avait choisi d'habiter si loin de son lieu de travail mais ne lui posai pas la question.

Dès qu'elle arrivait elle se servait un grand verre de vin blanc et s'affalait sur le canapé devant la télé. Son show préféré était une série ancienne en noir et blanc du temps où Andy Griffith pouvait encore faire fantasmer les ménagères car il était beau mec et en tenue de shériff impeccable il avait de l'allure. Il incarnait le Bien et la Raison, mis en valeur par son député qui était benêt et avait le visage ingrat. C'était le « dippity » pour qui Jessie en pinçait, pas pour la star. Ainsi jour après jour j'entendais la ritournelle sifflée qui annonçait le début de l'épisode et à la longue j'en vins à haïr cette mélodie.

De mon côté j'avais acheté une guitare classique dans un pawn shop, un magasin de prêt sur gages. J'avais compris que je perdais mon temps à essayer de former un groupe, ne serait-ce qu'un duo, et que si je pouvais m'accompagner je n'aurais pas besoin de me déplacer pour faire des répétitions ni discuter l'interprétation, je serais indépendente du bon vouloir de ces messieurs. Cela faisait longtemps que je n'avais pas joué, sept ans, mais il me restait de solides acquis. Avec de la pratique j'y arriverais. La guitare ne m'avait coûté que 150 dollars, elle avait un petit défaut sur la rosace et les mécaniques étaient d'une qualité assez médiocre, mais elle avait une belle sonorité, le manche était correct et sa couleur cognac me plaisait.

Pendant la pause déjeuner je me mis en quête d'un professeur. Le quartier des instruments de musique était tout proche, sur la 48ème Rue entre la 6ème et la 7ème Avenue. C'était étourdissant de passer aussi facilement d'un monde à l'autre: le monde des affaires si ennuyeux, et le monde de la musique plein de promesse et de passion, et de retour au bureau l'atitude de la bonne secrétaire mais du jazz et des rêves plein la tête. J'entrai dans les magasins de guitare et je demandai au comptoir s'ils connaissaient un guitariste qui enseignait le jazz. Chez Sam Ash un jeune homme répondit par l'affirmative. Je lui dis que je désirais apprendre à jouer les standards du jazz pour chanter et m'accompagner et nous nous mîmes d'accord sur les conditions. Il viendrait chez moi me donner une leçon d'une heure une fois par semaine.

Il s'appelait Pat Fleming et il était très petit. Avec ses cheveux courts devant et longs derrière et ses jeans un peu trop moulants il avait davantage l'air d'un rocker que d'un jazzman mais il faisait ce que je lui demandais, il me jouait les chansons que je voulais chanter, j'aimais l'harmonie des accords qu'il choisissait et il me les écrivait sur une grille. La première chanson fut Misty. Toute la semaine je pratiquai l'enchainement des accords. Mes doigts manquaient de souplesse et les cordes me faisaient mal au bout des doigts mais je savais que de petites pastilles de peau durcie se formeraient rapidement et je n'aurais plus mal. Le plus difficile était une barrière psychologique que je ne m'étais pas attendue à rencontrer: chaque fois que je m'installais pour jouer, assise sur mon lit le dos tourné à la porte, j'avais peur que quelqu'un fasse irruption dans ma chambre en criant des accusations et interrompe ma séance. C'était irrationnel. Cela ne pouvait pas se produire en réalité et pourtant je n'arrivais pas à calmer l'appréhension d'une telle scène et je pratiquais mes morceaux avec d'énormes difficultés à cause de cela.

Au bureau je m'étais enhardie et j'étais entrée dans la salle d'informatique. Je m'étais dit qu'après tout j'étais la secrétaire du directeur, ils n'allaient pas me chasser comme une malpropre. Un des hommes me parla et je lui demandai s'ils pourrait me montrer le fonctionnement de l'ordinateur qu'il y avait dans mon bureau. Il accepta et tous les jours il s'asseyait devant mon ordinateur et m'expliquait son fonctionnement. Je ne savais pas qu'il y avait un programme qui dirigeait tout, un système d'exploitation en-dessous du programme de traitement de texte. Il m'expliqua la hiérarchie des dossiers, l'arborescence et les diverses tâches qui s'y rapportaient. Le système était DOS 5 et il fallait taper des lignes de commandes. Il me dit qu'à l'origine DOS avait été inventé pour une compagnie de téléphone, et quand il me dit que chaque dossier s'appelait un directory, autrement dit un annuaire, je lui fis remarquer que ce nom était propre en effet à la téléphonie. Il n'avait pas fait le rapprochement. Par la suite, quand DOS fut remplacé par Windows, ce nom fut remplacé par folder, notre « dossier ».

Cet homme n'était pas mal physiquement, d'une taille normale, un peu plus grand que moi, les cheveux longuets châtain clair et bouclés, les yeux bleu-verts, les traits fins. Il me confia qu'il était très « cheap », qu'il achetait ses vêtements et chaussures d'occasion car il ne voulait pas gaspiller son argent dans des fringues neuves qui, il est vrai, étaient surfacturées. À force de le voir tous les jours assis à côté de moi et de partager ces brefs moments volés à l'emploi du temps, je me sentais attirée mais une chose me retenait, c'était ce que je prenais pour de l'avarice car j'étais déçue qu'il ne veuille pas acheter ses vêtements neufs. Je trouvais cela très ringard et de mauvais augure. Pourtant comme son travail était loin du public il n'avait pas besoin d'être pimpant comme un vendeur, mais je ne faisais pas ce raisonnement. Le nom de « Goodwill » comme marque d'habillement m'avait fait très mauvaise impression car c'est une organisation de bienfaisance qui récupère et qui revend dans tout le pays des meubles, des objets et de la friperie, et c'est là que les pauvres font leurs emplettes.

Peut-être avait-il voulu faire appel à mon intérêt financier car en général toute femme célibataire se demande instinctivement dès qu'elle rencontre un homme s'il gagne suffisamment d'argent pour subvenir à ses besoins et à ceux d'une progéniture. Mais au lieu de me dire combien il avait d'économies il m'avait laissé entendre qu'il économisait beaucoup en s'habillant chez Goodwill, mais je n'avais pas saisi la subtilité. J'avais été repoussée par l'idée que ses fringues et ses chaussures qu'il avait payées 5 dollars soient d'occasion. L'avarice était ma bête noire car j'en avais souffert cruellement de la part de mon père et ma mère. J'avais été mal habillée parce que ma mère ne voulait pas y mettre le prix. J'avais beau avoir un corps de déesse, ce que je portais était de qualité inférieure et me donnait des complexes. Alors revivre ce cauchemar avec un mari, non merci! D'ailleurs je n'étais pas comme toutes les autres femmes. Ce qui m'intéressait avant tout dans un homme que je trouvais attirant, c'était de voir si nous nous entendions bien comme copains, comme amis, et seulement si la réponse était positive pouvais-je alors le considérer comme un mari potentiel. Tout allait bien avec cet informaticien, notre rendez-vous quotidien était un plaisir que j'attendais en regardant le temps passer.

J'étais tellement désespérée par le blocage psychologique qui m'empêchait de pratiquer la guitare qu'un jour je me suis mise à genoux devant mon lit et j'ai supplié le bon Dieu de m'aider. J'avais réuni toutes les circonstances en ma faveur: j'avais l'instrument, le professeur, la pièce tranquille, les grilles d'accords de chansons que j'aimais, mais j'avais un blocage! J'étais malheureuse, je n'en pouvais plus. Après cette prière fervente je pus pratiquer une heure par jour car le blocage avait disparu et j'étais en paix.

Jessie et moi passions le samedi soir à sniffer de la coke et à boire. Elle frappait à ma porte et elle me demandait si je voulais un hit et je ne disais jamais non. Je quittais mon occupation et je passais dans la pièce principale pour lui tenir compagnie. Nous discutions pendant des heures. C'était toujours elle qui m'invitait. Elle achetait une bombonne d'un gallon, environ 4 litres, d'un vin blanc bon marché qui lui faisait le weekend. Moi je préférais la bière Becks mais quand il était tard et que je n'avais pas envie de sortir, je me mettais au vin blanc moi aussi.

Elle me parlait de son travail. Au printemps elle se plaignait des allergies. Elle avait le nez bouché à longueur d'année, je me demandais si c'était à cause de la cocaïne ou des allergies. En été elle se plaignait de la chaleur, en automne des feuilles qu'il fallait rassembler et enlever, en hiver de la neige. J'appris avec horreur que parfois elle tuait des caisses entières de souris blanches. Quand la cocaïne me faisait perdre ma réserve habituelle je parlais de mon attirance mitigée pour l'informaticien et quand le sujet était épuisé, de mes problèmes de famille. J'avais l'impression qu'en acceptant sa cocaïne je lui devais quelque chose en échange, alors je lui livrais des informations sur ma vie personnelle. Je me disais que la vie d'une Française intéresserait peut-être une Américaine. Ce qui me tracassait le plus à l'époque, c'était le fait que ma soeur Sophie ait épousé et eu des enfants avec l'ex-amant de notre mère. Cela me choquait et je n'arrivais pas à m'expliquer comment ma soeur avait pu faire ça. Coucher avec l'ex-amant de sa mère, quelle idée! Mais ce n'était qu'un des mystères de ma famille. Il y en avait d'autres, et depuis que j'avais mis l'Atlantique entre moi et ma famille je me sentais suffisamment en sûreté pour chercher à élucider quelques bizarreries.

J'achetai un bloc d'étagères pour mes livres, et un caisson d'occasion à deux tiroirs grande largeur pour le format legal qu'utilisaient les avocats, pour ranger mes papiers. Un peu plus tard j'achetai une armoire de bureau en métal. La date de livraison fut fixée un certain matin vers 10 heures. La veille j'avais guetté la présence de mon big boss pour le prévenir que je serais absente le matin, mais il avait été invisible toute la journée, alors avant de partir à 17 heures j'avais collé un message sur sa porte adressé à « AdT » comme le faisaient les autres. A la fin de la semaine le service du personnel m'informa que j'étais virée. Ma période d'essai touchait à sa fin et pour ma part je ne souhaitais pas m'engager pour la durée avec cette boîte où je n'avais rien à faire. D'ailleurs je m'étais plaint plusieurs fois à ma conseillère de l'agence Kent, lui faisant part de mon désarroi et de mon ennui mortel, et elle m'avait toujours conseillé de tenir le coup. C'était compréhensible: elle voulait toucher sa commission et il fallait que je passe le cap de la période d'essai. C'était raté pour elle. Je ne sais pas si AdT avait trouvé mon attitude trop cavalière, mais il est vrai que je n'avais pas de respect pour lui car il se la coulait douce, et il avait dû le sentir. Ou alors, hypothèse sinistre, ma soeur qui croyait, comme on l'a déjà vu, que les hommes bruns et velus exerçaient sur moi une attraction sexuelle irrésistible avait tout manigancé, AdT ou la personne qui l'incarnait n'était pas le vrai directeur mais un acteur choisi pour son physique, c'est pourquoi il n'était jamais présent, et quand elle avait appris par Jessie que j'en pinçais pour l'informaticien elle avait compris que c'était raté et elle avait mis fin à l'opération. Que se serait-il passé alors si, affriolée par mon boss je lui avais laissé comprendre que j'étais folle de lui, qu'aurait-il fait, où m'aurait-il entraînée pour m'éliminer?

Je fis les démarches pour toucher des indemnités de chômage. Cela fut assez facile et rapide et pour une certaine période je reçus presque l'intégralité de mon salaire. Je n'essayai pas de revoir l'informaticien car décidément je ne pouvais pas passer outre le fait qu'il s'habillait chez Goodwill.

De temps en temps j'allais au bar que Carlos fréquentait. Après la fermeture du bar de Tootsie Carlos et les autres avaient établi leur QG dans un bar voisin. C'était juste à côté, à l'angle d'Amsterdam et la 95ème Rue, mais alors que le bar de Tootsie était populaire et bon marché, le nouveau était un des premiers établissements de la nouvelle vague de renouveau du quartier. C'était un bar-restaurant bien agencé, avec de grandes baies vitrées, et à dire vrai la clientèle de Tootsie avec ses ouvriers du bâtiment Latinos, ses petits fonctionnaires de race noire et ses petits dealers n'était pas exactement le genre de clientèle visée, mais ils faisaient tourner la boutique et le barman était aimable avec eux car si l'argent n'a pas d'odeur, il n'a pas de couleur non plus.

À propos d'ouvriers du bâtiment, il y avait un entrepreneur portoricain d'un certain âge qui habitait le quartier et venait s'abreuver après le travail toujours accompagné de Fifo, un cubain noir d'ébène d'1,90m et costaud qui parlait l'argot afro-cubain et était copain avec Carlos car ils se comprenaient. Fifo était toujours de bonne humeur, je ne l'ai jamais vu froncer les sourcils, et maintenant je crois qu'il servait de garde du corps et d'homme à tout faire à l'entrepreneur, qui était un blanc de taille moyenne aux cheveux gris, portant toujours un petit chapeau. Il y avait quelque chose de fuyant chez cet homme, il avait toujours l'air d'avoir des arrières-pensées, de ruminer des idées secrètes, et il avait toujours la tête inclinée vers le bas comme s'il évitait de croiser le regard d'autrui. Mais à l'époque cette impression était vague et je ne m'intéressais pas au bonhomme alors je n'y prêtais pas attention.

Un jour j'entrai en conversation avec un homme d'une trentaine d'années qui travaillait pour cet entrepreneur. Il était Équatorien, probablement sans papiers, de stature plutôt petite, marié, sa femme l'attendait au pays, il lui envoyait de l'argent, histoire typique. Environ un an plus tard il eut un accident du travail qui le rendit incapable de travailler. Il passait ses journées au bar. Quand j'arrivais en fin d'après-midi il était là et il avait l'air déjà bien imbibé. Alors qu'autrefois il avait le regard franc et limpide, quelques temps après son accident son visage avait pris une expression de débauche, il y avait un ramollissement général de ses traits comme s'il avait cédé à ses plus bas instincts. Il me parla de ses guppies, comme ils étaient beaux. C'était des poissons tropicaux qu'il gardait dans un grand aquarium. Un soir vers 23 heures il m'invita à aller les voir mais cela ne m'intéressait pas. Il insista beaucoup, me fit des descriptions très lyriques de ces beaux poissons pour que j'aie envie d'aller les voir. Mais comment ce pauvre immigrant sans papiers et incapable de travailler pouvait-il se payer un grand aquarium et entretenir des poissons tropicaux? Je ne lui posai pas la question. Sa femme l'attendait au pays, je n'avais pas envie de le fréquenter.

Je le vis encore traîner au bar plusieurs mois et puis un jour je m'aperçus que je ne l'avais pas vu depuis un certain temps et je ne le revis jamais. Plusieurs années plus tard, après les péripéties qui me dessillèrent enfin les yeux, j'en vins à comprendre que l'entrepreneur en avait assez de lui payer des indemnités au noir, et avait essayé de le rendre utile en lui faisant jouer un rôle de séducteur pour m'attirer dans un piège, car entre crapules on se rend service, et le stratagème ayant échoué il s'était débarrassé de l'infirme avec l'aide de Fifo.

C'est dans ce nouvel établissement que je rejoignais Carlos de temps en temps. Un jour je fis la connaissance d'un Anglais nommé Paul Fillingham. C'était le seul blanc du groupe et pourtant il avait l'air bien accepté. Nous en vînmes à nous présenter. Il habitait tout près, il était un type littéraire et il écrivait aussi des textes pour des documentaires filmés. Il avait la cinquantaine bien sonnée, les cheveux grisonnants, grand et maigre. De fil en aiguille il me proposa de collaborer à la création d'un documentaire et j'étais intéressée. Cependant je venais de commencer à prendre de cours de guitare et j'hésitais à diviser mon énergie avec un nouveau projet mais il réussit à me convaincre qu'il avait des amis dans l'industrie du film et je finis par accepter, et comme sujet je choisis Carlos car les deux hommes se connaissaient et Carlos accepterait certainement qu'on fasse un documentaire sur lui.

Dès lors Paul me rendit des visites de travail à mon domicile et il tapait des textes sur ma machine à écrire, une IBM à boule toute simple. Il tapait avec deux doigts mais assez vite. Il me flattait en me laissant prendre les décisions, comme s'il respectait mes compétences, mais toutes les semaines il me présentait sa facture et c'était toujours au moins cinquante dollars pour services rendus. Il me dit qu'il fallait créer une boîte de production alors nous nous mîmes à chercher un nom et il me laissa décider. Je choisis le nom d'un château de la Loire, Azay Productions je crois, puis comme il avait accès à un ordinateur il créa le logo et me le présenta pour approbation. J'étais très déçue, et il y avait un point là où il ne devait pas y en avoir, alors je le lui dis et nous discutâmes encore, et je lui payai encore cinquante dollars pour la création du logo.

Nous commençâmes le déroulement du documentaire proprement dit. Mon idée pour l'introduction était de faire arriver Carlos dans le groupe d'amateurs qui jouait des congas tous les dimanches dans Central Park. Je pensais que nous allions d'abord écrire le scenario, une tâche considérable où devaient se mêler des documents anciens sur la vie musicale dans la Havane d'avant Castro, des scènes de concerts récents et des prises de vue neuves avec Carlos pour lier le tout. Et seulement une fois ceci fait considérer l'aspect technique. Mais au lieu d'enchaîner avec le déroulement de l'action Paul se mit aussitôt à parler de l'aspect technique et il parla de « Steadycam », un système de stabilisation pour filmer en marchant sans faire de secousses, et on aurait dit que filmer en extérieur était une prouesse technique. Il compliquait toujours tout et me faisait perdre le fil de ma pensée. À ce moment je compris qu'il m'avait menée en bateau tout du long pour m'extorquer de l'argent. « You've been lying to me through your fucking teeth! » lui dis-je, très en colère. J'aimais bien l'expression « to lie through one's teeth » et comme il avait les dents longues et jaunâtres et qu'on était à New York j'avais ajouté « fucking » pour faire bonne mesure. Quand je revis Carlos je lui dis ce qui s'était passé. Il me répondit qu'il m'avait pourtant prévenue de ne pas faire confiance à ce type, mais il ne m'avait rien dit du tout.

Décidément je n'avais pas de chance avec la création de films documentaires. Quand j'habitais chez Harry j'avais fait la connaissance d'un Portoricain qui faisait un documentaire sur l'histoire de la Salsa. Il avait besoin de texte frappé professionnellement à la machine et avait fait appel à moi. Une fois la tâche accomplie il m'avait fait visionner la version finale mais Carlos en était exclu alors que tous les autres musiciens avec qui il avait joué étaient évoqués. Je lui fis part de cette observation mais il n'avait pas d'explication convaincante et je me sentais en porte-à-faux, insistant que mon cher ami devait être inclus dans le film, comme si mes raisons étaient purement affectives. Je passai du temps dans son studio. Il squattait une grande pièce à l'intérieur du « Museo del Barrio » sur la 5ème Avenue, de l'autre côté de Central Park. Ce devait être une salle d'exposition car elle était très vaste, avec de très grandes fenêtres et très haute de plafond. Des tableaux nus y étaient entreposés. Lui s'était aménagé un espace là-dedans pour vivre et travailler mais il n'y avait pas de cuisine ni de salle de bains. J'ignore comment il entrait et sortait sans se faire remarquer, et quand le musée était fermé, mais c'était une combine incroyable!

Il essayait de me séduire mais dès le départ il y avait un problème insurmontable: ses ongles étaient tout pourris, très épais, noirs et de surface irrégulière, et j'avais peur d'attraper cette maladie si je le touchais. Cette affection était due à une mycose, c'était contagieux! Il fit pourtant de son mieux pour créer un lien amoureux entre nous. Il me payait pour faire du travail qui était pratiquement inexistant et je restais dans son studio sans rien faire. Par loyauté envers Carlos j'avais refusé de travailler davantage sur la promotion du documentaire dont il était absent et cet homme m'avait répondu « Mais j'ai déjà mis ton nom sur le générique! » comme si je lui devais quelque chose. Le temps passa et un jour il me donna rendez-vous dans un immeuble d'habitation pas loin de chez moi. Quand j'arrivai à la porte de l'appartement elle était entrouverte. J'entrai, il n'y avait aucun bruit. Je vis une porte entrouverte elle aussi et la poussai. Sur un grand lit défait, l'homme était allongé sur le ventre, nu à l'exception de ses boxers. Je tournai les talons et sortis de l'appartement et je n'entendis plus jamais parler de cet homme.

Maintenant que Paul Fillingham ne venait plus me voir je sentais un soulagement mental car j'avais beaucoup travaillé intellectuellement pour créer le documentaire. Le jeudi j'allais rejoindre Carlos dans un appartement à deux pas, au 35ème étage d'une une tour au coin de la 96ème et Columbus. C'était la nouvelle façon pour les dealers d'échapper à la police: ils donnaient rendez-vous à leurs clients dans un appartement et restaient quelques mois dans cet endroit puis ils changeaient d'adresse. L'appartement était occupé par un locataire normal, le plus souvent une mère célibataire qui touchait des allocations, et qui arrondissait ses fins de mois en sous-louant sa salle à manger tous les jours entre 17 heures et minuit. Personne ne m'expliqua que la gentille dame qui faisait la cuisine n'était pas vraiment une amie de Fernando mais je finis pas comprendre toute seule et plus tard je lus quelque part une explication de ce système. Nous étions attablés et restions là à boire de la bière et sniffer de la coke comme si nous étions chez des amis. Certains clients entraient et sortaient rapidement mais Carlos qui n'avait jamais de logement fixe, s'accommodait bien de cet asile confortable mais éphémère. Parfois j'y allais sans Carlos, je n'avais pas besoin de lui, Fernando me connaissait bien. Je m'achetais de la cocaÎne pour vingt dollars, cela faisait un demi gramme et la qualité était excellente. Cela me suffisait pour participer aux frais car je ne voulais pas consommer la drogue de Jessie sans jamais rien offrir en échange car alors j'aurais eu une dette envers elle et je préférais me sentir libre surtout à cause de son homosexualité.

Il lui arrivait parfois de dire que les femmes pouvaient tout faire aussi bien que les hommes. La première fois j'avais eu envie de répliquer que c'était discutable, surtout en matière de sexualité, mais sachant que Jessie était lesbienne j'estimai plus prudent de ne pas relever. Et ainsi au fil des mois elle répéta cela à plusieurs reprises. Pour moi le lesbianisme n'était rien d'autre que de la masturbation mutuelle. Il n'était pas rare que les femmes qui se trouvaient privées de compagnie masculine se tournent vers d'autres femmes mais ce n'était pas parce qu'elles trouvaient les femmes en général sexuellement attirantes.

À cette époque la CIA était très active dans le trafic de cocaïne. Elle avait besoin de beaucoup d'argent pour financer ses opérations secrètes, ses trafics d'armes au Nicaragua et ailleurs, et il fallait des sources de revenus abondantes et secrètes pour remplir la « caisse noire ». L'invention du crack fit s'envoler le chiffre d'affaires car le crack se vendait par portions de cinq dollars alors que la cocaïne en poudre ne se vendait pas à moins de vingt dollars. La consommation de crack se répandit comme une traînée de poudre dans les couches pauvres de la société. Les petits morceaux de la substance fumable se vendaient dans des tubes minuscules en plastique à capuchon rouge normalement utilisés pour ranger des pièces d'horlogerie, ou dans des sacs en plastique refermables pas plus gros que l'ongle du pouce. Tous ces déchets se retrouvaient au pied de arbres, sur le trottoir ou dans le caniveau. Aux abords des parcs et dans les quartiers pauvres cette pollution était vraiment choquante.

Un soir Carlos et moi étions assis dans un café-club de Greenwich Village quand je vis une silhouette familière pousser la porte. C'était Sarah, l'ancienne patronne du club des Chevaliers du Temple à Paris, rue des Rosiers dans le Marais, puis de Memphis Melody dans le quartier St Michel. Je l'avais connue parce que Carlos et moi allions toujours finir la soirée dans son club qui restait ouvert jusqu'à cinq heures du matin.Sarah était une juive polonaise, petite, les cheveux longs toujours tirés sur la tête et retombant en queue de cheval. Elle vint s'asseoir à notre table et bien que nous n'ayons jamais été amies, la retrouvaille si loin du lieu où nous nous étions connues nous rapprocha, et depuis nous étions restées en contact. C'était elle qui m'appelait environ une fois par semaine. Elle me parlait d'elle puis elle me posait toutes sortes de questions sur ma vie et quand je lui parlais de quelque chose de pas très plaisant elle semblait se régaler et elle n'en finissait pas de me demander des détails. J'ignorais ce qui l'avait poussée à immigrer aux États-Unis à son âge mais cela ne me regardait pas. Elle voulait refaire sa vie, libre à elle.

Un soir de weekend je parlai de Sarah à Jessie, lui dis que cela me dérangeait qu'elle me pose toutes ces questions personnelles. Jessie répondit qu'elle ne voyait pas ce qu'il y avait de gênant et elle me conseilla de ne pas hésiter et répondre sans retenue aux questions de Sarah, et je tins compte de ce conseil, je déballai toute ma vie intime à cette femme et pourtant je ne ressentais pas de véritable affection pour elle, j'avais l'impression que nous n'étions pas de la même espèce.

Quand elle fit un mariage blanc pour obtenir sa carte de séjour elle me posa des questions sur la marche à suivre comme si elle savait que j'avais travaillé dans ce domaine, elle me paya même pour que je fasse quelque travail. Son mari était un gros noir qui avait une sale bobine. Elle le payait pour qu'il la sponsorise et joue le jeu du couple heureux jusqu'à l'épreuve de confirmation trois ans plus tard. Je trouvais cela très risqué mais elle avait une confiance inébranlable dans le succès de son entreprise.

Je demandai à Sarah si elle connaissait Laurence, une femme qui travaillait au New Morning à l'époque où je fréquentais l'établissement de Sarah. Oui, Sarah la connaissait, elles étaient même amies. J'avais retrouvé Laurence dans le milieu du Jazz newyorkais. Elle avait épousé un guitariste de renom qui s'appelait Jack Ribot, une forme raccourcie de son vrai nom de Ribotzinsky. J'arrangeai un rendez-vous un soir chez Mikell's. Les deux femmes tombèrent dans les bras l'une de l'autre et elles étaient tellement absorbées par les retrouvailles qu'elles ne me prêtèrent plus la moindre attention et je me sentis cruellement exclue alors que c'était moi qui les avais remises en contact. Je finis par conclure que c'était parce que je n'étais pas juive, alors que les deux femmes l'étaient et avaient donc cette culture en commun qui créait une intimité entre elles alors que je n'étais qu'une quantité négligeable.


Dans un coin sombre de la salle il y avait une petite cage avec une perruche verte dedans. Le pauvre animal passait sa vie là-dedans, et ne s'animait que quand l'écran de télévision qui lui faisait face montrait des scènes champêtres et des animaux. Je ne m'étais jamais intéressée aux perruches mais le sort de ce petit oiseau me faisait de la peine et un samedi matin alors que j'étais défoncée à la coke j'ouvris la cage, m'emparai de l'oiseau et le lâchai dans la pièce. Il vola maladroitement, se posa sur un cadre à mi-hauteur du mur puis se réfugia en haut d'une porte où il resta sans bouger. Je m'attendais à ce que Jessie se mette en colère mais elle resta calme. Je souffrais trop pour cet oiseau. Comment pouvait-on infliger ce sort à un animal dans un pays qui se vantait de sa liberté? Elle me dit qu'une de ses amis le lui avait offert. Je vis qu'elle n'était pas délibérément cruelle, mais elle n'était pas particulièrement intéressée par cet oiseau, qu'elle gardait seulement parce qu'une amie le lui avait offert.

Je me souvins que près de chez Sarah il y avait un pawn shop qui, dans le capharnaüm des objets en vente, avait une cage deux fois plus grande que celle qu'occupait la perruche. Je demandai à Jessie si elle voyait un inconvénient à ce que je remplace la cage actuelle par celle-là et elle fut d'accord. J'achetai donc la cage pour vingt dollars. Non seulement elle était plus grande, elle était aussi plus jolie. Elle avait des formes arrondies, apparemment elle datait des années 30 ou 40, et elle était mieux faite que le petit cube où vivait la perruche. Le transfert se fit sans problème. Dans un sens Jessie était soulagée que je m'occupe de l'animal. Maintenant quand je pratiquais la guitare j'emmenais la cage dans ma chambre et la perruche s'intéressait à la musique et sifflotait ou chantonnait. Cela me faisait du bien de m'occuper de cet animal et d'améliorer ses conditions de vie autant que possible, et de voir qu'il répondait à mes interventions. Mais quand je jouais tard le soir, fatiguée, saoûle et surexcitée par la cocaïne, je jouais très mal, je faisais des erreurs, des faux départs, je cassais le rythme et l'oiseau s'arrêtait lui aussi et attendait patiemment que je reprenne et cela me faisait honte.


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