Chapitre 24

Ma grande soeur que j'avais toujours admirée, qu'on m'avait toujours citée en exemple, à qui j'avais toujours fait confiance, à qui j'avais fait lire mes poèmes et révélé mes pensées les plus intimes dans l'espoir qu'elle me transmettrait sa connaissance et sa sagesse. Ma grande soeur qui m'avait toujours inspiré le respect, qui avait été un modèle à émuler, à qui j'avais toujours essayé de plaire dans l'espoir de gagner son affection... elle avait toujours pris une attitude supérieure car elle avait un statut spécial, celui d'aînée de la fratrie. Avec Elisabeth et Sophie, mes deux autres soeurs plus âgées que moi, elles avaient formé un clan depuis l'enfance, et elles avaient joui de privilèges qui, quand j'avais atteint le même âge, me furent refusés. Je n'eus jamais d'explications. Alors ce n'était pas une question d'âge mais de valeur personnelle, et en tout ce qui concernait ma vie en famille j'étais toujours traitée comme si j'appartenais à une classe inférieure sans jamais qu'on me donne la moindre raison.

Les enfants savent intuitivement que leurs parents ont des devoirs envers eux. Chaque fois que j'avais essayé de faire valoir mon droit, (« J'ai quand même droit à... ») mon père était entré dans une colère terrifiante. Rien ne le mettait davantage hors de lui que de m'entendre invoquer mon droit. Les seuls droits que j'avais, aux dires de mes parents, étaient le droit de me taire, quand je parlais d'un sujet fâcheux, et le droit d'être punie (« Tu y as droit! Tu ne l'as pas volé! »).

Quand les parents manquent à leurs devoirs les enfants n'ont pas les mots pour le dire, dire comment cela fait mal de se voir nié, de voir son humanité piétinée, alors parfois ils passent à l'acte pour extérioriser leur malaise ou pour provoquer une réaction, et alors les parents disent que le mal vient de l'enfant et qu'il faut le punir. Moi j'avais compris assez tôt que dès l'instant où on porte préjudice à une personne physique ou à ses biens, on s'attire toutes sortes d'ennuis. Les professionnels de la santé mentale s'en mêlent, l'enfant est affublé d'étiquettes qui lui collent à la peau le restant de ses jours et qui le damnent: inadapté, caractériel. Je ne voulais pas être l'enfant à problème qui fait « des coups pendables » dont les bonnes femmes parlent d'un ton désolé tout en jouissant secrètement. Je ne voulais pas du système judiciaire et éducatif qui se met en marche en présence de délinquence juvénile, ni me sentir poussée, impuissante, dans un labyrinthe dont j'ignorais tout par des gens bien intentionnés, je savais que tout cela existait et je n'en voulais pas. Je savais que si je faisais un faux pas et tombais dans cette ornière ma mère prendrait son air de martyre courageuse et stoïque, qu'elle aurait dorénavant toute la machine institutionnelle pour l'appuyer, et qu'elle serait toujours sur mon dos pour contrôler mes moindrs faits et gestes. De cela je ne voulais pour rien au monde!

Alors la marge de manoeuvre pour passer à l'acte était très étroite. Si on cachait bien son jeu, on pouvait se passer les nerfs sur soi-même en se rongeant les ongles, par exemple, ou en tombant de bicyclette à vive allure. Alors j'étais devenue celle qui a toujours des croûtes à vif aux coudes et aux genoux, celle qui qui se ronge les ongles et qui gratte jusqu'au sang ses piqûres de moustique. Et je sentais encore davantage le mépris de ma famille. J'aurais aimé que quelqu'un qui savait pourquoi on me traitait comme ça me glisse vite fait une explication mais personne n'a trahi le secret. Même ma grande soeur qui savait tant de secrets n'a pas pipé car elle aurait perdu ses privilèges.


Agnès avait dit qu'elle repartirait le 10 juillet mais maintenant je ne pouvais plus rien croire de ce qu'elle m'avait dit. Alors elle resterait. Elle me suivrait ou me ferait suivre, créant un réseau tellement serré qu'elle saurait tous mes faits et gestes, et elle essaierait de me nuire, de faire échouer mes plans. Juste au moment où je devais me reloger, cela tombait très mal.

Chaque fois que je passais sur la 96ème Rue je voyais une camionnette garée près d'Amsterdam Avenue sur laquelle s'affairait un homme du quartier, un Portoricain nommé Izzy, un type pas très sympathique qui avait l'air louche. Au début on aurait dit une vieille camionnette mais petit à petit elle fut rénovée. Les vitres furent changées pour des verres teintés. Elle reçut une couche de peinture de couleur crême et sur la porte fut inscrit « Val's Van ». Le Van de Val. Quelle coïncidence! C'était comme une moquerie cruelle, un défi qui m'étaient lancés car je ne pouvais rien y faire. Si Val était toujours là c'était son droit, s'il avait acheté une camionnette d'occasion qu'il faisait rénover, c'était aussi son droit. Pourtant quand au passage je croisais le regard d'Izzy j'éprouvais un malaise et je n'osais pas lui demander qui était Val. Agnès m'avait bien dit que c'était notre père qui payait leur voyage. Alors non seulement il m'avait privée de mes droits mais encore, il financait ma perte avec le liquide qu'il n'avait pas déclaré au fisc.

Mais qu'est-ce que je pouvais faire? Je téléphonai à Mr Hellerstein, l'hôte de ma soeur. Je lui demandai s'il n'avait rien remarqué de bizarre dans son comportement. Il resta silencieux un bon moment. J'essayai de l'aider en parlant des pêches que ma soeur avait passées sous l'eau avant de les servir quand j'étais venue dîner. C'était un détail sans grande importance mais étrange tout de même. Finalement il a dit d'un ton un peu rancunier, qu'ils étaient repartis après lui avaient consommé pour vingt dollars de communications internationales. Il n'y avait pas de quoi fouetter un chat mais en une seule phrase il me faisait comprendre que ma soeur était repartie et que si elle avait des complices ils étaient en France, pas sur place à New York.

Je téléphonai à Lofton Holder, le pénaliste ou, comme on dit à New York, l'avocat criminel qui m'avait procuré mon premier job, lui résumai la situation. Il me dit qu'aux yeux de la loi ma soeur n'avait rien fait de mal. C'était une pilule amère à avaler. Cependant j'écrivis un projet de déclaration assermentée (« Affidavit ») faisant état du comportement inquiétant de ma soeur pour le faire signer par Jessie. Elle m'avait dit qu'elle était d'accord. La déclaration disait:

« Je soussignée Wynnona Spranklin ("Jessie") déclare ce qui suit:
— que depuis le 1er avril 1988 je partage mon appartement n°5C au 35 W96th Street, New York NY 10025 avec Brigitte Picart ("Axelle");
— que pendant cette période de quinze mois Axelle a exprimé beaucoup de souffrance psycholgique due au fait par sa mère d'avoir enlevé ses journaux intimes de la maison familiale;
— que le 1er juin 1989, Agnès Échène, la soeur d'Axelle, est venue à l'appartement;
— que tandis qu'Axelle était au téléphone dans sa chambre et j'étais occupée à la cuisine, j'ai vu Agnès Échène s'approcher de la porte d'entrée. Elle a procédé à un examen détaillé de chaque élément de la porte: la poignée, la serrure, l'oeilleton, le fil électrique de l'alarme, les charnières;
— que les 5 et 6 juin, en conséquence de ce comportement que j'ai rapporté à Axelle, Axelle a fait faire une clef pour fermer son caisson métallique;
— qu'en conséquence du comportement d'Agnès Échène, Axelle a acheté un verrou supplémentaire pour la porte d'entrée;
— qu'Axelle a dit qu'elle avait peur que sa soeur veuille fouiller sa chambre;
— que le mardi 6 juin 1989, Agnès Échène est venue dîner à notre appartement avec son mari et a demandé à voir les livres d'Axelle, qu'elle est entrée dans la chambre d'Axelle et a fermé la porte; Axelle qui préparait le dîner s'est précipitée derrière sa soeur, a ouvert la porte et placé des objets dans l'embrasure pour empêcher qu'elle puisse être refermée, après quoi Agnès Échène est aussitôt revenue dans la salle sans avoir regardé les livres d'Axelle;
— qu'après le dîner, comme je m'étais assoupie sur le canapé en regardant la télévision comme d'habitude, j'ai entre-ouvert les yeux quand j'ai entendu la porte d'entrée s'ouvrir et que j'ai été choquée quand Axelle m'a dit qu'Agnès Échène lui avait dit que je faisais semblant de dormir et que je l'espionnais.

Je jure que j'ai observé personnellement ce qui précède et que c'est la vérité. »

À ma surprise et consternation, Jessie refusa de signer cette attestation. J'ai mis de longues années à comprendre pourquoi mais maintenant je sais qu'elle et ma soeur étaient de mèche, et que c'était pour me le cacher que Jessie m'avait raconté qu'elle avait surpris ma soeur en train d'inspecter la porte d'entrée pendant que j'étais au téléphone dans ma chambre, et aussi pourquoi Agnès m'avait dit que Jessie l'épiait. La vérité c'est que je n'avais jamais quitté la salle de séjour, car je n'avais personne avec qui parler au téléphone, donc cette histoire que m'avait racontée Jessie était de la pure invention. Mais le refus de Jessie m'a alertée que cette femme n'était pas aussi inoffensive que je croyais. De toute façon elle déménageait, bientôt nous n'aurions plus à nous parler ni à nous voir et ce serait tant mieux.

Je suis donc retournée à mes affaires sans plus faire attention à ma soeur, tout en sachant qu'elle faisait attention à moi, et me suis mise à la recherche d'un autre logement pendant que Jessie remplissait des cartons de déménagement.

J'ai rencontré mon mari John dans le quartier. Il allait ou il venait d'une session de tennis à Central Park, les jambes nues bronzées et la chevelure artistiquement décoiffée. Je lui ai dit que je devais déménager. Il m'a demandé où j'allais habiter. Je lui ai dit que j'aimerais rester dans le quartier, que je chercherais plus au nord, jusqu'à la 110ème Rue. Il était de bonne humeur comme toujours. Je ne sais plus à propos de quoi il a employé le verbe « to whack ». Cela veut dire donner un grand coup. On pourrait l'employer dans le jeu de tennis. Mais ce verbe était davantage utilisé dans son sens argotique car c'est ainsi que la Mafia newyorkaise appelait un assassinat. « He got whacked. » Et comme s'il voulait que je me souvienne bien, John a utilisé ce verbe à deux reprises, et chaque fois en exagérant le son: « WHAAAACK! », suivi d'un éclat de rire comme s'il s'agissait d'une bonne blague. Cela me laissa pensive. Était-ce un avertissement? La pensée m'a effleurée mais je ne me sentais pas réellement visée. Il faut un énorme changement intérieur pour se sentir la cible d'un tueur et je n'en étais pas encore là.

Jessie a fait appel a des déménageurs professionnels et le deuxième weekend de juin deux jeunes gens juifs, athlétiques et beaux gosses sont venus. On dirait qu'à New York tous les déménageurs sont des juifs. Elle était d'excellente humeur et plaisantait avec eux comme s'ils étaient de vieux copains. Elle m'a dit qu'elle allait faire le voyage dans le camion avec eux. En début de matinée elle m'avait demandé si le bureau de poste était loin. J'étais étonnée qu'elle ne le sache pas, depuis le temps qu'elle vivait ici. J'ai répondu que non, il était tout proche. « Alors est-ce que tu pourrais faire mon changement d'adresse? » J'ai été forcée d'accepter. Ce n'était pas juste une question de proximité de la poste, il fallait remplir un formulaire avec l'ancienne et la nouvelle adresse, et faire la queue pour le faire enregistrer, et elle voulait que je le fasse. Et je l'ai fait quelques jours plus tard, en maugréant. Elle allait vivre à Mahwah, qui était bien plus proche de son lieu de travail à Rahway que ne l'était la 96ème Rue à Manhattan.

Un matelas, un petit couteau de cuisine et une perruche, voilà tout ce qu'elle avait laissé. Oh, et deux meubles en bois blanc peints vert pomme et blanc, une table de chevet et une commode. Dans un sens j'étais soulagée. Je me rendais compte maintenant de tout le stress que j'avais enduré quand nous vivions ensemble. La torture quotidienne de la musique de son émission préférée, je ne l'entendrais plus jamais! Plus jamais je ne verrais son plastique et son polyester. Il n'y avait plus rien dans la grande pièce et j'étais soulagée d'avoir le luxe de pouvoir laisser errer mon regard sans que rien ne l'accroche au passage. Les rayons obliques du soleil qui l'après-midi éclairaient la pièce côté cour, se posaient sur le parquet nu et les murs blanc-crème.

Sa perruche à dix balles, un cadeau d'une amie, était mienne maintenant. Sa cage posée sur le rebord de la fenêtre, elle faisait des acrobaties en émettant de petits bruits de satisfaction. Quelles que soient les circonstances je cherchais toujours le côté positif ou amusant.

Quand je voulus me faire à manger je vis que le couteau qu'avait laissé Jessie avait une lame tellement mince et flexible qu'elle ne rentrait même pas dans le beurre. C'est alors que je me suis sentie très vulnérable et j'ai eu peur. Une fois de plus dans ma vie il se passait des choses que je ne pouvais pas contrôler. Le danger rôdait. Des gens inquiétants étaient venus à ma porte. Avaient dit des choses étranges. Les magasins allaient bientôt fermer mais si je me dépêchais j'avais juste le temps. Je suis sortie et j'ai acheté un couteau à viande Hoffritz avec une lame de 20cm, et avec cette arme de dernier ressort je me suis sentie plus en sécurité.

Sarah m'a appelée le lundi soir. Elle m'a dit que si j'avais besoin d'un logement temporaire, j'étais la bienvenue chez elle. Elle vivait aux alentours de la 42ème Rue sur la 8 ou 9ème Avenue, juste un peu à l'écart du quartier des théâtres de Broadway. Elle partageait son appartement avec Jimmy Slide, un danseur de claquettes connu qui était souvent en tournée. Elle voulait tout savoir du déménagement de Jessie et elle n'a cessé de me poser des questions qu'après que j'eusse admis que je dormais sur un matelas nu à même le sol. Alors il y eut un ton de satisfaction dans sa voix et elle renouvela ses offres d'aide. Elle me dit que Jimmy était en tournée jusqu'à la mi-août et peut être plus tard, et que je pourrais dormir dans le petit couloir entre sa chambre et la pièce principale. J'ai dit que si je n'avais rien trouvé d'ici début août j'accepterais son invitation. Elle m'a demandé quel genre de logement je cherchais. J'ai dit que je voulais habiter seule près d'un parc. Elle m'a conseillé de plutôt chercher une colocation et tant pis pour le parc, je pouvais toujours y aller en métro ou en bus. Elle m'a donné le numéro d'un service de colocation, Roommate Finders qui, moyennant finance, donnait des listes de chambres disponibles en colocation. Elle m'a aussi conseillé de lire les annonces du Village Voice, pas seulement celles du New York Times.

Dans le mensuel France-Amérique, un journal qui faisait très provincial avec ses annonces de concours de pétanque et de pots de départ en retraite, j'ai vu une annonce de chambre à louer sur la 14ème Rue. J'ai pris rendez-vous. À l'adresse indiquée je trouvai sur l'interphone le nom de « Vive la France » et sans me dire un mot on m'ouvrit la porte. L'ascenseur était un monte-charge. L'immeuble était donc à usage commercial. Je suis sortie au premier étage et me suis trouvée dans une galerie où étaient exposées des mosaïques de l'époque de l'Empire Romain en provenance de Syrie, à en croire la plaquette abondamment illustrée de photos en couleur. Je n'y connaissais rien mais j'étais sûre que ces objets d'art d'une beauté stupéfiante avaient été volés car les antiquités de ce genre ne doivent pas finir chez des particuliers, elles font partie de l'héritage culturel de la nation d'où elles proviennent. Les mosaïques représentaient des tresses à quatre brins, ou des effets de tissage comme les tapis faits de cordage par les marins, et donnaient une impression de relief saisissante grâce à l'emploi de tesselles de couleurs graduées du clair au foncé. C'est depuis lors que j'ai conçu une passion pour les mosaïques romanes car en cherchant à éclaircir le mystère de leur présence dans une galerie clandestine de New York j'ai appris énormément sur leur origine et leur trafic.

J'étais seule dans le loft et je pus regarder sans me presser. Je vis deux jeunes gens s'approcher d'un espace vide éclairé par un spot, portant à eux deux un cadre d'environ 150 x 75cm qui avait l'air très lourd, dans lequel était enchassée une mosaïque. Ils posèrent le cadre provisoirement à un angle qui fit plier l'ensemble, et je vis alors le ciment se craqueler. Je fus horrifiée et je crus que j'allais m'évanouir. Je n'en revenais pas que ces deux jeunes s'affairent ainsi autour d'un objet d'art avec la plus parfaite indifférence. On voyait que pour eux ce n'était qu'un job et qu'ils n'avaient pas conscience de la valeur historique et artistique. Ils se saisirent à nouveau du cadre et le déposèrent à son emplacement final, puis repartirent dans l'arrière boutique.

Je montai au deuxième étage et me trouvai sans réaliser sur le coup, dans un espace d'habitation clandestin lui aussi. Il y avait une grande table à laquelle étaient assis cinq ou six jeunes gens qui restèrent muets tout le temps que dura ma visite. La personne qui m'avair donné rendez-vous me dit que les locataires n'avaient pas le droit d'utiliser l'ascenseur. Elle me montra une des chambres à louer. C'était un box dont les parois n'atteignaient même pas le plafond, ainsi n'importe quel voleur aurait pu entrer par le haut. Tout le loft était subdivisé ainsi, en petits boxes. Même si c'était interdit, ce n'était pas exceptionnel qu'un artiste, par exemple, habite un ancien atelier de confection où il avait installé son studio. C'est d'ailleurs comme ça qu'était née la mode du loft en architecture, quand les activités de manufacture sont parties en Chine ou en Inde ou ailleurs, laissant vacants une grand nombre d'ateliers. Mais de là à subdiviser un plateau et à le louer comme le faisaient les gens de « Vive la France », il y avait quand même un grand pas.

Et pourtant je dis à la femme qui m'avait fait visiter que cela me convenait et je lui versai de l'argent pour retenir un de ces boxes, un mois de loyer et un mois de provision, parce que je devais absolument déménager fin juillet. Mais de retour dans mon appartement vide, je fus troublée par l'impression de clandestinité qui planait sur tout ce que j'avais vu. Ces jeunes gens assis autour de la grande table muets comme des carpes, que cachaient-ils? Si je devais partager la cuisine et les sanitaires avec eux, est-ce que ça se passerait bien? Me feraient-ils bon accueil? J'en doutais. Et si on me volait pendant que j'étais au travail, quel serait mon recours? Non, cela n'allait pas. Je ne pouvais pas m'installer dans ce lieu. J'étais une jeune femme seule, après tout, je faisais partie d'une catégorie vulnérable de la population et je devais en tenir compte, ne pas prendre des risques inconsidérés. Je devais donc reconnaître que le danger existait. Le lendemain j'appelai la personne de « Vive la France » et expliquai que j'avais changé d'avis, que la chambre ne me convenait pas, et je demandai à être remboursée. Je fis le trajet à nouveau pour récupérer mes espèces. Elle ne me remboursa que la moitié de ce que j'avais payé mais j'étais soulagée d'avoir échappé à ce coupe-gorge, même en y laissant quelques plumes.


Le 26 juin je reçus un appel de mon beau-frère Théo Geisel, le mari d'Élisabeth. C'était un chercheur en Physique Théorique. Sa spécialité était le Chaos. Il venait aux USA environ deux fois par an pour raisons professionnelles. Il était venu me voir plusieurs fois depuis que je vivais à New York et il se comportait toujours comme si j'étais une fervente admiratrice, comme si j'étais amoureuse de lui. C'était peut-être une déformation professionnelle. Il faut dire que déjà, si la Physique Théorique c'est impressionnant, le Chaos c'est quasiment bluffant. Alors comment ne pas être empli de crainte et de respect devant un spécialiste de ces matières mystérieuses? Pourtant je ne pouvais m'empêcher de penser que la Physique Théorique comportait une large part d'ombre où il était possible de tromper son monde. Qui allait crier au scandale, lancer l'alerte, alors qu'il était impossible de rien vérifier puisque tout était théorique? Quant au Chaos, à part le chaos de ma vie de famille je n'y connais rien je l'avoue, et je comprends l'explication de Théo, que la Science du Chaos consiste à chercher des structures au sein du désordre total, et je crois que là aussi on peut frauder impunément. Aussi je n'étais pas emplie de révérence à son égard. Je ne lui trouvais rien de très spécial. Ses traits d'humour ne m'amusaient pas. Je n'ai jamais compris ce qu'il y avait de drôle mais les gens riaient quand même, par politesse ou par habitude. Et j'avais l'impression que ma soeur aurait bien aimé que j'essaie de lui piquer son mari. Elle aurait pu en tirer une satisfaction perverse.

Cela ne faisait que deux ou trois mois qu'il était venu me voir. Au bout du fil son ton était tragique. Il a dit qu'il appelait de Californie. Je lui ai demandé s'il était venu terminer le projet sur lequel il avait travaillé quelques mois auparavant. Il y eut un silence comme s'il essayait de se rappeler ce qu'il m'avait dit, puis il dit oui. Il a dit qu'Agnès leur avait écrit au début et à la fin de son séjour à New York. Dans sa première lettre elle était enchantée, dans la deuxième elle était dégoûtée et disait qu'elle n'y remettrait plus jamais les pieds. J'ai répondu que New York n'était pas au goût de tout le monde, que sa femme, ma soeur Elisabeth n'avait pas aimé non plus.

Il m'a dit qu'en ce moment il vivait chez sa mère à Heidelberg près de Francfort, tandis qu'Elisabeth et les enfants vivaient à Regensburg. J'ai demandé des nouvelles de sa mère. Il a dit qu'elle allait bien mais qu'elle était terrifiée des voleurs. Il y eut un silence comme s'il attendait que je dise quelque chose. Finalement j'ai dit que peut-être sa mère aimait avoir peur.

Puis il a dit qu'ils allaient, lui et ma soeur, chercher à acheter un appartement. À nouveau il attendit que je dise quelque chose. Je lui ai demandé comment allait l'Europe. Il m'a dit qu'il y avait des vols pas chers depuis New York et que je devrais en profiter et venir chez sa mère passer quelques jours. J'ai dit que je voulais démarrer ma carrière musicale avant de venir voir la famille.

Il continuait à tourner au tour du pot, à me tendre des perches pour que je lui raconte ce qui s'était passé avec Agnès, pour savoir si je m'étais rendu compte qu'elle avait essayé de m'attirer dans un guet-apens, et j'avais hâte que la conversation prenne fin. Finalement il a pris congé, disant avec un rire qui sonnait faux: « Ha ha ha! Tu ne veux rien me dire! »

Comme Jessie et Sarah me l'avaient conseillé, je me suis inscrite à Roommate Finders. Suis allée au bureau de la compagnie, ai rempli des papiers, lu et signé la charte et un contrat, et payé. Mais c'était une autre arnaque aux listes. On paie pour des listes qui ne valent rien, mais je n'ai pu m'en rendre compte qu'après plusieurs essais infructueux.

Dans un appartement partagé par des étudiantes, on louait un lit superposé dans un box minuscule pour 400 dollars par mois. Un homme d'une trentaine d'années dont l'épouse était en tournée avec une compagnie de danse, se retrouvait seul avec une jolie colocataire noire et devant moi ils se lançaient des oeillades lourdes de sens et je ne voulais pas être mêlée de près ou de loin à une histoire d'infidélité. Pourtant la maison individuelle sur les hauteurs de Brooklyn était très attrayante.

J'ai visité un appartement sur West End Avenue dans les rues en 80. Beau quartier. La femme qui louait une chambre était extrêmement étrange. Elle me dit qu'elle avait attrappé la maladie de Lyme et qu'elle guérissait lentement. Son appartement consistait en une grande pièce avec la cuisine près de l'entrée et le salon à l'autre bout, donnant sur un jardin. À part la salle de bains, l'unique pièce attenante était la chambre qu'elle louait, une petite pièce dont la surface était occupée aux trois quarts par un grand lit rustique. Il y avait une petite table sur laquelle était posée une machine à écrire, et deux placards de dimensions modestes, dont l'un lui était réservé. Ainsi elle garderait accès à la chambre. Elle dormirait dans le salon, elle avait installé un paravent pour s'isoler un peu.

Elle m'offrit un siège. Il faisait chaud ce jour-là et elle me servit du Tropicana dans un gobelet en polystyrène. Entre elle et moi il y avait un ventilateur oscillant et quand elle me tendit une serviette en papier qu'elle venait d'arracher à un rouleau, le ventilateur la lui renvoya et la plaqua contre sa main. J'étais certaine qu'elle avait calculé cela, elle voulait que je me lève pour saisir la serviette et que la serviette m'échappe, alors je suis restée assise.

Bientôt une autre annonce attira mon attention. Il s'agissait d'une chambre dans mon quartier, sur la 95ème Rue proche du carrefour d'Amsterdam Avenue. Une grande chambre pour un loyer qui était dans mes prix. Au téléphone une femme m'expliqua qu'elle louait quelques chambres et que l'une d'entre elles allait bientôt être disponible. Elle me parlait sur un ton très chaleureux, presque affectueux, comme si j'étais un membre de sa famille. Je lui ai demandé quand la chambre serait libérée. Elle a répondu qu'elle ne savait pas exactement, que le jeune homme qui partait attendait une voiture pour traverser le pays jusqu'en Californie, et que ce serait vers la fin du mois. Elle m'a proposé de venir visiter et j'ai accepté.

Elle m'a reçue à bras ouverts et a placé un bras dans mon dos et posé une main sur mon épaule pour me mener à la chambre en question. C'était une belle grande pièce bien orientée, donnant sur une cour de récréation et de grands arbres. Puis elle m'a montré la cuisine et m'a expliqué les règles d'usage. Ces règles étaient assez strictes. De retour dans l'entrée elle m'a offert un siège et derrière elle, contre le mur, je vis une demie-douzaine de postes de télévision. Elle m'expliqua que le bail de l'appartement était au nom de son frère, qui travaillait à l'ambassade des États-Unis aux Philippines, et qu'il était rarement là. Elle me posa quelques questions et continua de me parler sur ce ton chaleureux comme si elle m'avait d'emblée trouvée très sympathique et qu'elle aurait préféré que ce soit moi plutôt qu'un autre qui loue sa chambre.

J'ai continué à regarder d'autres offres dans ma liste et en fin de semaine j'ai rappelé la femme des Philippines pour avoir des nouvelles. Elle m'a dit qu'elle ne savait toujours pas quand la chambre serait libérée mais Matt, le jeune homme était là et si je voulais lui parler, je pouvais venir. Dix minutes plus tard j'étais à la porte. Elle me dit qu'il était en train de manger dans la cuisine et qu'il fallait attendre qu'il ait fini. Je sentis l'arôme des herbes de Provence.

Un peu plus tard elle me dit que Matt était de retour dans sa chambre et me conduisit à la porte. Il ressemblait à s'y méprendre à mon neveu Mathias Échène, dont le surnom était aussi Matt. J'aurais juré que c'était mon neveu sauf que ses dents étaient plus grosses quand il me dit bonjour et quand il souriait, mais la dernière fois que je l'avais vu il n'avait pas dix ans alors je ne pouvais pas être sûre. La femme me dit qu'il était venu pour faire des études et qu'il enseignait le français à l'école française sur l'East Side. Matt était donc bien français! Elle nous laissa seuls. Il avait l'air mal à l'aise, parlant avec réticence. Je dis que c'était une belle chambre avec une jolie vue. Il dit qu'il aimait les enfants mais son ton était sinistre. J'imaginais que la cour de récréation était bruyante à certains moments. Il me dit qu'il venait d'obtenir le permis de conduire et qu'il allait traverser le continent au volant d'une voiture pour le compte d'un particulier. Je lui ai demandé s'il avait fixé une date pour son déménagement parce que de mon côté j'avais une date à respecter. Il ne put me fournir de réponse. J'eus alors l'idée que si c'était seulement une question de quelques jours, je pourrais apporter mes affaires dans sa chambre même avant qu'il n'en parte. Je lui fis cette proposition et il dit qu'il était d'accord.

De retour à l'appartement j'ai réalisé que cette histoire avait l'air d'un piège. J'étais prête à apporter mes affaires dans un appartement dont je n'avais pas la clef. Il serait seul avec mes affaires et je serais impuissante à empêcher quoi que ce soit de se produire. C'était une situation tellement grotesque qu'elle ressemblait à un piège cousu de fil blanc. Comme si le but de l'opération était de me déposséder de mes biens. Et je l'avais proposé moi-même. Ils avaient fait en sorte que ce soit moi qui aie cette idée.

Mais est-ce que je n'étais pas un peu parano? Est-ce que je ne donnais pas trop d'importance à des broutilles? Je tentai de me rassurer mais un pressentiment funeste ne me laissait pas de répit à la pensée de cette chambre à louer, et j'étais en colère contre Matt de m'humilier en me laissant dans l'incertitude alors que j'avais une date de départ impérative. Depuis un moment je tenais compte des signaux que je recevais de mes émotions. J'ai décidé de ne pas prendre la chambre mais de ne rien dire jusqu'à ce qu'on m'appelle.

Après quoi j'ai contacté une agence de Drive Away et leur ai demandé comment ils sélectionnaient les candidats. Il n'y avait pas beaucoup de conditions à remplir. Évidemment il fallait avoir le permis de conduire. « Si je voulais conduire un voiture jusqu'à la Côte Ouest et que je venais juste d'avoir mon permis, est-ce que vous me laisseriez faire? » « Non! Il faut que le permis date d'au moins un an.» J'avais donc confirmation que toute cette histoire, de Matt qui attendait une voiture pour libérer sa chambre, était une pure invention.

Une semaine passa et un soir la femme m'appela au téléphone. Elle avait toujours ce ton chaleureux et elle me dit que Matt allait libérer sa chambre incessamment. Je lui répondis froidement que j'avais pris d'autres dispositions. Je ne lui donnai pas d'explication. Il y eut un long silence comme si elle était prise au dépourvu, comme si ses plans avaient échoué abruptement et qu'elle ne savait pas quoi dire ni quoi faire. Elle avait voulu que je compte sur elle et que j'arrête de chercher, pour n'avoir aucune alternative et me retrouver en son pouvoir.

Le 27 juillet j'écrivis une lettre d'appel au secours (pdf) à ma marraine Alice Perret. Je ne l'avais pas vue depuis que j'avais déménagé de chez elle à l'âge de dix-huit ans dans des circonstances troubles. Je lui disais que je soupçonnais ma famille de me préparer « une mauvaise surprise » après avoir constaté que l'attitude de mes trois soeurs aînées à mon égard s'était aggravée avec le temps. Je lui disais que je ne voulais pas me laisser faire, que je voulais me battre, et je lui demandais de m'offrir quelques consultations avec un avocat. Je lui donnai l'adresse de mon travail pour qu'elle m'écrive car je devais déménager mais ne connaissais pas encore ma nouvelle adresse.


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