Chapitre 21

Je continuai à jouer de la guitare. Vers la mi-décembre Florence Nash m'a contactée pour me dire qu'une amie française qui vivait à New York allait repartir vivre en France et qu'elle cherchait une remplaçante à son travail. Elle était secrétaire à mi-temps chez un antiquaire-libraire. Quand j'y pense maintenant avec le recul du temps, je remarque que ce n'était pas à la secrétaire de se trouver une remplaçante, surtout que le poste ne demandait pas de parler français. C'était au propriétaire de l'entreprise de recruter. Mais comme j'étais inquiète de l'expiration prochaine de mon visa, je ne pouvais pas me permettre de faire la difficile et je n'avais aucune raison apparente de me méfier. On m'offrait un travail, c'était tout ce qui comptait.

Florence me donna le numéro de téléphone de son amie Laurence Ruehl et je l'appelai. Elle m'expliqua que son mari était muté et qu'ils allaient rentrer en France. Elle me dit en quoi consistait le travail chez l'antiquaire-libraire, et les tâches étaient dans le champ de mon expérience, sauf que je n'avais jamais travaillé sur un ordinateur McIntosh. Elle me dit que ce n'était pas compliqué et qu'elle me montrerait. Elle me demanda où je voulais la rencontrer. Je lui proposai un bar sur le West Side. Elle répliqua qu'elle préférait qu'on se voit dans un coffee shop sur l'East Side. Je dis d'accord. Elle me dit qu'elle porterait une veste de chasse. Je ne savais pas à quoi ressemblait une veste de chasse mais je ne voulais pas avoir l'air idiot et demander des précisions.

Je la trouvai facilement. Avec le recul du temps je me dis que j'aurais dû être alertée par son attitude tendue. Elle était visiblement nerveuse. Elle ne souriait pas, mais moi j'étais trop dans le besoin pour m'arrêter à cela et d'ailleurs je n'avais aucune raison de suspecter quoi que ce soit. Elle me dit que le travail payait treize dollars de l'heure dont quatre étaient payés en liquide off the books, que mon statut fiscal serait travailleur indépendent, (autrement dit je ne serais pas enregistrée dans les livres de la société et mon employeur ne me paierait aucun congé ni assurance santé), que je devrais établir une facture tous les quinze jours pour être payée, et que quand je rencontrerais Jim, le propriétaire, il ne faudrait pas parler d'argent.

Ces conditions étaient pour le moins inhabituelles. Un entretien d'embauche où on ne parle pas d'argent? Et pourtant j'acceptai ces conditions parce que je n'avais pas le choix. Laurence me donna le numéro de la boutique pour que je prenne rendez-vous avec Jim, le propriétaire de James Cummins Bookseller. Je ne m'étais jamais adaptée à cette habitude qu'ont les Américains d'utiliser des diminutifs pour tous les noms propres, même les supérieurs hiérarchiques, surtout que le nom propre n'était pas toujours évident: Dick pour Richard, Jack pour John, Steve pour Stephen, et Jim pour James. Appeler son boss par son diminutif ne changeait rien au fait qu'il était le boss et s'il se comportait comme un salaud, l'appeler par son petit nom n'atténuait pas la douleur.

Rendez-vous fut pris et je rencontrai Jim dans sa boutique au premier étage du 859 Lexington Avenue (aujourd'hui un marchand de tapis anciens). Je m'étais délibérément habillée d'une façon peu flatteuse pour qu'il me croie moins intelligente que je n'étais en réalité, parce qu'il fallait qu'il comprenne que ce n'était pas à cause de mon visa que j'acceptais ce travail, mais parce que j'étais un peu bé-bête.

Jim était un homme d'une cinquantaine d'années, d'environ 1,75m et avec un peu d'enbonpoint. Ses cheveux blond-roux étaient dégarnis sur le sommet et blanchissaient aux tempes. Il avait les yeux bleus et les paupières gonflées. Il m'a demandé si Laurence m'avait expliqué en quoi consistait le travail, j'ai dit oui. Il m'a demandé si j'étais intéressée, j'ai dit oui. Comme Laurence m'avait dit de ne pas parler d'argent je n'en ai pas parlé. Il m'a dit qu'il allait faire une petite fête d'adieux en l'honneur de Laurence et m'a invitée. Il a dit qu'après avoir bu le champagne à la boutique nous irions déjeuner chez Sel et Poivre, le restaurant d'à-côté. Le jour suivant Laurence me montrerait comment me servir de l'ordinateur et m'expliquerait tout ce qu'il fallait savoir.

Il se leva et m'invita à le suivre. Nous passâmes dans l'arrière-boutique éclairée au néon et il me présenta à son assistant, Timothy Jones, Tim, qui se leva et me serra la main. C'était une homme mince d'une quarantaine d'années, blond et très dégarni, et portant des lunettes.

Jim fit un geste vers le poste de travail de la secrétaire. Je vis que la moquette sous le siège à roulettes était trouée et tombait en lambeaux. Cela n'allait pas être une mince affaire de travailler s'il fallait constamment dégager les roulettes qui s'accrochaient dans le trou!

Il faisait noir quand je suis repartie. Le trajet n'était pas très commode: le bus était plus simple que le métro mais je devais payer deux tickets à chaque trajet. Pour l'aller le bus descendait Lexington Avenue qui était à sens unique, mais pour remonter vers la 96ème Rue je devais marcher jusqu'à la 3ème Avenue et payer à nouveau pour prendre le bus qui traversait Central Park. Cela me ferait donc douze tickets par semaine, et vingt quatre par période de paie, à déduire de mon maigre salaire, ce n'était vraiment pas une affaire mais d'un autre côté je ne pouvais pas faire la difficile, le job m'était tombé tout cuit dans les mains, et travailler chez un antiquaire-libraire, ce n'était pas aussi pénible que travailler dans une grosse boîte. Et puis les jours où je ne travaillais pas, je pourrais jouer de la guitare toute la journée!

Le jour de la fête d'adieux j'arrivai vers onze heures comme Jim me l'avait demandé. J'étais à peine arrivée qu'il me demanda de sortir à nouveau acheter deux bouteilles de champagne. Le Liquor Store était très loin et chemin faisant j'étais furieuse d'être traitée comme une bonne à tout faire. De retour à la boutique je vis les deux hommes s'affairer gaîment, l'un accrochant une bannière, l'autre versant des gâteaux salés dans un petit ravier. Ils étaient aux anges, apparemment, comme des gamins préparant la Fête des Mères. Ils guettaient l'heure et s'exclamaient "Dans dix minutes elle sera là!" Moi pendant ce temps je regardais sans rien faire et je n'étais pas très à l'aise.

Enfin Laurence est arrivée et les deux hommes lui ont fait fête, lui posant mille questions sur sa vie future en France, sur son mari et son nouveau travail. Et moi je n'avais rien à dire et restais à l'écart. Le temps passa, je m'ennuyais, personne ne me parlait, alors pour en finir je suis allée chercher le champagne. Jim m'a épinglée alors que j'entrais dans la salle. « C'est trop tôt! » me dit-il d'un ton réprobateur comme si j'allais faire rater la fête. J'ai remis la bouteille au frigo et j'ai encore attendu. Si je n'avais pas été invitée à déjeuner je serais repartie mais j'avais accepté l'invitation alors je devais rester. Je n'avais jamais vu un patron et son adjoint aussi attaché à leur secrétaire. Comment allaient-ils me juger, moi, après le départ d'un être si cher? Je ferais figure d'éteignoir en comparaison. En tout cas cette fête n'avait pas pour but de me souhaiter la bienvenue, bien au contraire.

Puis Jim a dit qu'il était temps d'aller déjeuner alors nous sommes descendus. Le restaurant était juste à côté. Le repas s'est déroulé normalement, sauf au dessert où, au lieu de nous laisser commander ce qui nous plaisait, Jim a commandé un plat de sorbets divers avec quatre cuillères à dessert, et il nous a invités à piocher dedans à la bonne franquette comme si nous étions tous de vieux copains et qu'il n'y avait pas besoin de se gêner entre nous. Moi j'ai trouvé cela un peu déplacé et je me sentais frustrée de ne pas pouvoir manger le dessert que j'avais anticipé.

Il fut convenu que le lundi suivant Laurence me montrerait le fonctionnement du secrétariat et comme convenu nous nous sommes retrouvées au bureau dans l'arrière boutique. Elle me dit d'abord que son mari était un modéliste et qu'il fabriquait des matrices pour les présentoirs de produits de maquillage chez l'Oréal. Et curieusement, quelques mois auparavant, j'avais rencontré un homme d'un pays de l'est en Europe, qui lui aussi était modéliste. Il m'avait invitée en sortie un après-midi et nous nous étions retrouvés sur la terrasse d'un immeuble. Quelle coïncidence! On aurait dit que Laurence tenait particulièrement à ce que je sache le métier de son mari, comme si cela avait de l'importance. Et que son mari avait été muté à Paris, ce qui était la raison pour laquelle elle cherchait une remplaçante. Elle parlait un peu nerveusement, elle avait un demi sourire crispé, jamais franc et détendu.

Elle m'a expliqué le fonctionnement de l'ordinateur, un Apple McIntosh avec une souris. L'affichage était sur fond blanc alors que sur les systèmes DOS le fond était sombre et les lettres blanches. Elle m'a montré les différents dossiers sur le disque dur, ainsi que le système de tenue de livres dont une partie était électronique et une partie, la plus grande, encore manuelle, située dans un grand registre oblong où chaque commande comportait un nombre important de colonnes à renseigner.

Elle m'expliqua que Jim avait publié un livre. Il s'agissait d'une bibliographie de toutes les éditions du livre de Izaac Walton « The Compleat Angler » sur la pêche à la mouche dont l'auteur, Rodolphe Coignard, était français.

Il y avait aussi le chéquier, et la petite caisse avec laquelle on payait le jeune homme qui faisait l'emballage et l'expédition des commandes au deuxième étage, ainsi que les petites dépenses. Un comptable indépendent s'occupait des taxes et de la paie. Et tous les lundis il fallait acheter des fleurs et poser le bouquet sur le bureau de Jim devant la fenêtre.

Ayant passé toutes les tâches en revue il ne lui restait plus qu'à me montrer la banque, Bank of Ireland, qui était sur la 5ème Avenue en face de la Cathédrale St Patrick, c'est-à-dire à la 45ème Rue. Le trajet entre la boutique sur Lexington à la 63ème Rue et la banque était donc plutôt long, il prenait presque une demie heure, et ce jour-là il faisait très froid et mes chaussettes était trop minces et j'étais transie. Alors j'ai demandé à Laurence de me montrer un magasin où je pourrais acheter des chaussettes chaudes mais elle n'a pas dévié de son programme, elle m'a montré la banque, elle a fait un dépôt d'espèces et de chèques et ce fut seulement quand nous eûmes fait les deux tiers du trajet de retour qu'elle me montra un magasin où je pouvais acheter des chaussettes. Je veux bien croire que sa mission de me montrer le travail primait sur mon confort, mais je fus horriblement malheureuse tout le temps que dura notre sortie et Laurence me fit l'impression d'être implacable et inhumaine.

Comme tous les ans Broadway à l'approche de Noël était envahi par les marchands de sapins et autres résineux festifs. Ces marchands venaient du fin fond de la campagne, de upstate New York, ce vaste territoire au Nord de la ville, du Vermont et même du Canada et certains étaient, qu'ils le sachent ou pas, de beaux gars forts et sains. Cette forêt éphémère faisait un spectacle particulier avec la buée qui sortait des bouches, et le soleil qui restait bas toute la journée éclairait cette scène d'une lumière dorée.

Le soir de Noël Jessie et moi sommes allées faire des provisions d'alcool au Liquor Store sur Columbus. Nous étions chargées comme des baudets au retour et je portais une bouteille d'Irish Cream que Jessie avait achetée. Cette bouteille était dans un sac en papier kraft et en cours de route le fond a lâché et la bouteille s'est brisée. J'ai vu le dépit dans l'expression de ma compagne, mais je n'ai pas voulu retourner au magasin pour en acheter à nouveau et j'ai vu que la fête était gâchée pour elle.

Julio Santana, un ami cubain, m'invita à passer la soirée de la Saint-Sylvestre avec lui chez des amis, et j'invitai Michèle, une Française ancienne cliente de Me Kleefield, à m'accompagner. Cette Française n'était pas vraiment une amie, plutôt une connaissance avec qui je sortais de loin en loin. Elle était toujours mariée avec l'homme qu'elle avait épousé pour avoir son permis de séjour, et elle avait même eu un enfant avec lui, mais le mari était stewart dans une compagnie aérienne et il était toujours absent. Chaque fois que nous sortions ensemble elle me parlait de ses bridges dentaires à n'en plus finir, comme si elle savait que j'en avais besoin mais ne pouvais pas me les payer et elle voulait que je l'envie. De toute façon c'est très impoli de parler de ses problèmes de santé. Alors j'avais diminué la fréquence de nos sorties. Elle vint à la fête cubaine avec une bouteille de gin. Il fallait vraiment le faire exprès!

Le calendrier passa à 1989. Comme tous les débuts d'année j'étais soulagée que les fêtes soient terminées. Nous passâmes aux choses sérieuses et je vins travailler chez Jim pour de bon. Je me mis rapidement à améliorer l'organisation du bureau. Par exemple le papier à en-tête, un beau vergé ivoire, était vaguement empilé dans un coin et se mélangeait sur le bureau de Tim avec le papier blanc et les centaines d'autres papiers. Je vis que Jim avait un compte ouvert chez un fournisseur alors j'achetai un bac à trois étages pour protéger le papier vierge. Progrès révolutionnaire! Puis j'achetai une grande plaque spéciale pour couvrir le sol à l'endroit où je travaillais, et ainsi ma chaise put rouler facilement au lieu d'accrocher les lambeaux de moquette. Jim put apprécier lui aussi car il s'asseyait de temps en temps à ce poste de travail. Cependant je ne reçus jamais la moindre marque d'appréciation à toutes les améliorations que j'apportai et quand l'auteur du livre venait, il était reçu avec mille égards et il m'ignorait avec la plus parfaite hauteur comme s'il était un grand auteur et moi, sa compatriote, pas même digne d'un bonjour. Aussi je fus fort étonnée quand fin janvier Tim m'invita à une petite fête chez un « Kiwi », c'est-à-dire un Néo-Zélandais, en l'honneur de la fête nationale là-bas. L'homme avait la quarantaine et il venait assez souvent à la boutique avec des livres à vendre.

Je n'étais pas en tenue festive, je portais un tailleur en tweed noir et blanc et des bottes noires à talon plat, mais j'ai accepté. Le Kiwi habitait un peu plus au nord. La réunion battait son plein quand je suis arrivée: le salon était rempli d'invités des deux sexes qui parlaient avec animation, un verre de vin rouge à la main. L'appartement était rempli de livres, du sol au plafond. Je me suis dit que s'il existait un système pour ranger les livres à l'horizontale sous le plafond, cet homme l'utiliserait. On m'offrit un verre et je le bus à petites gorgées sans que personne ne m'adresse la parole. Je me disais que tous ces gens étaient des professionnels du livre ancien et moi, secrétaire, n'aurais pas pu parler métier avec eux, et je me contentai de regarder.

On m'offrit un deuxième verre et je l'acceptai. J'en étais à la moitié quand un grand et bel homme portant un costume croisé est arrivé. Rapidement il m'a adressé la parole. Il travaillait à la galerie Gagosian, une galerie d'art moderne très en vue. Il m'a dit qu'il avait acheté un appartement en haut de la tour où était située la galerie. Il avait l'air d'attendre que je réagisse, que je m'extasie, que je me frotte à lui, que je lui fasse un compliment alors comme il m'énervait j'ai dit quelque chose de complètement stupide: « Oh! Comme c'est pratique! Comme ça vous n'avez qu'à vous pencher par le fenêtre pour voir si tout va bien dans la galerie! » Il cessa de sourire, brièvement une expression de panique se dessina sur son visage puis il se ressaisit. « Can I get you another glass of wine? » Mais c'était trop tard. J'avais atteint ma limite et je lui dis que je partais. Il eut l'air complètement décontenancé mais il ne pouvait rien faire. Je lui dis au revoir et je partis. Il m'avait menti et je m'en étais aperçue tout de suite: la galerie Gagosian n'était pas dans l'Upper East Side mais dans SoHo, et il n'y avait pas de tour dans l'Upper East Side. Que me voulait ce type? Que se serait-il passé si j'avais bu davantage pour rester en sa compagnie? Voulait-il me faire prendre des knock-out drops mêlées au vin? Ou alors il m'aurait invitée quelque part et j'y serais allée sans me méfier. Mais à l'époque je ne me posai pas ces questions. Je savais seulement que ce type ne me disait rien qui vaille.

Peu de temps après j'eus un pressentiment qui m'emplit de terreur. Jim avait de mauvais desseins à mon égard. Son attitude, sa façon de me regarder indiquaient qu'il avait une arrière pensée malveillante. J'essayai de comprendre ce qu'il me voulait et la seule idée qui me venait en tête était qu'il s'apprêtait à me virer sans préavis. J'étais convaincue que, pour une raison inconnue, c'était ce qu'il allait faire, et je n'avais aucune idée de ce que je ferais si cela arrivait. J'étais tellement inquiète que je m'en ouvris à une cliente du bar, une portoricaine qui avait de l'instruction, une femme que je ne trouvais pas très sympathique d'ailleurs, et qui m'écouta sans rien dire avec un visage sans expression. Tout ce à quoi je pouvais penser, c'était de me trouver une remplaçante et je lui demandai si cela l'intéresserait de faire mon travail, que je lui décrivis brièvement. Elle ne me répondit pas et je restai seule, tourmentée par ce pressentiment. Mais le temps passa sans qu'il ne se passe rien d'anormal et je finis par oublier mon alarme.

Je me rendis compte que le milieu du livre ancien était un milieu idéal pour blanchir de l'agent et que tous les collectionneurs n'étaient pas forcément des bibliophiles. Jim quant à lui ne considérait les livres que pour leur valeur marchande. Shakespeare, Charles Dickens, Mark Twain, Rudyard Kipling n'étaient pour lui que des références de catalogue. Il avait une mémoire phénoménale et savait quelle était la cote de telle ou telle édition, c'est pourquoi les avocats chargés de régler des successions faisaient appel à lui pour expertiser des bibliothèques privées. Mais chaque fois que je lui demandais si les livres anciens constituaient de bons placements financiers, il ne me répondait pas. Il me semblait pourtant que si un collectionneur achetait des livres dont la cote augmentait sur quelques années, il pouvait empocher une belle plus-value en les revendant. En tout cas Jim pouvait être tranquille à mon sujet, je n'allais pas lui voler de livres: pour éviter tout soupçon j'avais pris soin, quand j'avais commencé à travailler chez lui, d'utiliser un sac en bandoulière minuscule où il était impossible de mettre même un livre de poche.

Certains de ses clients avaient des noms connus. Des noms de politiciens, secrétaires d'État à Washington, diplomates, ou des descendents d'industriels célèbres, tel le fils d'Estée Lauder, la fondatrice de la célèbre marque de cosmétiques haut de gamme. Dick Manney en particulier avait fait un gros achat qu'il payait en plusieurs fois et tous les mois, en allant faire le dépôt hebdomadaire à la banque, je faisais un crochet par son bureau pour prendre son chèque, d'un montant de vingt mille dollars et quelques. Jim m'avait dit que c'était un publicitaire. En fait, en vérifiant son nom sur internet récemment, j'ai vu qu'il vendait du temps de publicité aux annonceurs. Autrement dit, il achetait au prix de gros des blocs de temps de pub aux médias, chaînes de télévision ou radio et il revendait ce temps au détail aux annonceurs, empochant une commission au passage. Pas étonnant qu'il roulait sur l'or! J'avais vu juste à la fin des années 70 quand j'avais essayé d'entrer dans la publicité comme rédactrice. Je m'étais bien rendu compte que c'était le commerce de l'espace ou du temps de publicité qui générait le plus de profit.

J'étais toujours reçue par la secrétaire personnelle du grand homme, une femme d'une cinquantaine d'années d'apparence très soignée. Elle était toujours très polie et je me demandais ce qu'elle pensait de moi. Je n'étais pas tirée à quatre épingles comme elle. Et ce qu'elle pensait du chèque mensuel qu'elle allait chercher auprès du big boss, qui représentait sans doute la moitié sinon les deux tiers de son salaire annuel.

La vie continua. Je travaillais en silence. Jim un matin me demanda: « How are you coming? » Je n'étais pas sûre d'avoir bien entendu car to come veut dire avoir un orgasme en langage familier, et j'étais choquée. Je lui fis répéter puis je répondis que tout allait bien. Je continuai d'améliorer mon travail. Je ne comprenais pas pourquoi il fallait remplir une partie du registre des commandes à la main et une partie sur ordinateur. Je demandai à Jim s'il y avait une raison que j'ignorais, de garder le gros registre manuscrit. Il n'y en avait pas, alors je demandai à Tim de créer des colonnes supplémentaires dans le registre informatique et dès lors les commandes furent entièrement informatisées et l'énorme registre cartonné ne quitta plus son étagère.

Jim fréquentait les salles de vente aux enchères, en particulier Sotheby's qui n'était pas très éloigné. Quand il avait acquis des lots il se garait au pied de l'immeuble et lui et Tim montaient les cartons par l'étroit escalier. C'était le moment dangereux où les livres n'étaient pas encore catalogués, car s'ils étaient volés il était impossible de le savoir. Aussi Jim était-il très vigilant ces jours-là et il ne se détendait qu'après avoir examiné et inscrit le prix sur chaque livre, et après que Tim les eût enregistrés avec une description de leur état et mis en rayon. Il existait tout un vocabulaire hermétique pour décrire les dommages aux pages ou à la reliure. Foxed voulait dire roussi.

Un jour Jim me demanda de l'accompagner à Sotheby's. Une fois arrivés il gara sa grande Volvo break en travers du trottoir et à moitié sur une sortie de garage, puis il me demanda de ne pas bouger et de l'attendre, et au cas où un agent viendrait faire des histoires, de dire qu'il n'en avait que pour un court instant. La ruse marcha à merveille car au bout de vingt minutes un agent frappa à la fenêtre. Je lui dis que Jim reviendrait incessamment et l'agent s'éloigna. Jim fut absent une heure, et il put faire ses affaires tranquillement avec sa voiture garée juste à côté. J'étais pour ma part vexée d'être utilisée de la sorte.


Puis ce fut le printemps et un dimanche j'emportai mon appareil photo à Central Park pour photographier les arbres en fleurs. J'étais sur un talus qui dominait la route et de temps en temps un taxi jaune passait. Je me dis que ça serait bien d'avoir une photo avec une branche fleurie au premier plan et un taxi jaune qui passait en contrebas. Je collai mon oeil au viseur et attendis l'arrivée du prochain taxi quand soudain je fus ramenée huit ans plus tôt quand j'habitais dans la petite maison de ma mère à Evreux, et découvris un jour que mon appareil photo, un Pentax avec deux objectifs qui m'avait coûté très cher, avait disparu. Et à ce moment-là, à New York, j'eus la conviction absolue que c'était ma mère qui me l'avait volé!

Cette idée me bouleversa profondément. Depuis que j'avais quitté la France je me sentais libre de remettre en question des tas d'idées qu'on m'avait inculquées, et de découvrir la vérité qui se cachait derrière. Ainsi l'idée que je me faisais de ma mère, parce que c'était ainsi qu'elle se présentait, d'une femme victime de son mari et impuissante à l'empêcher de me faire du mal, s'était peu à peu effritée, et je voyais ma mère avec beaucoup plus de lucidité et ce n'était pas un jour flatteur. Et maintenant je savais qu'elle m'avait volé cet appareil que j'avais eu tant de mal à payer. Mais pourquoi avait-elle fait ça? Était-ce parce qu'elle avait peur que je prenne en photo le taudis où elle me faisait vivre, pendant qu'elle me forçait à rénover l'appartement du rez-de-chaussée pour pouvoir le louer? Quelle qu'en fut la raison, maintenant je savais. Le mystère était éclairci mais j'étais très troublée d'avoir découvert ce pan de la personalité de ma mère que je n'avais jamais suspecté.

Comme si ma nouvelle réalisation avait quelquechose de télépathique, le lendemain je reçus une lettre de ma mère et une autre de mon père, qui lui ne m'écrivait jamais. La lettre de ma mère était très emphatique. Elle rentrait juste avec mon père d'une retraite dans un monastère, disait-elle, où elle avait reçu une inspiration divine qui la poussait à reconnaître ses torts envers moi et à me demander pardon. Elle parlait de faire brûler tous les mauvais souvenirs et les rancoeurs dans un grand brasier. Elle me demandait pardon, et m'implorait de le lui accorder sans faire semblant. Elle ne parlait de rien de précis, elle disait juste qu'elle avait fait des erreurs dues à sa faiblesse et parfois sa lâcheté. Mais à aucun moment elle n'offrait de réparation. Or c'est bien connu, que ce soit chez les Alcooliques Anonymes, en justice, en couple ou ailleurs, quand la faute était reconnue ou prouvée il fallait faire réparation. Mais il n'en était pas question dans la lettre de ma mère et en plus elle insinuait que je pourrais lui pardonner en mots seulement, sans vraiment le faire du fond du cœur! Elle me demandait pardon mais elle avait des exigences! J'avais du mal à croire qu'elle regrettait sincèrement le préjudice qu'elle m'avait causé et pour en avoir le cœur net je décidai de faire analyser son écriture par un graphologue car je ne voulais pas me faire une idée fausse de ma mère.

Je trouvai dans l'annuaire l'adresse d'un psychologue-graphologue et après qu'il eût le temps de faire son analyse nous primes rendez-vous dans son cabinet. Je vins avec mon magnétophone à cassette Sony professionnel et mis en marche l'appareil quand le docteur commença à parler. Il me fit une description de l'état d'âme dans lequel se trouvait ma mère au moment où elle m'écrivait, puis il me donna quelques traits de personalité positifs mais superficiels. Quand elle voulait quelque chose elle allait jusqu'au bout pour obtenir satisfaction.

Comme il ne rentrait pas dans le vif du sujet je lui demandai si je pouvais lui poser des questions, que j'avais écrites à l'avance: ma mère était-elle digne de confiance? Disait-elle la vérité? Respectait-elle autrui? Alors il vit que je n'étais pas venue le consulter et lui payer cent dollars pour qu'il me rassure, et il devint sérieux. Non, ma mère n'était pas digne de confiance. Non, elle ne respectait pas autrui. Elle était froide, elle trouvait la petite faute au lieu de considérer l'ensemble. Non, elle ne disait pas la vérité. Il y avait même dans son écriture de nombreuses indications de dissimulation. Et il continua dans cette veine. Il confirma tous mes soupçons les plus sombres, et à la fin de l'entrevue je lui demandai quel avenir cela annonçait, mais à cela il ne put répondre et je repartis chargée d'une inquiétude mortelle.

D'une part j'étais soulagée car tous les reproches que je m'étais faits et qui m'avaient gâché la vie, je voyais maintenant qu'ils n'étaient rien en comparaison de la noirceur de ma mère. Dans le fond je n'avais jamais cherché à nuire à personne, c'était l'essentiel. Même quand j'avais été abusée et blessée et humiliée, je n'avais jamais voulu me venger car je savais qu'en cherchant un moyen d'atteindre mon ennemi, je lui donnais le pouvoir, car je serais dépendente de lui, et comme le plus souvent il était plus puissant que moi en termes économiques (ce qui franchement n'était pas difficile) je m'userais en vain. Donc quand une situation avait mal tourné pour moi j'avais coupé net et j'étais passsée à autre chose. Je n'avais jamais cherché qu'à accomplir mon destin, faire fructifier mes talents sans marcher sur les pieds de personne comme le font les arrivistes, surtout dans les milieux du spectacle et de la musique. Alors je pouvais être tranquille sur ma propre valeur humaine, mais pour ce qui était de ma mère, j'avais du souci à me faire.

Mais une série d'événements imprévus m'empêcha de réfléchir davantage à l'analyse du graphologue et au sens caché de la lettre de ma mère.


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