Chapitre 20

Je devais chercher du travail pour continuer de recevoir mes indemnités de chômage. Je fus engagée comme traductrice pour une durée limitée chez la compagnie McCall's, celle qui publie les patrons de couture. Mon travail consistait à traduire tout ce qui était écrit dans les pochettes. Je faisais partie d'une équipe d'environ quatre traductrices supervisée par une espèce de Cerbère antillaise. Ce n'est pas qu'elle était hargneuse, au contraire elle souriait tout le temps, mais elle était constamment sur mon dos pour voir où j'en étais et me donner des consignes. Elle me donnait l'impression que j'étais complètement incompétente et que j'avais besoin d'être étroitement surveillée comme si j'étais pleine de mauvaises tendances et susceptible de « passer à l'acte ». On aurait dit qu'elle avait travaillé dans une prison avant de trouver un emploi chez McCall's. Elle me fit très vite penser qu'elle jouissait de voir les rôles inversés: après l'esclavage que les Blancs avaient imposé aux Noirs, elle prenait sa revanche avec un sadisme joyeux. De plus la paie était minable, inférieure à 250 dollars nets par semaine. Mais parce que c'était un travail de traduction, aussi insignifiant fût-il, je me sentais valorisée par rapport au secrétariat et c'est pourquoi je restais.

Psychologiquement je traversais une période où j'essayais de comprendre ma mère et j'en étais arrivée à la conclusion que ce n'était pas par amour qu'elle avait épousé mon père, mais parce que les parents de ce dernier étaient riches. Par ailleurs je ressentais une anxiété aigüe au sujet de ma santé, qui se focalisait sur quelques petites veines apparentes au-dessus du genou de ma jambe gauche. J'étais terrifiée que ces petites veines deviennent des varices. Après tout ma mère en avait et j'étais sûre que le mal était héréditaire et que si je ne faisais rien j'allais en avoir moi aussi. Celles de ma mère étaient tellement laides que je voulais tout faire pour éviter d'en avoir. J'écrivis à mes parents et leur parlai de ce problème et ma mère m'envoya des gélules de vigne rouge. Je décidai aussi d'adopter un régime d'exercice car je n'étais pas très active physiquement, pour faire du jogging je m'achetai des « sneakers » que je trouvai très laids, et je me mis à travailler mes abdominaux, passant de la position couchée à la position assise sans m'aider de mes bras. Ainsi sans savoir qu'ils manigançaient ma mort j'écrivis à mes parents en blaguant qu'avec de forts abdos je pourrais me lever d'entre les morts comme le Lazare biblique. Ce n'était pas la première fois que sans le savoir je lisais leurs pensées et disais quelque chose d'humoristique qui devait les choquer.

Ma mère m'écrivit qu'un de mes cousins, un fils de son frère Michel de Nève, était mort dans un accident alors qu'il était en manoeuvre militaire dans le désert en Afrique. Je fus très ébranlée même si je n'avais jamais vu mon cousin depuis qu'il était bambin. J'écrivis une lettre bouleversée à mon oncle et sa femme, joignant pour les réconforter un grand tirage d'une photos de paysage hivernal que j'avais prise aux abords du Réservoir de Central Park.

Au travail il y avait deux Françaises avec qui j'étais devenue bonne camarade. L'une était très petite et plus âgée que moi. Nous passions ensemble l'heure du déjeuner. Je lui fis part des conclusions que j'avais élaborées au sujet du mariage sans amour de ma mère. C'est surtout l'intérêt financier et l'absence d'amour qui me tracassaient car si elle n'aimait pas notre père, comment pouvait-elle nous aimer, nous ses enfants? Cela m'était égal de m'ouvrir ainsi à une quasi-inconnue. J'avais besoin d'être écoutée, pas nécessairement conseillée.

L'autre femme nommée Florence Nash travaillait dans un autre service et vers midi ou en fin d'après-midi elle venait passer un moment dans la salle de traduction, et c'est comme ça que nous étions devenues plus proches. Elle entrait sans bruit comme si elle se glissait subrepticement à l'insu d'un supérieur, et au fil de nos conversations elle me dit qu'elle écrivait. Elle ne dit jamais quoi mais à la façon un peu supérieure dont elle en parlait je crus comprendre qu'elle écrivait des textes créatifs. Au fil du temps je lui posais des questions pour en savoir davantage sur son travail d'écriture mais elle restait très vague. J'insistai suffisamment pour qu'un jour elle m'apporte un texte qu'elle disait avoir écrit. C'était complètement sans intérêt, banal, cela ne semblait venir d'aucun service en particulier: ni les relations publiques, ni la publicité interne, ni la communication pour le personnel, ni la direction des ventes. C'était cela qui lui donnait le droit de se sentir supérieure à moi qui ne faisais que traduire du texte écrit par quelqu'un d'autre? Cependant je ne lui en tins pas rigueur et nous restâmes amies.

Pendant environ une semaine nous parlâmes de couture, si nous en faisions et quoi, et je dis que je m'étais fait un tailleur pour les sorties habillées. Il fut convenu que nous apporterions nos réalisations au bureau donc un jour je vins au bureau avec mon tailleur bien emballé et le montrai à mes collègues. Je ne me souviens pas de ce que montrèrent les autres mais Florence pour sa part avait apporté un vêtement dont l'imprimé était identique à celui d'un ensemble-pantalon que j'avais acheté à St Germain des Prés à peine un mois avant de m'envoler pour les USA. La seule différence était la couleur du fond: mon ensemble avait un fond rouge, le vêtement que Florence avait apporté avait un fond marron, mais les motifs étaient rigoureusement identiques. Je fis comme si je n'avais rien remarqué, et je ne compris pas tellement pourquoi elle montrait un vêtement de confection puisqu'il s'agissait de montrer nos propres réalisations.

La compagnie organisa une vente en interne. Je m'attendais à voir des textiles à bon prix mais je m'étais trompée, ils étaient bien trop élevés et malgré cela je ne pus m'empêcher d'acheter un pull-over alors que je ne souhaitais pas avoir dans mes placards quoi que ce soit qui me rappelât cette compagnie. Je ne portai jamais ce pull et chaque fois que je le voyais il me rappelait ce mauvais souvenir!

McCalls occupait un étage dans ce qu'on appelait alors le Pan Am Building avant qu'il ne soit racheté par la compagnie d'assurance Met Life qui remplaça le logo géant de son prédecesseur par le sien propre. Cet immeuble de bureaux conçu dans l'architecture brutaliste de l'époque rendue célèbre par le Corbusier, avait été inauguré en 1963 et construit juste au nord de la gare Grand Central à la 42ème Rue et à l'époque cela avait fait un scandale car le bâtiment très ouvragé de la gare, avec sa coupole, ses verrières et ses statues disparaissait sous la masse écrasante du nouvel édifice en béton brut de décoffrage. Mais on s'était habitué à la silhouette familière et très reconnaissable du gratte-ciel et ceux qui étaient nés après sa construction n'avaient pas la nostalgie du paysage d'avant.

Chaque vendredi j'avais l'occasion de me rendre dans un bureau situé dans l'axe exacte de Park Avenue. Un vendredi j'avais apporté mon appareil photo et demandai la permission de photographier la vue par la fenêtre, permission accordée et j'eus le privilège rare de photographier l'avenue célèbre vers le nord. Une adresse sur cette avenue correspond à notre avenue Foch à Paris. Jusqu'à la 96ème Rue s'entend, car plus au nord la ligne de chemin de fer sort à l'air libre et le niveau social des habitants descend, on est à Spanish Harlem, el Barrio,d'où bon nombre de musiciens de salsa sont issus, tels que Tito Puente et Ray Barretto. C'est comme le quartier Barbès à Paris mais avec des Latinos. Cela m'a toujours fait un drôle d'effet que les avenues gardent leur nom quel que soit le quartier qu'elles traversent, et qu'elles aient des numéros aussi élevés. En France je trouvais que 183 c'était beaucoup, le numéro de l'avenue où habitait ma grand-mère, mais à New York personne ne s'étonnait d'un numéro à quatre chiffres. C'est parce que les avenues font toute la longueur de l'île de Manhattan. La dernière adresse sur Park Avenue est le 1940 à la 135ème Rue. Et les autres avenues tellement huppées et chères, célèbres pour leurs boutiques de luxe, leurs agences de pub et leurs hôtels particuliers, la 5ème Avenue, Madison Avenue, ont au-dessus de la 96ème Rue perdu tout leur clinquant, les commerces vendent des pneus rechapés, des voitures d'occasion et de la malbouffe.

Puis mon job se termina et je fus soulagée de ne plus avoir cette surveillante sur le dos. Je pris les adresses des deux femmes, Florence et la petite dame, et peu après mon départ de McCall's cette dernière m'invita à dîner chez elle. Elle habitait un studio minuscule dans Greenwich Village. Peu après mon arrivée la porte d'entrée s'ouvrit. Elle me présenta son compagnon dont elle n'avait jamais parlé, un homme très grand qui parlait Français couramment lui aussi, et qui devait venir du Sénégal ou d'un autre pays de la Françafrique car il était noir comme de l'ébène et parlait français couramment. Ce contraste saisissant laissait douter de la réalité du couple. Comment une femme aussi petite pouvait-elle avoir pour compagnon et amant un Africain qui devait faire un mètre quatre-vingt? Et si la studette était déjà minuscule pour une petite femme seule, comment pouvaient-ils habiter à deux là-dedans, surtout un homme grand comme lui? Ces questions que je me fis restèrent sans réponse et nous passâmes à table.

Aussitôt le jeune homme déclara qu'il étudiait la réflexologie et qu'il cherchait des volontaires pour pouvoir se faire la main sur leurs pieds. Il en vint rapidement à me demander de lui rendre ce service. Je n'étais pas du tout séduite par l'idée. Je ne voulais pas être seule avec le petit ami d'une copine, surtout allongée sur une table de massage ou un lit. Il pourrait y avoir des situations gênantes et l'idée d'offrir mes pieds nus, la plante de mes pieds, à un parfait inconnu me semblait très mauvaise. De plus il n'était pas diplômé! Et s'il faisait une fausse manoeuvre et au lieu de me faire du bien il me rendait malade? Me causait des palpitations ou des diarrhées? Ou provoquait une excitation sexuelle indésirable? Il n'avait pas du tout l'air de se soucier de l'effet qu'une telle proposition pouvait avoir. Sa femme pendant ce temps avait l'air parfaitement à l'aise comme si tout avait été préparé à l'avance. Apparemment il s'attendait à ce que, sous prétexte d'entraînement, je saute sur l'occasion de me faire un beau noir qui question hauteur était mieux assorti à moi qu'à sa très petite amie. Je dis que je devais réfléchir à la question et le tiendrais au courant. Avant mon départ la Française me donna deux ou trois livres de poche sans couverture. C'étaient des livres d'auteurs classiques qu'elle avait récupérés je ne sais comment. Les libraires qui jetaient des livres enlevaient la couverture pour empêcher la revente. Je n'avais jamais eu entre les mains un livre dont la couverture avait été délibérément arrachée. Ce cadeau de livres récupérés du rebut était en somme une insulte voilée. Cela me fit très mauvaise impression et m'enleva toute envie de les lire mais je les acceptai par politesse.

Je sortis aussi plusieurs fois avec Florence Nash. Son mari était guitariste dans un groupe de Punk Rock nommé « Spawn », comme le sperme de poisson et elle me dit que cela la fit rougir quand elle apprit ce que cela voulait dire. Apparemment elle voulait que je me sente gênée moi aussi. Elle habitait dans le Lower East Side, naguère un quartier mixte Yiddish-Latino que ces derniers appelaient « Loisaida » et qui avait été rebaptisé East Village et faisait l'objet d'une réhabilitation intense pour attirer les jeunes hipsters. Je ne la trouvais pas très intéressante, elle manquait de spontanéité, elle avait l'air de toujours réfléchir et de peser ses mots mais c'était trop subtil pour que je saisisse exactement ce qui n'allait pas. On sortait ensemble de temps en temps car cela me faisait plaisir d'avoir de la compagnie, de changer de quartier et de parler français.

Après mes deux ou trois mois chez McCall's j'ai à nouveau fait une demande pour recevoir des indemnités de chômage mais cette fois mon salaire de référence était celui que j'avais touché là-bas, soit un peu moins de 250 dollars nets par semaine au lieu des 400 qui étaient la référence précédente. Je m'étais fait avoir en acceptant ce job de traduction, mais j'y avais été obligée sous la menace de perdre mes droits. Maintenant mes 400 dollars de loyer mensuel devenaient difficiles à payer.

J'entendis parler d'un homme marié, un dentiste à la retraite qui cherchait une relation discrète avec une jeune femme. Très tôt après mon arrivée dans ce pays j'avais entendu parler de sources diverses, de jeunes femmes qui se faisaient entretenir par un ou plusieurs hommes. Personne n'y voyait rien à redire car après tout elles avaient le droit de disposer librement de leur corps et la vie était chère mais personnellement j'avais des notions plus strictes. L'idée de dépendre financièrement du bon vouloir d'un homme et d'être ainsi obligée de lui passer tous ses caprices de peur de le perdre, ne me disait rien qui vaille. De plus même s'il existait des expressions pudiques pour évoquer ce commerce, c'était tout de même une forme de prostitution, et ce n'était épanouissant ni pour la femme ni pour l'homme, même s'il n'y avait aucun problème de santé immédiat. Après avoir débattu intérieurement le pour et le contre je décidai d'accepter de rencontrer cet homme pour une relation sexuelle moyennant finance. J'en parlai à Jessie, lui demandai si elle voyait un inconvénient à ce que je fasse venir un homme dans l'appartement. Je lui expliquai que c'était pour arrondir mes fins de mois. Elle me répondit qu'elle n'avait rien à redire, que du moment que personne ne faisait de mal à personne et que les deux parties consentaient il n'y avait pas de problème.

Nous nous rencontrâmes pour prendre un verre. Il était en tenue de tennis, bronzé et assez petit. Il était jovial et faisait de l'auto-dérision pour se rendre sympathique, à cause de la forme de son visage, qui n'avait rien de particulier. Il ne me posa pas de question personnelle, d'où je venais, depuis combien de temps j'étais à New York, pourquoi j'avais quitté un si beau pays, ce que je voulais faire de ma vie etc. Je n'osais pas aborder la question d'argent mais me fiant à ce qu'on m'avait dit j'étais sûre que c'était entendu. Nous fixâmes un rendez-vous chez moi un après-midi d'été. Il se présenta avec une bouteille de Cognac et nous y goûtâmes, après quoi nous passâmes dans ma chambre. Une fois satisfait il se rhabilla et me fit des au-revoirs chaleureux tandis que j'attendais avec une colère montante qu'il m'allonge quelques biftons de cent dollars, mais il n'en fit rien et je n'osai pas lui faire la scène de la pute courroucée qui réclame son dû.

Il me téléphona une semaine plus tard pour m'inviter à déjeuner au nouveau restaurant du quartier sur Amsterdam Avenue. C'était l'établissement dont le bar recevait l'ancienne clientèle de Tootsie, les noirs et les Latinos, mais la salle à manger accueillait une clientèle plus raffinée. Le chef était Mark, le jeune homme dont j'avais fait connaissance au cours de l'été 84 et dont j'avais repoussé les avances. Je l'avais vu à plusieurs reprises au cours des mois passés, sortir de la cuisine en tenue règlementaire. Nos regards s'étaient croisé mais il n'avait pas ébauché le moindre salut. Maintenant j'allais pouvoir faire l'expérience de ses talents. Je commandai une darne de bar. La portion qui me fut servie comportait une large part de chair marron foncé mais je ne voulus pas causer de trouble et ne dis rien.

Le repas terminé mon compagnon m'emboita le pas et nous marchâmes en direction de mon apparement sans accord verbal préalable. Il était de bonne humeur et papotait. Arrivée devant mon immeuble je me penchai pour lui faire la bise et je lui dis au revoir et le laissai planté là. Ainsi se termina ma tentative d'avoir un sugar daddy qui m'aiderait à boucler mes fins de mois. Je ne sais pas ce qu'il s'était imaginé. Peut-être savait-il par je ne sais quel biais que j'avais besoin de sérieux soins dentaires et il attendait que je lui demande de me soigner gratuitement en échange de mes services, mais il aurait fallu que je lui fasse confiance et comme je ne le connaissais pas c'était impossible.

À propos de soins dentaires, depuis deux ou trois ans je recevais dix mille francs de mes parents pour Noël plus d'autres sommes en cours d'année sans raison apparente. Grâce à ces rentrées d'argent j'avais pu commencer à me faire soigner les dents. Habitant alors chez Harry au carrefour de Columbus avenue et la 95ème Rue, j'avais marché vers le sud jusqu'à ce que je trouve un cabinet dentaire et j'étais devenue cliente du docteur Robert Herbin. C'était un noir mais je n'y voyais pas d'inconvénient et tant que j'avais les fonds disponibles pour me faire soigner je le faisais. Mais si je n'étais pas raciste, je crois que lui l'était envers moi. C'est une des leçons les plus importantes que j'ai apprises aux États-Unis: le racisme des noirs envers les blancs. C'est un sujet tabou car l'inverse est tellement ancré dans les medias et les mentalités à cause des divers mouvements de libération et du fait que Martin Luther King, la figure de proue du mouvement pour les droits civiques des noirs ait été assassiné, qu'il est inimaginable que les noirs puissent de leur côté haïr les blancs. Je ne l'ai appris que sur le tard, à la fin de mon long séjour là-bas, mais c'est vrai!

Donc je lui faisais confiance, je ne me doutais pas qu'il puisse délibérément me traiter moins bien que les clients de sa race. Il y avait aussi un aspect financier qui entrait en ligne de compte: la majorité de ses clients étant des fonctionnaires, ils avaient une assurance santé qui couvrait leurs soins dentaires, et parmi eux il ne devait y avoir personne dont les dents soient en aussi mauvais état que les miennes. Seuls les héroïnomanes ou autres addicts de longue date avaient des dents dans un état comparable, à la différence qu mes dents de devant étaient en bon état, c'était les molaires et prémolaires qui étaient délabrées. Pour ma part je n'étais pas assurée et je payais en liquide, donc le dentiste n'avait pas besoin de remplir des formulaires et les envoyer à l'assureur pour être payé. Cependant je n'étais sûrement pas la seule à ne pas avoir d'assurance car on lisait assez souvent dans la presse que plus de 50% des Américains n'avaient pas d'assurance santé. Aussi j'étais agacée, chaque fois que j'appelais le cabinet, que la réceptioniste, avant même de me demander mon nom, me demande le nom de mon assureur.

L'assistante du dentiste était une jeune et jolie jeune femme métisse, et elle forçait un peu l'amabilité. En cours de traitement, comme l'aspirateur de salive était droit et non pas recourbé pour qu'il puisse pendre en permanence au coin de la bouche, elle le promenait dans ma bouche mais avec tellement de brusquerie qu'elle me faisait mal et je finis par lui demander d'arrêter. Depuis lors elle ne mettait plus les pieds dans la salle de soin quand je me faisais soigner. Il y eut aussi une séance spéciale pour préparer mes dents à recevoir un bridge. Le docteur Herbin m'avait prévenue à l'avance que la séance durerait longtemps, et je m'étais préparée mentalement à l'épreuve.

Il me fit entrer dans une pièce différente, puis il me mit un masque pour m'administrer du gaz hilarant (laughing gas). Ensuite avant de commencer le travail il alluma une radio, c'était un commentateur de sport qui parlait en direct du stade sur un ton surexcité. Je n'aimais pas le masque qui pesait très lourd sur mon visage, et après une dizaine de minutes je me rendis compte que le commentaire sportif était pré-enregistré et passait en boucle. Pourquoi le dentiste faisait-il cela? Pourquoi avait-il besoin de ce fond sonore exaspérant pour travailler? Comme si la séance de soin n'était pas suffisamment pénible il rajoutait des causes de stress. Le gaz ne me faisait rien et le fond sonore m'irritait au plus haut point. Finalement j'enlevai le masque et demandai au dentiste d'éteindre la radio. Il s'executa immédiatement. Je n'ai jamais compris pourquoi il avait fait cela. Pourquoi cette séance était si spéciale qu'il avait fallu me faire entrer dans une salle de soin différente de l'ordinaire, pourquoi le gaz, pourquoi le fond sonore exaspérant? Malgré tout je gardai confiance dans cet homme car même si je ne comprenais pas tout ce qu'il faisait je pensais qu'il avait des raisons thérapeutiques.

Avec l'argent que m'envoyèrent mes parents je m'achetai aussi une guitare de jazz. Je l'avais repérée, elle avait le dessus bombé et la caisse mince (arch top, thin body) elle était dans mes prix (400 dollars) et elle avait l'air correct pour l'usage que je comptais en faire. Je demandai à Pat d'aller la voir avec moi pour la tester et me dire si c'était une bonne affaire. Il l'essaya branchée sur un ampli et me dit qu'elle était en bon état, sans vice caché. Elle était d'une marque locale dont j'ai oublié le nom, dont l'atelier de fabrication était dans le New Jersey. La caisse de transport était en bon état, et je repartis avec l'instrument très satisfaite de mon achat. Il ne me manquait plus qu'un ampli et j'en achetai un de la marque Mouse comme celui qu'utilisaient les musiciens de rue, car tous les autres étaient très gros. Le Mouse avait une grosse pile rechargeable d'une autonomie de plusieurs heures, mais c'était sa petite taille qui m'intéressait.

Et voilà! Maintenant j'avais le son du jazz au bout des doigts, je n'avais plus qu'à m'exercer, m'exercer, m'exercer, comme la blague du touriste à New York qui demande son chemin à un saxophoniste qui jouait dans la rue:
« —How do I get to Carnegie Hall?
—Practice, practice, practice!
»

Un jour Pat me dit qu'il aimerait apprendre l'espagnol pour son travail de vendeur chez Sam Ash. Il me dit qu'il aimerait aussi apprendre le Grec, cela n'avait pas l'air trop difficile: il avait écouté des Grecs parler entre eux et il avait saisi le mot « microfono ». Je me demandai si c'était une plaisanterie. Pat ajouta que comme je parlais espagnol nous pourrions échanger les leçons d'espagnol contre les leçons de guitare au lieu que je le paie. J'étais d'accord. Mais après quelques leçons je me rendis compte qu'il il ne faisait aucun effort pour apprendre. Les mots du vocabulaire le plus basique lui restaient inconnus, il ne savait pas conjuguer le verbe être. Même son dictionnaire avait l'air bidon car le poisson « thon » était traduit par « tunny », un nom que je n'avais jamais lu ni entendu, au lieu de « tuna ». Qu'est-ce que c'était que ce dictionnaire? Y avait-il des dictionnaires de seconde catégorie? Y avait-il une niche sur le marché du dictionnaire, pour des ouvrages d'amateurs mal faits et vendus hors du circuit normal des livres? Cela semblait être le cas car Pat me dit qu'il avait acheté le livre sur un marché auprès d'un soldeur professionnel. J'étais encore plus dégoûtée.

C'était très frustrant et me mit dans une mauvaise position car si je perdais mon temps à lui enseigner la langue alors l'échange n'était plus équitable. Il eût fallu que je lui dise que j'arrêtais de lui enseigner l'espagnol et que je recommence à le payer mais je préférais quand même garder mon argent. Cela me tracassait beaucoup. Je me plaignis à Jessie que Pat portait des jeans bien trop serrés et que cela m'empêchait de me concentrer pendant les cours. Et un jour je craquai, je dis à Pat que j'aimerais coucher avec lui et il accepta. Ce qui fut dit fut fait, nous passâmes dans ma chambre, un deux trois c'était fini, il s'était exécuté comme s'il s'agissait d'une simple formalité, pas un geste de tendresse, ni baiser ni câlin avant qu'il se rhabille et j'eus immédiatement l'impression que je venais de faire une grosse erreur. Je dis à Pat que je n'aurais pas dû mais que ça ne servait à rien de se lamenter sur le lait renversé (to cry over spilled milk). Il ferma sa braguette sans rien dire.

Comme nous avions une relation sexuelle chaque fois qu'il venait j'eus finalement l'impression que je couchais avec lui en échange de mes leçons de guitare, ce qui ramenait ma valeur vénale à vingt dollars le coup, le tarif des putes de cinquième catégorie car nous n'avions pas d'autre échange en-dehors de ses visites. Cependant un jour il m'invita chez lui passer la soirée et la nuit du samedi. Il partageait un appartement avec un autre jeune homme dans une maison à Brooklyn. Nous fîmes le trajet ensemble. En cours de route il me dit que son colocataire passait beaucoup plus d'appels téléphoniques « long distance » que lui-même et qu'il devait pourtant payer la moitié de la facture. J'étais choquée par cette injustice. Pat avait l'air résigné: « It will all come out in the wash » mais j'étais indignée. Cependant quand nous entrâmes dans la maison Pat fit les présentation suivant la formule consacrée « Axelle, this is George, George, this is Axelle, » sans le moindre signe de mésentente, et j'eus l'impression d'être la seule à nourrir des sentiments négatifs que Pat lui-même avait fait naître.

À l'heure du coucher je vis que le lit, un matelas à même le sol, n'avait qu'un drap de dessous crasseux et la couverture était une couverture électrique en jersey synthétique. La semaine suivante j'achetai une paire de draps pour Pat. Il n'y eut jamais de soirée chez lui ni de sortie sans un événement contrariant. Un soir à Brooklyn, alors que nous prenions un verre et fumions un joint avec son colocataire, ils ne parlèrent que de drapeaux nationaux avec beaucoup d'enthousiasme et je restai muette pendant toute la soirée car je n'avais rien à dire. J'avais dit à Pat que j'aimais Tom Waits, je lui avais demandé de m'écrire les accords de Saving All My Love For You. Un matin à Brooklyn il se leva avant moi et joua à fort volume un disque du chanteur, mais le morceau était très agaçant à cette heure matinale car il s'agissait d'un boniment de vendeur récité sur le ton d'un crieur de foire avec sa voix éraillée, accompagné seulement par une basse. Step right up.... Une fois pendant que nous faisions l'amour je lui demandai de prendre une certaine position, rien de bien sophistiqué mais pour mieux le sentir car son pénis était de taille proportionnelle avec le reste de son corps, et il refusa! Et le plus souvent il avait une éjaculation précoce.

Quand le film Kansas City sortit, il m'invita à aller le voir. Kansas City était une ville que les jazzmen noirs connaissaient bien dans les années 30 à 50 car elle était au carrefour de plusieurs circuits de tournées. D'où l'intérêt du film pour les musiciens de jazz que nous étions Pat et moi. Nous allions d'abord dîner, bien sûr, car la sortie était du type classique américain quand un jeune homme invite sa petite amie à sortir le soir. Il avait choisi le restaurant. Nous nous mîmes à table et tandis que je mangeais mon poulet il me dit que la séance allait commencer dans dix minutes et qu'il fallait partir. Ainsi je n'eus pas le temps de terminer mon dîner. Je n'avais pas remarqué comment il avait pu engloutir son plat aussi vite. Une fois assis dans la salle obscure et après que le film ait commencé je pris la main de Pat et espérant qu'il répondrait à mon contact je lui donnnai une espèce de massage mais sa main resta interte dans la mienne pendant toute la durée du film, que par ailleurs je regardais sans comprendre tellement mon attention était absorbée par la main de Pat et mon besoin désespéré de recevoir de l'amour.

Un jour il me parla d'une voiture qu'il avait eue pendant un an ou deux, une voiture d'occasion très usagée, et il me dit qu'il l'avait abandonnée dans un quartier éloigné du centre ville (c'était à Chicago). Cela me fit penser à l'épave de 2CV que j'avais moi-même abandonnée aux abords d'Evreux en 1979. Quelle coïncidence. C'était le même genre d'évocation apparemment fortuite, d'un événement désagréable quand Paul m'avait parlé de quelqu'un qui avait été blessé au tendon d'Achilles. Car en 1976 j'avais vécu un incident digne des pires cauchemars, où j'étais accusée d'avoir causé à un homme une blessure au même tendon.

Le dimanche matin Pat m'emmenait prende le petit déjeuner dans une pâtisserie italienne moderne, qui avait de lourdes chaises en fer et un sol carrelé, une mauvaise combinaison. Ensuite il m'accompagnait au métro. Un de ces matins frisquets le soleil brillait dans un ciel sans nuage et des pigeons ivres de bonheur et de liberté volaient en groupe synchronisé en décrivant de grandes arabesques dans le ciel. Quand le soleil éclairait leur plumage sous un certain angle il y avait un flash et tous les pigeons étaient blancs comme des boules de feu. Je fis remarquer ce phénomène à Pat et il eut l'air dépité.

C'était inconcevable pour moi que quelqu'un puisse séduire dans le seul but de rendre malheureux l'objet de la séduction. Pourquoi un petit jeune homme comme Pat, avec qui je partageais l'amour de la guitare et du jazz, choisissait-il de me blesser au lieu de m'aimer? Sans aller jusqu'à jurer un amour éternel, il aurait quand même pu choisir de passer du bon temps avec moi sans arrière pensée, mais il calculait toujours pour m'infliger une vexation. Et c'est parce que j'étais incapable d'imaginer une telle malvellance que je continuais à le fréquenter. J'avais pensé que le lit crasseux qu'il m'offrait n'était pas une insulte mais un signe de pauvreté, et j'avais appliqué la même indulgence chaque fois qu'il m'avait offensée, lui donnant le bénéfice du doute à chaque fois.

Puis à l'automne il m'annonça sans ménagement ni préavis ni explication qu'il repartait vivre à Chicago. Je ne lui posai aucune question, ne dis rien. S'il pouvait rompre brutalement de la sorte, à quoi bon dire quoi que ce soit?


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