Chapitre 27

Au travail j'avais depuis le début le sentiment d'être sous-payée. Je savais que pratiquement tous les travailleurs avaient ce sentiment mais ce n'était pas une consolation. Dans mon cas particulier, pour que ma paie corresponde à mon travail il eût fallu que je ne fasse rien d'autre que taper du courrier sur l'ordinateur et faire du classement. Or je l'ai dit, je faisais beaucoup plus. J'avais même créé un système pour envoyer des fax sans consommer à chaque fois une feuille du beau papier à en-tête. J'avais simplement glissé l'en-tête dans une pochette transparente, et pour envoyer un fax il suffisait de l'imprimer sur du papier ordinaire et de glisser la feuille derrière l'en-tête, et cela passait sans problème dans la machine. Jim avait bien remarqué cette mesure d'économie mais n'en avait pas dit un seul mot.

Je devais chaque lundi poser un bouquet de fleurs fraîches sur la table dans la partie ouverte aux clients. On pouvait le voir depuis la rue. À cette époque il existait des boutiques un peu partout dans la ville, où l'on pouvait acheter ces roses bon marché venues du Mexique. Cinq dollars la douzaine de roses à tige courte.

Au lieu d'acheter un seul bouquet et de le mettre bêtement dans un vase, je vis l'opportunité d'être créative, un petit espace de liberté dans un univers de contraintes. J'achetais deux bouquets et faisais un mélange de fleurs. J'attendis que Jim me dise que cela coûtait trop cher, mais il ne dit rien. D'abord je mis un nombre égal des deux couleurs puis je fis des variations avec les couleurs et le nombre de fleurs de chaque couleur. Les fleurs restantes, j'en faisais un autre bouquet que je plaçais dans l'arrière-boutique où Tim et moi travaillions. Je faisais des associations de couleurs inhabituelles ou inattendues puis j'achetai trois bouquets et fis des variations sur trois couleurs. Certaines compositions étaient insolites et à mon avis, très réussies. J'espérais qu'un jour Jim dirait quelque chose mais il ne fit jamais la moindre observation sur mes compositions florales.

Mais là où je me sentais le plus exploitée, c'était quand Tim faisait appel à ma culture générale. Il lui suffisait de pivoter un quart de tour sur son siège et de me poser une question, je faisais un quart de tour pour lui faire face et lui donnais la réponse. Pas plus difficile que ça. Il parlait français mais je n'avais jamais testé sa compétence en la matière car nous parlions toujours anglais. La plupart du temps il se débrouillait seul mais il lui arrivait de me poser quelques questions quand il avait des doutes. Il faisait encore appel à moi quand un livre en langue allemande ou espagnole lui posait problème, ou une expression en Latin et le plus souvent j'étais capable de l'aider, et chaque fois, après avoir tiré d'affaire mon collègue, j'avais le sentiment d'être exploitée parce que je n'étais pas payée pour les services que ma culture générale me permettait de rendre, et grâce à laquelle Tim épargnait de coûteuses recherches à la librairie.

Un jour il cataloguait un récit de voyage par l'explorateur français Dumont d'Urville. Il me donna à lire une mention manuscrite où il était question d'un nerf de boeuf. Un nerf de boeuf n'est pas un objet qu'on rencontre fréquemment. Il se trouvait que mon père en possédait un et je ne pus m'empêcher de faire l'association d'idée. Ainsi en plein milieu de Manhattan je fus brusquement plongée dans l'ambiance de mon père. Ainsi j'eus l'impression que Tim savait des choses de ma vie privée qu'il n'était pas censé savoir et cela me mit fort mal à l'aise.

D'ailleurs il était déjà arrivé plusieurs fois qu'à mon arrivée un jeudi, Tim m'annonce que ma mère avait téléphoné la veille. Il ne m'en disait pas davantage et j'étais libre d'imaginer la suite. S'étaient-ils parlé longtemps? Si ma mère avait voulu me communiquer une nouvelle elle aurait demandé à Tim de me la transmettre, mais elle savait pourtant bien quels jours je travaillais et si elle appelait quand je n'étais pas là, c'était pour parler à Tim ou à Jim, pas à moi. Mais alors...


L'ordinateur avait réduit considérablement la masse de papiers qui transitaient sur mon bureau. Un bac spécial recueillait les nombreux prospectus de livres qui arrivaient dans le courrier et Jim les examinait un à un. Certains concernaient des livres de référence, d'autres, mes favoris, dans la catégorie appelée Small Press, étaient des éditions à faible tirage publiées par de petites maisons d'éditions avec des méthodes anciennes, des presses centenaires, du beau papier, des polices de caractères remarquables, des illustrations recherchées, chaque livre une œvre d'art. Quand il voulait commander un livre Jim écrivait ORDER sur le prospectus et le posait sur le bureau et j'écrivais le chèque. Ce qui ne l'intéressait pas il le jetait, ainsi le bac n'était jamais surchargé. Mais depuis plusieurs mois un prospectus sur un livre consacré à Spofford s'éternisait dans le bac.

Ainsworth Rand Spofford était un homme de Lettres du XIXème Siècle, journaliste et militant pour la diffusion de la culture. Au sommet de sa carrière il avait été promu directeur de la Bibliothèque du Congrès (« Library of Congress ») à Washington, D.C., qui comme son nom l'indique était réservée à l'usage des congressistes, et grâce à lui elle s'était ouverte au public et était devenue la bibliothèque nationale des USA, avec une augmentation importante du nombre de volumes. Une avenue avait été nommée dans le Bronx en l'honneur de ce bienfaiteur du peuple, du temps où le Bronx était un quartier résidentiel recherché. Plus tard, dans les années 1950, un centre de redressement (« reformatory ») pour délinquents juvéniles avait été construit sur Spofford Avenue et les jeunes, faisant fi du nom officiel Bridges Juvenile Center de l'établissement, le désignaient du nom de l'avenue où il était bâti. La coutume s'était étendue aux divers acteurs de la justice des mineurs et tout le monde savait que Spofford était une prison pour mineurs. Curieux destin posthume pour un homme de Lettres, que la seule mention de son nom frappe d'horreur les jeunes délinquents. « No Spofford, por favor! No Spofford! » C'était bien lui, dont j'avais appris l'existence durant ma brève expérience comme interprète au tribunal du Bronx.

Alors pour en finir je demandai à Jim ce qu'il voulait faire du prospectus et on aurait dit qu'il avait reçu une décharge électrique car il sursauta, son visage s'assombrit et il me répondit à mi-voix d'un ton très coléreux. La première interprétation de cette réaction inattendue, était que le nom de Spofford rappelait de mauvais souvenirs à Jim, mais à y regarder de plus près, Jim voulait que je le sache, parce qu'il avait laissé ce prospectus dans le bac plusieurs mois sans le traiter, comme s'il attendait que je lui demande quoi en faire. Mais alors, pourquoi voulait-il que je sache son passé vrai ou fictif de délinquent juvénile? Pour m'avertir qu'il était dangereux?


Un jour Tim m'annonça d'un ton excité qu'Erica Jong, auteur de plusieurs livres à thèmes féministes, était dans la boutique. J'avais lu son best-seller dans les années 70. Je me levai pour aller la saluer. Elle était assise, un manteau de fourrure encadrait et adoucissait son visage. Je lui dis que j'avais lu un de ses livres mais je fus incapable de lui dire lequel. Elle égrena sa bibliographie mais, je dis non à chaque titre car j'avais lu son livre en français et le titre français de « Fear of Flying » était « Le Complexe d'Icare » et en fin de compte j'eus l'air bête, comme si j'avais menti pour avoir un autographe. Je lui demandai quand même un autographe et elle remplit la feuille en une seule phrase d'une écriture géante, me souhaitant la réalisation de mes souhaits. « To Axelle, May all your wishes come true. Erica Jong ».

Jim avait un confrère anglais avec qui il travaillait assez souvent. Je me souviens d'avoir fait un virement important sur son compte et de lui avoir faxé dès mon retour de la banque et sans message d'accompagnement, l'ordre de virement tamponné par la banque pour qu'il ne s'inquiète pas. Un jour cet Anglais est venu à New York et Jim m'a envoyée au grand magasin Bloomingdale's acheter un cadeau pour lui. Il s'agissait d'un cadre à photo. Il m'a dit à quel étage et dans quel rayon il était et je n'eus aucune difficulté à le trouver. C'était un bel objet très sobre en acier nickelé qui coûtait plus de cent dollars. Je le payai avec la carte de crédit de la librairie que Jim m'avait remise et il n'y eut pas la moindre vérification à la caisse et je n'eus rien à signer. La vie aux USA est difficile à bien des égards, mais payer avec une carte de crédit, même celle de quelqu'un d'autre, est d'une facilité déconcertante. J'aurais pu me refaire une garde robe avec cette carte, pendant que j'y étais, mais je ne déviais jamais de la ligne de conduite que je m'étais fixée le jour du grand départ, qui était de ne pas voler, et qui sans que je le sache m'avait déjà sauvé la vie plusieurs fois. Je fus de retour rapidement.

Plusieurs fois il était arrivé que Jim laisse la porte des w.c. ouverte après avoir déféqué et l'odeur de ses excréments se répandait dans le bureau. Plusieurs fois il était aussi arrivé que je trouve la porte sur rue fermée en arrivant et que je voie Tim qui m'attendait pour me dire qu'il avait oublié les clefs chez lui et qu'il devait retourner les chercher. J'allais alors l'attendre dans un coffee shop d'où je pouvais guetter son retour et il s'écoulait toujours une bonne heure avant qu'il ne revienne, ce qui me mettait mal à l'aise quand Jim arrivait et quand je rédigeais ma facture bi-mensuelle. J'avais l'impression de voler Jim en ne déduisant pas l'heure d'attente. Je ne pourrais affirmer que tout ceci s'était passé à partir de janvier 1990. Mais les incidents qui suivent, je suis certaine qu'ils ont eu lieu au début de l'année.

Un jour Tim m'a enfermée dans les toilettes. Il a tourné la clef dans la serrure à l'extérieur et m'a empêchée d'en sortir pendant une dizaine de minutes. Une autre fois Jim m'a demandé où était le grand registre dans lequel étaient enregistrées les commandes avant que je ne les fasse informatiser. Je n'avais pas touché à ce livre depuis belle lurette. La dernière fois que j'y avais touché il était rangé à sa place habituelle, à plat sur une étagère supérieure. Je répondis à Jim que tout ce qui était nécessaire au travail était à portée de main et que je n'avais pas eu besoin d'ouvrir ce registre depuis des mois, et qu'il devait être à sa place habituelle sur l'étagère. Mais il n'y était pas et Jim insistait d'un ton accusateur comme si, dans un acte aussi irrationnel qu'impossible, j'aurais subtilisé cette baleine sans que ni lui ni Tim ne s'en aperçoive et comme si j'étais la seule à avoir pu enlever l'objet alors que je travaillais à mi-temps. Jim continua à m'accuser au point que j'en étais complètement étourdie, à court d'argument et au bord des larmes. Je n'avai pas compris qu'il était de mauvaise foi et qu'il savait que j'étais innocente.

Il arrivait de temps en temps qu'on fît appel à Jim pour expertiser des bibliothèques. Dans une succession, par exemple, l'avocat chargé de la régler faisait appel à lui. Il se déplaçait même, tous frais payés, pour se rendre dans une autre ville. Il avait récemment eu un litige avec un client à qui il avait facturé deux fois son billet d'avion. Mais c'était une honest mistake, bien sûr! De retour à New York Jim me donnait son expertise manuscrite que je devais dactylographier au propre, ce qui consistait à inscrire le nom du livre et de l'auteur, et au bout de la ligne sa valeur estimée, avec un total à la fin.

Début 1990 il y eut une expertise à présenter. Il s'agissait d'une bibliothèque importante et le document faisait quatre ou cinq pages sur plusieurs colonnes. Je vérifiai tous les sous-totaux et le grand total pour m'assurer que le compte était bon. En travaillant aux comptes du restaurant Ye Olde Tavern j'avais appris l'importance de faire les totaux deux fois sur une calculatrice imprimante, car si on n'obtenait pas le même total les deux fois on savait qu'il y avait une erreur et en comparant les deux tickets on pouvait la situer rapidement. Et comme le courrier était déjà parti quand j'eus terminé, je décidai de reporter au lendemain l'impression du document, ce que je fis, et l'envoyai à l'avocat.

Le surlendemain l'avocat annonça au téléphone qu'il y avait une erreur de calcul dans une colonne. Je lui dis que j'allais corriger ça et lui envoyer un fax rectifié dans la journée, ainsi qu'un courrier avec une version corrigée de l'expertise, ce que je fis. Tout se déroula comme annoncé, l'avocat accusa réception et fut satisfait et les échanges furent courtois tout du long mais dans mon for intérieur je savais que quelqu'un, probablement Tim, avait changé un prix dans l'ordinateur après mon départ du bureau. Mais sans preuve je ne pouvais pas l'accuser alors je ne dis rien et assumai l'erreur.

Mais l'affaire n'en resta pas là car Jim me fit des reproches. J'eus beau lui faire remarquer que j'avais corrigé l'erreur dans la journée, que le client était satisfait, que tout le monde avait le droit de se tromper de temps en temps, que même lui, Jim, avait fait une erreur en se faisant rembourser deux fois un aller-retour en avion, rien n'y fit et Jim m'accabla de reproches pendant un bon moment. Il recommença le lendemain et encore quelques jours plus tard. Je lui répondis qu'il exagérait l'importance de l'incident (« You're blowing this out of proportion! ») et lui répétai les mêmes arguments que précédemment. On aurait dit qu'il essayait de me faire rejeter la faute sur Tim mais je savais qu'il m'attendait au tournant et ne m'y risquai pas. Mon travail tournait au cauchemar. En plus depuis deux ou trois quinzaines il ne me payait pas la partie en liquide de ma paie et il me devait déjà environ cent dollars.

Début février il y eut une nouvelle tête: c'était un homme d'une trentaine d'années qui assistait dans le travail de catalogue. Il était d'une obésité monstrueuse et quand il marchait il faisait trembler le plancher depuis l'autre bout du bâtiment. À part ça il était jovial et il connaissait son travail. Il prononçait le mot book « baak ». Mais sa présence constante faisait basculer l'équilibre homme-femme et je me sentais en situation de faiblesse, aggravée par l'obésité du jeune homme, car dès qu'on commence à s'inquiéter pour sa sécurité physique, il est inévitable de penser au mal que peut faire un homme de deux cents kilos rien qu'en s'asseyant sur sa victime.

Tout ce stress auquel j'étais soumise se manifestait en boutons sur mon visage. J'en avais un entre les deux yeux que je grattais sans m'en apercevoir et qui ne guérissait pas. Il était rouge, enflé et si voyant que je me mis à porter des lunettes fumées pour le dissimuler. Quand le stress était intolérable malgré moi j'y portais la main et arrachais la croûte, et je me retrouvais avec du sang qui coulait le long de mon nez. C'était à devenir dingue car je me faisais des reproches, ce qui aggravait mon stress. Un jour j'allai aux toilettes après avoir parlé avec Jim et dans la glace je vis que du sang avait coulé en plein milieu de mon visage et il n'avait rien dit.

Il essaya de me coincer pour m'accuser de voler l'argent de la petite caisse. C'était la caisse qui servait à acheter les fleurs, payer l'étudiant qui faisait les expéditions au deuxième étage et les menues dépenses. Tous les reçus étaient avec l'argent dans le monnayeur jusqu'à ce que je les passe en écriture. Comme Jim ne m'avait pas payé la partie en liquide de ma paie depuis plusieurs semaines, il avait dû penser que je m'étais payée sur cette caisse, mais si c'était le cas il s'était trompé. Un matin à mon arrivée il me demanda à brûle-pourpoint de lui rendre compte des dépenses de la petite caisse. Je l'avais mise à jour tout récemment. Je répondis à Jim que les reçus étaient dans une chemise dans le tiroir de gauche, et le fichier dans l'ordinateur se nommait PETTY CASH et il était à jour. Il n'insista pas.

En déposant un bouquet frais sur la table un lundi matin je vis qu'une liasse de feuilles d'or était posée dessus. Il s'agissait de ces feuilles d'or pur ultra-minces qui servent à la dorure. Je fus tentée d'y toucher mais je me retins car je savais que cela me collerait dessus et qu'il suffirait d'une seule paillette visible sur moi pour que Jim m'accuse de vol ou de tentative de vol.

La goutte d'eau qui fit déborder le vase tomba un jour de paie. Ce jour-là j'allai à la banque avec entre autres un chèque de paie que Jim s'était fait. Il m'avait demandé de l'encaisser pour qu'il puisse me payer en liquide les 250 dollars qu'il me devait. De retour à la boutique je lui remis la liasse de liquide mais au lieu de me payer sur le champ il inventa un prétexte et empocha tout. Puis il dit qu'il devait sortir et s'en alla, promettant qu'il reviendrait et me paierait à son retour. Je passai l'après-midi dans l'attente puis vers 17 heures Jim téléphona pour dire qu'il ne reviendrait pas à la boutique après tout, et je ne le reverrais pas avant le lundi suivant, quatre jours plus tard. Il n'allait donc pas me payer ce qu'il me devait alors que j'avais eu les billets entre les mains et lui avais fait confiance. Il m'avait manipulée cruellement. J'étais ulcérée, affligée, dégoûtée au-delà de toute expression.

Quand vint le lundi je me trouvai incapable d'aller travailler. C'était inconcevable que je me soumette à nouveau à ces conditions de travail. On était mi-février. Je ne savais pas comment j'allais gagner ma vie car mon permis de travail, ma green card temporaire avait expiré un an plus tôt. Il fallait que je trouve du travail au noir.

Je me plongeai dans les offres d'emploi du New York Times. Un marchand de livres anciens cherchait une secrétaire. Je me fis un C.V. à la hâte où je décrivais toutes les tâches que j'avais accomplies chez James Cummins et l'envoyai au journal sous la référence indiquée avec une lettre en me demandant ce que Jim dirait de moi si le libraire embaucheur vérifiait ma référence. C'était un petit monde, ils se connaissaient tous dans le pays, et même à l'étranger. Je ne reçus pas de réponse. Peut-être était-ce Jim lui-même qui avait passé l'annonce! Je ne voyais plus que deux secteurs qui m'étaient accessibles: la prostitution ou la messagerie, deux secteurs qui étaient toujours à la recherche de nouvelles recrues.

Les offres d'emploi de messager-cycliste me rappelaient cette jeune femme qui un ou deux ans plus tôt avait gagné la course Transatlantique en solitaire. Son exploit avait été plusieurs fois relaté sur la première page du New York Times et des articles biographiques lui avaient été consacrés, où l'on apprenait qu'elle avait quitté l'école avant d'avoir terminé sa scolarité, qu'elle était turbulente, à la limite de la délinquence, et que pour gagner sa vie après avoir quitté le domicile familial, elle avait travaillé comme bicycle messenger dans Manhattan. Elle donnait la preuve que même les femmes intelligentes pouvaient faire ce travail et que si on était hardie et qu'on travaillait dur on pouvait gagner sa vie comme ça. Mais tout de même, cela me faisait peur. Vu la façon brutale dont les voitures démarraient, comme si elles avaient l'Enfer aux trousses, on risquait sa peau à chaque tour de roue. C'est d'ailleurs pourquoi je n'avais jamais utilisé le vélo d'occasion que j'avais acheté à Manuel.

J'ai recherché sur internet de quelle femme il pouvait s'agir. Dans la Transat de 1988 et 1989 ce n'était ni Florence Arthaud ni Isabelle Autissier. Arthaud était arrivée troisième en 1987. Mais il s'agissait d'une Américaine puisque l'article disait qu'elle avait travaillé comme coursière à New York avant de se consacrer à la navigation, mais Courtney Hazleton qui avait fait la course n'était pas une femme donc l'article n'était pas à son sujet. J'ai pourtant la mémoire très claire d'avoir lu les titres de ces articles en première page du New York Times et d'avoir fini, parce que je n'étais pas intéressée par la compétition en général, par en lire un au bar d'Hanratty's pour voir ce qu'il y avait de tellement extraordinaire qui justifiait d'occuper pendant une quinzaine de jours cet espace précieux du journal. Toujours est-il que cet article m'a influencée dans ma décision de travailler comme coursière car si je n'avais pas lu qu'une jeune femme l'avait fait avant moi, je ne l'aurais jamais envisagé.

Quant à la prostitution, rien que d'y penser j'avais le moral à zéro. Mais je ne pouvais pas rester à ne rien faire, il fallait que je mange et que je paie mon loyer chaque semaine. En même temps que j'appréciais le soulagement de ne plus subir le harcèlement au travail, j'étais tenaillée par l'angoisse. Un jour un homme en haillons qui hantait le quartier depuis plusieurs jours et grommelait de façon incompréhensible prononça de façon distincte « You've lost your home » au moment où nous nous sommes croisés sur l'allée piétonne. Comment était-ce possible qu'il sache ma situation? J'en fus très troublée et cela me stimula pour redoubler mes efforts.

Je finis par appeler une agence qui recrutait des escorts. Oui, ces jeunes femmes distinguées et bien éduquées qui tenaient compagnie à des messieurs de passage dans la Big Apple. Une femme au bout du fil me posa quelques questions. J'avais déjà travaillé dans cette branche, pour une agence qui s'appelait Collage. Description de mon physique: five feet ten, hundred and thirty pounds, strawberry blonde, thirty-five years old. Elle me donna rendez-vous le lendemain à 21 heures au MacDonald de la 57 ème Rue à Columbus Circle. Je devais guetter une limousine noire qui m'emmènerait sur le lieu de travail. Je dis à Bonarti que j'avais trouvé un job dans un vestiaire de boîte de nuit et que je pourrais bientôt apurer ma dette. Le soir du rendez-vous j'étais tellement certaine de rentrer chez moi en fin de soirée avec au moins deux cents dollars en liquide que je me payai un taxi avec mon dernier billet de vingt.

Au bout d'une demie-heure personne n'était venu au rendez-vous et je téléphonai à l'agence d'escorts. La femme me dit de patienter, que cela ne devrait pas tarder. J'attendis encore et enfin, après une heure d'attente un homme en limousine noire se gara et entra dans le fastfood. Il avait l'air négligé, pas du tout l'allure impeccable d'un chauffeur classique. Je me levai et lui dis que c'était avec moi qu'il avait rendez-vous. Il me fit signe de le suivre. Le siège s'enfonça quand je m'assis et je me retrouvai les genoux presque sous le menton, le regard bloqué par les sièges avant. Deux autres femmes occupaient le siège arrière. Elles se présentèrent et me parlèrent d'une façon très chaleureuse comme si nous étions de vieilles amies. Celle qui était juste à côté de moi me dit qu'elle était héroïnomane et émit un rire sinistre et elle se blottit contre moi.

Le chauffeur était muet. Je croyais que nous allions rester dans Manhattan mais il franchit le pont du Queensborough et nous roulâmes dans la nuit dans ce quartier inconnu tandis que la radio jouait ces succès du moment aux rythmes de salière que j'abhorrais. Enfin il s'arrêta à un pavillon. Une femme en sortit, elle se pencha pour me regarder et me demanda de me mettre debout. Je sortis de la voiture. Elle me toisa du regard. Elle me demanda d'un ton déçu si la couleur de mes cheveux était naturelle, elle me fit ouvrir mon manteau pour voir comment j'étais habillée et, voyant que je portais une jupe plissée en laine qui m'arrivait au mollet et une veste assortie, elle me demanda si je pensais exciter les hommes en m'habillant comme une institutrice. Je lui répondis que je portais des dessous sexy. Elle fit une moue et me donna son satisfecit comme si je passais de justesse. Alors elle me donna quelques détails sur le travail, entre autres que pour le prix d'une passe il fallait laisser l'homme avoir deux orgasmes! C'était une très mauvaise nouvelle mais je fus obligée d'accepter.

Nous repartîmes dans la limousine et roulâmes à pette vitesse dans l'attente d'un appel téléphonique mais pendant vingt minutes il n'y eut pas d'appel et nous continuions à nous enfoncer dans Queens, à nous éloigner de Manhattan. Je me rendis compte à ce moment que je ne pouvais pas travailler pour cette agence et, profitant de ce que nous longions le métro aérien, je demandai au chauffeur de me déposer à la prochaine station, ce qu'il fit. Il me fallut presque une demie heure de trajet pour reconnaître le nom d'une station de métro. Encore vingt minutes et j'étais de retour chez moi, gros Jean comme devant. Je dus prévenir Bonarti que mon nouveau job de coat check (vestiaire) n'avait pas marché et que je ne pourrais pas lui payer mon loyer et mon arriéré comme promis. J'ai retrouvé un brouillon de lettre que je lui avais écrit, de même qu'un brouillon de lettre à Jim pour lui réclamer l'argent qu'il me devait.

Maintenant je n'avais plus que l'activité de coursière à vélo pour gagner ma vie... ou la perdre!

Je répondis à une annonce de l'agence Mobil qui acceptait les débutants. On me donna rendez-vous pour une formation. Je troquai mon attirail tailleur-jupe-escarpins contre un pantalon de survêt, des baskets et le blouson de cuir noir que mon frère Norbert m'avait vendu. Je n'avais jamais roulé avec ce vélo de marque Schwinn et je découvris ses performances en route. Entre la 103ème et la 97ème Rue Columbus Avenue descendait dans une forte pente et les freins de la bécane étaient très durs. Il fallait serrer de toutes ses forces pour les activer. Il n'y avait qu'une seule vitesse, donc pas de dérailleur à tester.

Nous étions une dizaine de débutants venus pour la matinée de formation. Tout était logique et facile à comprendre. La difficulté résidait dans la performance. Je m'aperçus que même dans la confrérie des « bike messengers » il y avait une hiérarchie. Certains étaient équipés avec du matériel professionnel comme s'ils étaient de vrais mordus: non seulement leur vélo était dernier cri mais encore leur tenue vestimentaire, leurs chaussures, leur casque, leurs lunettes, leurs gants... certains se rasaient les jambes pour être encore plus aérodynamiques, et ils avaient même des téléphones portables, ce qui était encore rare à l'époque et était super pratique pour exercer le métier. Alors que moi j'étais en bas de l'échelle avec ma vieille bécane à une seule vitesse, mais je ne fus pas rejetée et je commençai à travailler immédiatement.

Dans un courrier récent ma mère avait parlé d'un cadeau, d'un virement sur mon compte bancaire mais je ne voulais pas y croire ni compter dessus, ni la relancer malgré le besoin pressant que j'avais. Je savais trop comment cela se passait à chaque fois que je demandais de l'argent: on me torturait moralement. Je reçus aussi une carte de ma mère datée du 3 mars 1990 où elle me faisait part de l'état de santé inquiétant de mon père. Il avait maigri, il avait mal au côté gauche, il était affaibli etc. Il avait subi une batterie de tests qui n'avait rien révélé, même des tests osseux mais aucun test pulmonaire alors qu'il avait été un gros fumeur toute sa vie. En réponse à mes voeux de Noël et Nouvel An elle faisait une allusion où elle se comptait, avec mon père, parmi les hommes de bonne volonté dont parlait l'Évangile de la Nativité, et elle terminait en me disant « J'ai pensé qu'il fallait que tu partages ce temps d'épreuves... » comme si mes propres épreuves ne suffisaient pas. Elle me demande « Sois-nous proche, très proche. » et me dit son amour de façon oblique comme si un vestige de pudeur l'empêchait de mentir de façon directe: « Nous avons besoin de ton amour, tu as le nôtre. » J'étais dans la pauvreté la plus absolue et elle me demandait encore de lui donner quelque chose, comme si elle était toujours plus pauvre que moi. Le plus grinçant c'est qu'elle m'écrivait sur une carte de l'UNICEF « Pour le bien-être des enfants du monde ».

Je me sentis vulnérable au départ de ma première course, doublée des deux côtés par des voitures, et le cul pointant à l'arrière sur ce vélo d'homme. Mais je me dis que personne ne faisait attention à moi et je poursuivis ma course. Dès que je me mis à pédaler pour vivre, je sentis mon esprit débarrassé de toutes les petites préoccupations qui constituent le quotidien d'une secrétaire. Le processus de ré-évaluation de ma mère, qui avait commencé à l'approche de la trentaine et avait été favorisé par la prise de distance, reprenait maintenant avec vigueur. Des souvenirs me revenaient en mémoire, et maintenant je voyais tous ces incidents pénibles sous un nouvel éclairage. C'était comme quand un éclair en pleine nuit illumine brièvement le paysage et donne aux objets familiers un air menaçant.

Ses raisons pour ne pas me venir en aide quand j'en avais besoin avaient toujours été que mon père l'étranglait financièrement et qu'elle n'avait pas d'argent. Que c'était un homme horrible qui la rendait misérable et aussi misérable que je fusse, moi, elle était toujours plus misérable que moi. Ainsi elle empêchait toute réclamation. Qu'elle ne pouvait pas lui parler, et que je ne devrais pas lui parler de certains sujets délicats car pour des raisons obscures il avait un préjugé négatif envers moi. Comme si c'était une justification. Mais tout ça c'était des mensonges! Elle m'avait laissée tomber quand j'étais dans le besoin parce que c'était ELLE qui avait un préjugé négatif envers moi. Et elle m'avait empêchée de communiquer directement avec mon père tout en lui disant d'horribles mensonges à mon sujet sans que je puisse me défendre. La preuve était qu'elle m'avait laissée tomber même quand elle ne pouvait pas se défiler derrière mon père. Par exemple elle m'avai laissée vivre dans un appartement dont elle était propriétaire à Evreux seulement jusqu'à ce que j'ai terminé tous les travaux que je pouvais y faire ainsi que dans l'autre appartement qu'elle voulait louer. Mon père n'avait rien à voir là-dedans. Tout ce que j'attendais comme paiement c'était d'habiter gratuitement et de son côté elle devait apporter un piano. C'était notre contrat, mais elle n'avait jamais apporté de piano, alors que si j'avais accepté de vivre dans cet appartement vétuste c'était avant tout pour pouvoir jouer du piano autant que je voudrais.

Et une fois que l'appartement du bas fut prêt elle le loua et elle me força à partir du grenier, sachant que je n'avais nulle part où aller. La blessure affective était si profonde que j'avais bloqué le souvenir. Tout ce dont je me souvenais, c'était les mots qu'elle avait employé pour me convaincre de venir vivre à Evreux où je ne connaissais personne. Elle m'avait dit qu'elle voulait que cette maison au 24 rue Sourbelle, soit un refuge pour ceux de ses enfants qui en avaient besoin. À cause du refus de mon père de me financer des études supérieures j'étais en froid avec lui et refusais de venir passer des week-ends à la maison familiale. J'étais tellement bernée que j'avais même emporté avec moi aux USA la clé de la maison de ma mère pour me réconforter. Il ne me restait en mémoire que l'idée d'un refuge. Tout ce qui s'était passé là-bas, je l'avais oublié, et maintenant, tandis que je peinais sur l'asphalte de Manhattan dans un état d'esprit vacant, les souvenirs enfouis remontaient dans ma conscience et le masque de victime de ma mère tombait.

J'éprouvais une rage meurtrière à la pensée d'avoir été si froidement exploitée et manipulée par ma propre mère et pendant quelques jours je pris ma revanche sur les piétons qui croisaient mon chemin. Avec des freins aussi durs je ne voulais pas ralentir alors quand ils traversaient dans les clous j'annonçais mon arrivée avec un cri terrifiant « WAAATCH OUUUUT! » et je fonçais dans la foule, les forçant à me laisser passer. Mais l'expression de terreur sur leurs visages me hantait, j'éprouvais du remords et je cessai d'agir ainsi. De plus j'avais réalisé qu'il valait mieux synchroniser son allure avec les feux, quitte à ne pas aller à toute vitesse, plutôt que d'avoir à s'arrêter et repartir. Alors je réglai mon allure en regardant deux feux plus loin et je dépensai ma rage en pédalant dans les côtes comme un démon.


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