Chapitre 22

Je fus invitée à une petite fête par une cliente du bar. C'était une Portoricaine blanche nommée Reina qui avait une belle chevelure noire bouclée et le visage rond comme la pleine lune. Elle avait l'air vache et s'épilait la moustache. Longtemps auparavant elle avait essayé de me vendre un terrain dans les Everglades en Floride. Je ne savais pas grand chose à l'époque mais au moins je savais que les Everglades sont un milieu marécageux.

Elle me dit qu'elle invitait aussi ma colocataire Jessie ainsi que Raïssa, une autre Portoricaine, une lesbienne menue avec un air de garçon manqué mais pas laide. Celle-là m'avait il y a longtemps invitée à passer une soirée et une nuit chez elle à Brooklyn et j'avais accepté avec la promesse d'un dîner et l'espoir de quelque cocaïne. Mais il n'y eut ni l'un ni l'autre et après une soirée éprouvante elle me montra ma chambre avec un canapé lit et une table basse sur laquelle était un plat creux rempli de noix. Et comme je n'avais rien mangé depuis midi j'étais affamée et je cassai des noix et les mangeai tant bien que mal, plutôt mal car mes molaires étaient kaputt. Et je crois que le seul but de la soirée avait été cette farce cruelle. Mais tout cela était loin, et je n'allais pas refuser une invitation à une petite fête dans mon quartier un samedi après-midi.

Il n'y avait que de femmes à cette réunion. J'avais oublié que Jessie elle aussi était lesbienne, quand à mon hôtesse je ne savais pas mais je doute que beaucoup d'hommes aient été attirés par son minois et sa personalité abrasive. J'étais surprise de voir avec quelle aisance Jessie se mêlait aux autres femmes, et comme elles avaient toutes l'air de l'apprécier. Pourtant je les connaissais toutes depuis des années mais elles n'avaient jamais fait preuve de tant d'affection à mon égard. J'avais l'impression que Jessie me volait mes copines. J'avais déjà remarqué cela au bar. On aurait dit qu'elle avait une formule magique. Je me rendis vite compte qu'elles avaient toutes l'air de partager un secret dont j'étais exclue.

Comme je me sentais mise à l'écart je m'assis devant une paire de congas que j'avais repérée dans une autre pièce et me mis à jouer sur l'air de salsa qui sortait des hauts parleurs. Aussitôt des larmes se mirent à couler de mes yeux. Raïssa qui était entrée dans la pièce dès les premières notes vit mes larmes tomber sur la peau de l'instrument et elle me demanda pourquoi je pleurais, mais je ne pouvais pas lui répondre. Je m'étais attendue à passer un bon moment mais au lieu de ça je me sentais exclue et seule encore pire que d'habitude. Et l'attitude cachottière de toutes ces femmes réunies me faisait peur et je me sentais impuissante.


Courant mai je reçus une lettre de ma soeur Agnès m'informant de sa venue prochaine avec son mari, l'artiste-peintre Valentin. Elle me disait tout ce qu'elle et son mari comptaient faire et me demandait des conseils sur quel genre de chaussures porter pour arpenter la ville. Je me demandais ce que je ressentais envers ma soeur. Jusqu'à la trentaine je l'avais considérée comme un être supérieur car elle avait des connaissances pratiques que je n'avais pas. En l'absence d'éducation par ma mère, ma grande soeur était une source précieuse d'information. Mais mon admiration était mitigée. Nous n'étions pas vraiment confidentes ni amies, et à sa place je n'aurais jamais accepté comme elle l'avait fait l'hiver 74-75, de venir m'installer, fraîchement divorcée et avec deux enfants en bas-âge, chez ma soeur qui vivait seule. Je n'avais pa pu m'y opposer puisque l'appartement, l'immeuble entier, appartenait à mon père et je ne payais pas de loyer.

Mais partager le même appartement ne nous avait pas rapprochées, ma soeur et moi. Elle avait voulu tout savoir de mes projets, elle m'avait fait dévier de mes plans, mais était restée muette sur les siens. Elle avait essayé de me convertir au féminisme, à la sexualité sans limites. Alors que je me faisais faire des photos pour travailler comme mannequin, elle m'avait imitée et s'était fait faire des photos artistiques, et quand nous nous sommes séparées à la fin de l'été 76, sans rien me dire elle avait déjà tout préparé pour refaire sa vie avec Val et je les ai vus partir vers le sud avec une camionnette chargée à fond alors que je n'avais nulle part où aller.

Je n'étais pas sûre qu'elle m'aimât. Je l'imaginais dans l'appartement ici, me demandant ce qu'elle ferait, comment elle se comporterait. Je n'avais pas de clé pour mon bloc de tiroirs à dossiers, et je ne voulais pas que ma soeur puisse fouiller dans mes papiers. Dans ces tiroirs j'avais une ébauche de roman, des paroles de chansons, un journal intime... Je me rendis chez le serrurier du quartier. Il se montra d'abord soupçonneux, il avait l'air de croire que je voulais ouvrir des tiroirs qui ne m'appartenaient pas. Je lui ai expliqué que le meuble était ouvert et que je voulais pouvoir le fermer à clef, et non pas l'inverse. Une fois rassuré, il me fixa un rendez-vous pour venir chez moi voir la serrure.

Et puis Agnès avait fait des études supérieures, moi pas. Non pas parce que je n'avais pas le bac, mais parce que mon père en avait décidé autrement. À cause de cette différence de niveau d'éducation, j'étais toujours consciente et continuais de souffrir de cette injustice car il me fallait travailler dix heures pour gagner ce qu'elle pouvait gagner en une heure, et le niveau d'éducation détermine aussi le niveau social, et avec mon naturel réservé je n'allais jamais jouer la carte de séduction pour me tirer de mon ornière. Donc ma soeur fréquentait des universitaires et leur parlait d'égal à égal alors que j'étais humiliée par mon statut de secrétaire. Mais je ne pouvais pas lui en vouloir, elle n'y était pour rien, n'est-ce pas?

Elle me dit qu'elle et Val allaient résider chez un Mr Hellerstein qui habitait tout près de chez moi, à l'angle de Central Park West et la 91ème Rue. C'était le père de Walter, un vieil ami de son ex-mari, qui vivait à Atlanta en Georgie. Même divorcée elle profitait des relations de son premier mari! Elle était d'un pragmatisme époustouflant.

Vers le 20 une lettre de ma soeur postée de 12 me confirmait son arrivée le 31 mai. Et elle me demandait quel était le format des cartes de visite aux USA. La question était surlignée en vert. Pensant qu'elle voulait se faire faire des cartes de visite avant de partir, j'ai d'abord cherché comment convertir les dimensions au système métrique, ce qui ne fut pas aisé car personne ne s'en servait. Ayant après maints efforts réussi la conversion je voulus lui fournir la réponse par téléphone pour qu'elle ait le temps de se faire imprimer des cartes de visite mais le téléphone sonna dans le vide. J'ai rappelé plus tard, avec le même résultat. J'ai alors téléphoné à Véronique et laissé un message sur son répondeur, donnant les dimensions en millimètres, et lui demandant de transmettre à Agnès. Pour m'assurer qu'elle avait reçu le message de Véronique j'ai encore appelé Agnès deux fois sans que personne ne réponde au téléphone. Finalement quand j'ai eu Agnès en personne, je lui ai demandé si elle avait reçu l'information et après tout le mal que je m'étais donné elle a répondu comme s'il s'agissait d'une chose sans importance, comme si son seul but avait été de m'imposer un tâche et des frais inutiles. Ce sentiment me rappelait mon enfance car je ne l'avais jamais éprouvé depuis.

Maintenant l'hostilité de ma soeur envers moi devenait apparente. Quand le serrurier vint poser la nouvelle serrure et me remettre les clefs il remarqua un changement très net dan mon attitude, il me dit que j'avais l'air très inquiète.

Le vendredi soir se passa comme à l'accoutumée: Jessie et moi sniffant de la cocaïne qu'elle fournissait. Jessie ne m'avait jamais posé aucune question personnelle et je me sentais un peu obligée de révéler quelque chose, ne serait-ce que pour alimenter la conversation et quand j'étais très défoncée je parlais de ma famille, mais seulement d'un seul sujet qui me préoccupait: le fait qu'une de mes soeurs ait épousé l'ex-amant de ma mère. Elle en avait eu trois enfants, et ce qui me surprenait beaucoup, mon père se comportait normalement avec eux, alors que quand Sophie était tombée enceinte, forçant le scandale à éclater, il nous avait fait promettre à toutes (parait-il) de ne jamais revoir notre soeur, et comme j'étais encore très jeune à 17 ans, j'avais dit à mon père que je ne pouvais pas promettre une telle chose. Chaque fois que j'y pensais je voyais ce mariage de ma soeur avec l'ex amant de ma mère comme le gros scandale de la famille, et pour le reste, tout semblait à peu près normal, à part le fait que de cinq filles, une seule était toujours mariée, deux ayant divorcé, une autre, Véronique ayant eu ses deux fils hors mariage, et moi qui ne m'étais jamais mariée à part un mariage blanc, et à 36 ans n'avais pas d'enfant.

Vers 2 ou 3 heures du matin j'ai dit bonsoir à Jessie et suis rentrée dans ma chambre mais je n'avais pas vraiment envie de dormir. Les idées défilaient dans ma tête à toute allure et les émotions violentes s'enchaînaient et me percutaient comme des furies. Jessie avait tellement de cocaïne ce soir-là que je n'avais même pas eu l'occasion de mettre sur la table le demi gramme que j'avais acheté en début de soirée, alors il était intact et j'en pris un peu. Puis je me mis au lit, sachant que je n'allais pas m'endormir mais j'étais fatiguée. Je sentis mon coeur battre très fort et accélérer. Ce n'était pas la première fois. Mais là c'était différent: au lieu de ralentir après un court laps de temps, le rythme restait soutenu, il me semblait même qu'il accélérait encore. « Je vais mourir » me dis-je. Et je pensai à cette mort stupide. Empoisonnée comme un rat, ou comme un chien. J'étais très triste de mourir sans avoir vraiment vécu, sans avoir eu la chance d'accomplir quoi que ce soit. Je me résignai et j'attendis le moment où mon coeur lâcherait.

Mais je restais consciente, je ne mourais donc pas! Après quelques minutes le rythme de mon coeur ralentit redevint normal. Alors je pris la résolution de ne pas courir ce risque une deuxième fois. Ces soirées interminables où on sniffe de la coke tous les quarts d'heure, c'était fini. Au lever je dis à Jessie que j'arrêtais les soirées, que ce soit avec elle ou avec Carlos ou avec qui que ce soit. Le lendemain elle me dit qu'elle continuerait à accueillir Carlos s'il venait, même si je ne voulais plus le voir. Je considérais cela comme une trahison.

À partir d'ici le texte suit de près celui que j'avais écrit en anglais quatre ans après les faits. On peut le trouver dans le chapitre 2 de « The Amnesia Memoirs and Diaries ».

Le 31 mai Agnès m'appela à 16h50 à mon travail pour me dire qu'elle et Val venaient de passer la douane et l'immigration, (ah! l'Immigration!) et qu'ils étaient prêts à prendre un bus Carey qui les déposerait à Grand Central à Manhattan. J'appelai la compagnie de bus pour demander le temps de trajet. On me répondit qu'à cette heure il fallait compter entre quarante-cinq minutes et une heure. Je quittai mon travail une heure à l'avance pour être à temps à l'arrivée du bus et fis le trajet à pieds. Il faisait beau et c'était plus simple de marcher.

Je suis arrivée au rendez-vous en avance et je n'ai commencé à regarder les gens qui descendaient des bus qu'à partir de 17h30. Cet arrêt de bus est le pire lieu de rendez-vous imaginable: il n'y a rien pour s'asseoir ni s'abriter. On est forcé d'attendre sur le trottoir, étouffé par les fumées d'échappement des bus qui arrivent toutes les minutes, et à 17h30 les gens sortent des bureaux et se pressent vers la gare pour attrapper leur train de banlieue, et il vaut mieux ne pas être en travers. Alors on doit se plaquer contre le mur pour les laisser passer et en même temps lire sur l'avant des bus leur point de départ et regarder uniquement les passagers qui venaient de JFK pour ne pas rater les êtres chers, mais parfois trois bus arrivaient de l'aéroport en même temps et il me fallait regarder les passagers des trois bus simultanément.

Si tout s'était passé normalement cette torture n'aurait duré qu'une demie heure au maximum, mais j'avais oublié depuis sept ans que je l'avais quittée, que dans ma famille il ne se passe rien de normal. À 18h30, après plus d'une heure à attendre dans le bruit, dans la foule et dans la fumée, j'étais prête à éclater en sanglots. J'étais à bout de nerfs, je me sentais complètement impuissante, essayant de comprendre la cause du retard de ma soeur, et de comprendre quelle erreur j'avais bien pu faire. Peut-être que j'avais mal compris le lieu de rendez-vous, et ils m'attendaient ailleurs? Un employé du transporteur me confirma que le trajet ne prenait jamais plus d'une heure. Que faire? Si je partais, comment allaient-ils faire? Je pris la décision d'attendre encore le prochain bus et de partir s'ils n'en descendaient pas.

À 18h40 trois bus arrivèrent en même temps. Je regardai les passagers en descendre dans une frénésie désespérée, regrettant de ne pas avoir trois paires d'yeux quand Agnès arriva en courant et en riant d'un ton moqueur parce que je ne regardais pas le bon bus. Nous nous sommes embrassées comme des soeurs. Son haleine était épouvantable. Je lui demandai pourquoi elle avait tant de retard. Elle me dit qu'après être montée dans le bus, ils avaient dû attendre une heure avant qu'il ne parte. Quand je lui dis à quel point c'était stressant d'attendre à cet endroit, elle éclata de rire comme si elle n'avait jamais rien entendu de si drôle. Je me sentais stupide, humiliée et misérable, un mélange toxique de sentiments que je n'avais pas éprouvé depuis des années.

Cependant ma bonne volonté était intacte et je m'arrangeai pour trouver un taxi en moins de trois minutes. Je me suis à nouveau plainte du retard, disant que j'avais perdu une heure de salaire pour rien, ajoutant avec un brin d'humour amer que de toute façon, comme je gagnais si peu ça n'était pas une grosse perte. Et puis je n'ai pas pu m'empêcher d'ajouter ce refrain entendu toute ma jeunesse: il n'y avait qu'à moi qu'il arrivait des choses pareilles. C'était vrai que toutes sortes de mésaventures m'étaient arrivées, et quand ma mère me disait sur le ton du reproche que cela n'arrivait qu'à moi, je me sentais fautive, je m'en voulais, et maintenant, si loin dans le temps et dans l'espace, cela recommençait.

Je pensais que nous irions directement à l'adresse où ils allaient résider mais Agnès me dit que le monsieur ne savait pas leur heure d'arrivée et elle me demanda de lui téléphoner pour la lui annoncer. Le plus simple était d'inviter ma soeur et mon beau-frère chez moi puisque j'habitais tout près. Une fois arrivés Agnès me demanda immédiatement si elle pouvait passer un appel téléphonique et je la conduisis dans ma chambre. Je croyais qu'elle n'en avait que pour une minute mais son appel dura longtemps et elle parlait à voix basse, sur le ton de la conspiration.

Je me rendis compte que je n'avais rien à boire alors je décidai de sortir acheter de la bière car il faisait chaud. Agnès voulut m'accompagner. Cela m'ennuyait de laisser Val seul dans l'appartement mais je n'allais tout de même pas le dire! J'achetai un six-pack de Becks et pour Agnès qui ne buvait pas d'alcool, de l'Orangina. Elle me laissa payer. Sur le chemin du retour elle me demanda comment j'appelais l'immeuble où j'habitais. Drôle de question. Je ne l'appelais pas, mais histoire de lui donner une réponse, je lui dis « le petit blanc » parce que les autres immeubles étaient gris ou rouge et plus hauts. Arrivés à la porte, Val avait mis la chaîne de sécurité et je ne pouvais pas rentrer chez moi, ce qui me fit une impression extrêmement déplaisante. Il jeta un oeil méfiant dans l'embrasure étroite puis il ouvrit. Je lui dis que ce n'était pas nécessaire de se barricader.

Tandis que nous buvions Agnès sortit des photos de famille et me les montra. À vrai dire je n'étais pas très intéressée. Elle me dit que je pouvais en garder autant que je voulais. J'en pris une où mon neveu Mathias et Raphael, le fils de Val, étaient tous deux assis et regardaient le photographe sans sourire. Ils insistèrent que je ne devais pas me retenir et que je pouvais en prendre davantage, et ils me donnèrent un échantillon de lait pour le corps parfumé. Agnès fit la remarque en passant que l'appartement était très propre.

Je leur montrai quelques photos que j'avais prises à un concert et des tirages grand format de mes meilleures photos. Au sujet de ma photo favorite Val dit qu'elle n'était vraiment pas bonne. Il me montra des croquis qu'il avait faits dans l'avion, d'autres étaient des deux fils de Véronique et de mon jeune frère Norbert. Tout le monde avait l'air monstrueux ou attardé. L'antipathie et la haine qui se dégageaient de ces croquis m'éclaboussèrent le coeur comme une boue toxique. Val parlait d'un ton monotone qui confirma mon impression.

Je demandai des nouvelles de mon neveu et ma nièce. Mathas faisait Math Sup, Éléonore allait passer son bac de Français. Agnès parle sur un ton complètement dénué d'affect puis sur un ton amer elle me dit qu'à l'âge de ses enfants aujourd'hui, nous n'avions pas accès à toutes les informations sur les études supérieures, qu'elle, par exemple, ne savait même pas ce qu'étaient Khagne et Hypokhagne. Peut-être mais cela ne l'avait pas empêchée de faire des études supérieures et de rencontrer son futur mari à la fac. Alors de quoi se plaignait-elle?

Je mourais d'envie de leur poser des questions sur le cambriolage du vendredi 13. Agnès commença à raconter comme si elle avait appris son texte par coeur puis très vite, comme dans une scène de théâtre mal jouée elle laissa la parole à Val. Sans dire que j'avais une copie de la plainte de Véronique, je demandai si c'était vrai que la porte d'entrée avait été forcée du côté des charnières. Val le nia énergiquement. Je demandai où était Norbert quand le cambriolage avait eu lieu, puisqu'un trousseau de clefs avait été volé dans son appartement. Val répondit qu'il était sorti avec sa petite amie. Il était sorti en laissant ses clefs à l'intérieur? Le tourne disque n'était pas la platine Technics qui m'appartenait mais un lecteur de CDs. Je demandai pourquoi, à leur avis, un voleur volerait un trousseau de clefs. Agnès avait la réponse toute prête: « Pour pouvoir revenir! » « Ah! » dis-je, « c'est vrai que les criminels reviennent sur la scène du crime! » Mais n'était-ce pas improbable qu'un voleur anticiperait cela? Et se faciliterait la tâche en emportant les clefs? À mon avis l'explication qu'Agnès avait fournie avec tant d'empressement était invraisemblable car un criminel ne prévoit jamais qu'il aura la compulsion irrésistible de retourner sur la scène du crime. Cela ressemblait à un de ces scénarios de polar tarabiscotés qu'elle avait échafaudés. Ce vol des clefs était une mesure de diversion, pour écarter les soupçons des membres de la famille et Agnès plus que jamais faisait figure de suspect n°1: la date du vendredi 13, l'effraction des gonds de la porte et le vol des clefs de l'appartement, ces trois détails ensemble révélaient un esprit tordu comme le sien.

Val termina le récit: Véronique était arrivée chez elle (au 4ème étage) juste après le cambriolage. Elle vit les voleurs dans la rue et leur courut après mais ils entrèrent dans le parking souterrain à côté et elle les perdit de vue. Agnès ajouta que des drogués vivent dans ce parking et qu'ils doivent voler pour pouvoir s'acheter leur drogue, et Véronique avait appris cette dure réalité à ses dépens. Toutes les réponses d'Agnès et Val avaient l'air de textes appris par coeur. Pour donner une touche de naturel, l'un commençait une phrase et l'autre la terminait.

J'appelai leur hôte au téléphone, qui fut très amical. Agnès et Val tous deux jetaient fréquemment des regards anxieux sur leur montre même après que je leur eusse dit que Mr Hellerstein avait dit qu'ils pouvaient arriver jusqu'à 23 heures. Ils décidèrent de laisser chez moi les deux portfolios géants de Val et de les prendre le lendemain après mon retour du travail. Nous dinerions chez leur hôte. Je pourrais faire sa connaissance et faciliter la conversation puisqu'il ne parlait pas français. « Et pour une fois tu n'auras pas besoin de faire tes courses aux heures de pointe! » Agnès ajouta d'un ton maternel. Vraiment, on se demande comment j'ai pu survivre toutes ces années!

En chemin je leur montrai plusieurs immeubles que je trouvais très beaux, et je donnai libre cours à mon enthousiasme de vivre dans cette ville, heureuse de pouvoir le dire à quelqu'un et de parler français. Après avoir fait les présentations en anglais au vieil homme je m'apprétais à repartir mais le couple insista pour me raccompagner au rez-de-chaussée avec un empressement qui me parut manquer de sincérité. Deux hommes à pieds transportaient un canapé et je dis en plaisantant qu'avec tous les psychiâtres qui avaient leur cabinet dans le quartier (qu'on appelait pour rire « Psychiatrist Row »), ce n'était pas étonnant de trouver des canapés mis au rebut sur le trottoir. J'ajoutai que c'était merveilleux de savoir qu'ils étaient là, que cela me donnait un sentiment de sécurité. Agnès me prit au sérieux et me demanda si j'en voyais un. Je dis que oui mais ce n'était pas vrai.

Quand je me suis tournée vers la 91ème Rue Agnès m'a demandé pourquoi je ne rentrais pas par le chemin que nous avions pris à l'aller. J'ai dit que j'avais une course à faire et que c'était plus prudent, maintenant que j'étais seule, de marcher sur Columbus avenue plutôt que Central Park West. Mais pourquoi me demanda-t'elle cela? Quelle importance?

Le lendemain au travail Tim m'a tout de suite demandé si l'arrivée de ma soeur s'était bien passée. J'ai répondu que oui. Plus tard dès son arrivée Jim m'a posé la même question et je lui ai répondu que ma soeur avait eu une heure et demie de retard. Je fus occupée toute la journée et ne pensais plus à tout ça quand soudain, à 16 heures je fus frappée par la certitude que le retard de la veille avait été délibéré. Je n'avais pas vu ma soeur et son mari descendre d'un bus, Agnès était arrivée par là où je ne regardais pas, elle avait dû se cacher avec son mari et s'amuser de me voir les attendre dans le bruit, la foule et la fumée noire. Et quand elle avait jugé que mon supplice avait assez duré elle avait profité de l'arrivée simultanée de trois bus pour sortir de sa cachette et me faire croire que je l'avais ratée à sa descente de bus. Ce n'était pas un hasard si ces sentiments de détresse, de culpabilité, d'incompétence, de doute et d'humiliation étaient si violemment éveillés chaque fois que j'avais affaire à ma soeur. J'appelai les Bus Carey et demandai à parler au chef de service mais il n'était pas là et je n'aurais pas la réponse avant le lendemain. Mais maintenant j'étais sur mes gardes.

Agnès m'appela à 19h30. « Je suis à l'intérieur de ton immeuble mais j'ai oublié ton numéro d'appartement. J'ai demandé à une dame très aimable de me laisser t'appeler de chez elle. » Elle me montrait qu'elle pouvait baratiner quelqu'un pour rentrer dans son appartement. « Mais alors comment es-tu rentrée dans l'immeuble? » « Il y avait des gens qui déménageaient alors j'ai pu rentrer. » Une minute plus tard elle est à ma porte. Non, Val n'a pas pu venir, il est resté chez le vieil homme pour préparer le dîner et lui tenir compagnie. Il aurait tout de même pu porter lui même son énorme portfolio. Je lui demande si elle pourrait aller acheter de la bière. Elle retourne avec un six-pack de Budweiser, Je lui fais part de mon aversion pour cette bière minable, et elle m'explique que c'est ce que Val boit.

Agnès est impatiente de partir mais j'ai eu une dure journée et j'ai besoin de me détendre un peu avant de sortir à nouveau. De plus je veux acheter un peu de cocaïne au coin de Columbus et la 96ème Rue. Au moment de sortir elle me dit, montrant le plus petit des énormes portfolios: « Prends celui-ci, il est moins lourd. » Comme elle est gentille avec sa petite soeur! Moins lourd, peut-être, mais il pèse quand même très lourd. Arrivés dans l'entrée de l'immeuble où j'avais ma petite course à faire, je demande à Agnès de m'attendre là, j'en ai pour cinq minutes max, et je lui laisse le portfolio que je portais.

Tandis que je me dirige vers l'ascenseur je vois qu'au lieu d'être discrète, elle fait un cinéma, elle s'accoude sur l'un des portfolios et pose le menton dans sa main en soupirant bruyamment et a l'air très en colère. Deux femmes qui se parlent à côté d'elle n'ont rien remarqué mais le garde a l'air mal à l'aise. Je reviens sur mes pas et dis à ma soeur d'être discrète si elle veut éviter les ennuis. J'appuie les deux portfolios contre le mur, lui montre un siège et lui demande de patienter. Je suis de retour dans moins de cinq minutes.

Nous dînons dans la cuisine. Je ne sais pas où mettre mon sac. Je me sens mal à l'aise de le garder avec moi comme au restaurant et elle ne m'aide pas. Finalement je vais le déposer dans sa chambre au bout d'un long couloir. Le dîner est mauvais. La nourriture n'est pas bonne et insuffisante, et ma soeur rince les pêches avant de les mettre sur la table. Je n'ai jamais vu personne rincer des pêches. J'ai horreur des pêches mouillées. À la fin du dîner elle me laisse débarrasser la table. Le vieil homme veut que les assiettes soient rincées avant d'être mises dans le lave-vaisselle, et c'est moi qui le fais. Alors Agnès quitte la cuisine et se dirige vers sa chambre. Je m'attendais à ce qu'elle essaierait de fouiller mon sac à la première occasion alors je la suis et je saisis mon sac juste au moment où ses mains allaient l'atteindre.


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