Chapitre 31

Arrivée devant chez moi je decendis du taxi juste devant Arturo, le Portoricain qui m'avait vendu de la brocante quand j'avais emménagé quelques mois plus tôt. Il prenait l'air au pied de l'immeuble, appuyé contre le garde-fou en fer forgé comme nombre des voisins car l'intérieur des appartements était irrespirable et la compagnie d'éléctricité augmentait ses tarifs pendant la saison chaude.

Dès mon retour je demandai à la ronde si quelqu'un voulait gagner un peu d'argent en m'aidant avec les tâches domestiques. Je fus en contact avec une jeune femme hispanique à qui j'expliquai ce dont j'avais besoin: qu'elle fasse les courses, me prépare un repas par jour et fasse le ménage. Elle fut d'accord et je lui donnai rendez-vous le lendemain à 11 heures mais elle ne vint pas.

J'avais un nouveau voisin, Danny, arrivé au début de l'année. C'était un Portoricain d'à peu près mon âge, blanc, très blanc même, pour ne pas dire pâle, très mince, pour ne pas dire émacié, avec un culot monstre et un côté comique. De temps en temps il portait un T-shirt qui disait « If you don't like my attitude, dial 1-800-E.A.T. S.H.I.T. » Ce message résumait parfaitement sa personalité. Il était complètement amoral et fier de l'être. Il avait une femme pas très jolie qui avait un strabisme, une petite fille de deux ans, Mandy, et deux chats. Il gagnait sa vie en fabricant et vendant du crack, mais il avait un charme naturel qui faisait qu'on ne pouvait pas lui en vouloir. Il me dit qu'il allait m'envoyer sa femme pour faire le ménage chez moi. Le lendemain elle vint et pendant tout le temps elle fit un tapage monstre. De mon lit j'entendais les casseroles, les assiettes s'entre-choquer, les couverts cliquer, les portes des placards claquer, l'eau couler au débit maximum, à tel point que je n'eus pas le moindre désir qu'elle revienne.

Deux jours après mon retour Danny me demanda si je voulais bien garder son chat pendant une semaine. Je dis d'accord. Danny me l'apporta, ainsi que sa litière qui était enclose dans une petite cabine. C'était un gros chat noir et blanc qui se blottit dans un coin. Son poil était terne et collé par endroits. Il avait l'air mal en point et je le laissai tranquille. Je me disais qu'il avait besoin de calme et chez moi il en avait, alors que chez Danny l'ambiance était chaotique, avec des cris, des pleurs, et le son de la télé toute la journée. J'avais un peu peur pour ma perruche mais le chat était très calme et la perruche s'en approchait, curieuse de voir de plus près cet animal.

Quand la semaine fut écoulée je demandai à Danny de le reprendre mais il m'embobina et me força à le garder. Ce n'était pas un fardeau insupportable alors je l'acceptai. J'achetai une de ces brosses en plastique à un dollar dont se servent les noirs et tentai de rendre au pelage du chat son aspect sain et brillant. Une quantité énorme de poils se logea dans la brosse, et j'insistai sur l'endroit sur sa cuisse où les poils étaient collés. Je dus utiliser des ciseaux pour éliminer ce problème. Tous les jours je brossais le chat et peu à peu il retrouva un aspect plus sain, et comme tous les chats il prenait du plaisir à être brossé. Il régurgitait de grandes quantités de boules de poils. Il aimait passer des heures sur l'étagère d'un buffet à porte coulissante, d'où il pouvait voir sans être vu.

Tous les jours je passais un moment dehors pour échapper à la fournaise de mon studio. La rue était animée car tout le voisinage faisait pareil. Les deux bodegas recevaient toute la journée un défilé ininterrompu de clients. On buvait de la bière cachée dans de petits sacs en kraft. Le marchand de piraguas faisait fortune et on entendait toute la journée son rabot racler le pain de glace pour former de fins granules qu'il rassemblait dans un cône et déposait dans une petite coupe en plastique avant de verser dessus des sirops aux couleurs vives. En milieu d'après-midi quelqu'un ouvrait la bouche d'incendie et les enfants jouaient dans le jet d'eau. Je fis une série de photos assise sur le balcon du porche pour saisir l'ambiance. Dans cette ambiance bon enfant des gens que je n'avais jamais vus dans le quartier m'abordaient et me parlaient de leur accident, de leur fracture. Une femme sautant à cloche pied avec un bandage vint me raconter qu'elle s'était fait une entorse. Elle ne cessait de répéter « I sprained my ankle! » comme si son bobo méritait des effussions de condoléance. Quand il m'arrivait de marcher jusqu'à Columbus Avenue pour faire des courses je voyais à chaque fois un homme assis sur un tabouret qui avait une cicatrice de trente centimètres sur le genou. Mais le comble, c'était que depuis les fenêtres de mon studio je voyais chaque jour défiler sur le trottoir d'en face des gens qui marchaient sur des béquilles avec une jambe dans le plâtre. Jamais auparavant, j'en suis certaine, je n'avais vu cela, et maintenant il ne se passait pas un jour sans que j'assiste à ce spectacle.

Un jour je vis de ma fenêtre trois ou quatre hommes s'installer avec des congas à côté du marchand de piraguas, à l'entrée de la résidence de HLMs où la 103ème Rue devient piétonnière. Je reconnus deux d'entre eux, un petit tout menu qui était le petit ami d'une grosse mama, et Francisco, le type qui en 1984 m'avait promis de m'épouser pour me permettre d'avoir un permis de séjour, et après avoir obtenu un rapport sexuel m'avait demandé plusieurs milliers de dollars en échange du mariage. Mais tout cela ne comptait plus en face des congas. Je mourais d'envie d'en jouer. Ils me laissèrent m'asseoir devant les congas et je pus m'en donner à coeur joie tandis qu'un des hommes jouait un rythme de base. Le temps de cette session j'oubliai tous mes ennuis, toutes mes souffrances.

Dr Nailor m'avait donné rendez-vous quelques jours plus tard à son cabinet privé en ville, à l'angle de Central Park West et la 86ème Rue. La première fois que j'attendis le bus au coin de la 103ème Rue et Central Park West, un voisin m'approcha par derrière et me raconta toute l'histoire de comment il s'était fracturé la main et le poignet, combien d'opérations chirurgicales il avait eues, comment il n'avait jamais retrouvé la mobilité d'avant etc. Il était si généreux avec les détails que j'en eus la nausée. Je n'avais jamais parlé à cet homme sauf quelques jours auparavant quand Danny, mon voisin de studio, nous avait présentés alors que je regardais mon nouveau jeu de photos, assise sur les marches du porche. Cet homme avait à peu près mon âge. Il portait ses cheveux en queue de cheval et il possédait une chienne répugnante. Elle était de race pit bull, blanche et rose et parmi ses mamelles pendantes, il y avait aussi des excroissances malsaines. Danny m'avait dit qu'il était un photographe amateur chevronné et je lui avais montré mes photos et il m'avait irritée quand sans que je lui demande rien il les avait critiquées et m'avait donné des conseils, dont j'avais déduit qu'il n'y connaissait rien en photo. Et maintenant il me racontait sa fracture du poignet comme si nous étions de vieilles connaissances tandis qu'appuyée sur mes béquilles avec ma jambe plâtrée j'attendais le bus.

Le cabinet du Dr Nailor était situé dans un complexe médical privé, un bel immeuble carré de brique et pierre qui faisait l'angle. Dr Nailor examina la plaie de ma hanche droite qui se cicatrisait bien. Il me dit qu'il avait fait attention à faire l'incision au-dessus de l'échancrure du bikini. Quand on se souvient qu'à l'époque la mode était aux échancrures qui remontaient très haut, cela tenait de la prouesse. La consultation terminée il me présenta au Dr Joyce Goldenberg, à la tête du cabinet de physical therapy.

Dès lors trois fois par semaine j'allais suivre des séances de remise en forme sous la direction alternée de Sherry (Sharon) et Pedro, les deux thérapeutes. Ils me firent tour à tour activer les muscles de ma jambe plâtrée pour qu'ils restent toniques, car on a tendance à ne pas les utiliser tant qu'ils sont couverts par un plâtre.

Dr Goldenberg me dit qu'elle pouvait me donner des échantillons gratuits d'anti-inflammatoires. Elle libéra les comprimés de leur emballage « sous blister » et les déposa dans un flacon en plastique. Je le mis dans mon sac et la remerciai mais arrivée chez moi décidai de ne pas en prendre car j'avais entendu dire que les anti-inflammatoires étaient très toxiques, qu'ils avaient des effets secondaires pires que le mal qu'ils soignaient, et quelques temps plus tard je lui rendis le flacon sans avoir pris un seul comprimé. Aujourd'hui je me demande si ces cachets n'étaient pas du poison qui m'aurait tuée immédiatement.

Mon propriétaire, en me croisant dans l'escalier du porche, me demanda de mes nouvelles et me dit que cela ne devait pas être commode de faire l'amour avec un plâtre. Je fus un peu interloquée puis, comme je n'aimais pas rester bouche bée, je répondis hâtivement que je n'aimerais pas être à la place de l'homme.

Comme je voyais Arturo occupé à ne rien faire chaque fois que je sortais, je lui demandai s'il voulait bien m'aider et il dit oui. Il fumait des Pall Mall comme mon père. Je le regardai aller et venir dans l'espace restreint. Il était très lent. Il portait une paire de shorts à mi-cuisse d'une marque à la mode qui révélaient des jambes magnifiques mais il n'avait pas l'air conscient de son sex appeal. Je commençai à fantasmer mais il avait l'air complètement indifférent. D'ailleurs ce dont j'avais réellement besoin ce n'était pas tant de sexe que d'affection, de rassurance, de contact physique avec un être humain. J'avais besoin que quelqu'un me serre dans ses bras très fort pour m'extraire des mâchoires de la mort qui me retenaient prisonnière. Mais comment Arturo pouvait-il comprendre cela? Pourtant en tant qu'ancien combattant au Viet-Nam il aurait pu comprendre mais il semblait avoir un peu perdu la tête, ce besoin n'était pas quelque chose qu'il aurait admis car cela l'aurait fragilisé. Il buvait beaucoup de rhum, qu'il achetait avec l'argent des courses.

Quelques jours plus tard je lui dis que j'aimerais coucher avec lui et je lui demandai d'installer le matelas en 140 qui était debout contre le mur. Il dit non, qu'il ne voulait pas, mais je ne comprenais pas quelle raison il pouvait avoir de se refuser à une jolie femme comme moi, et j'avais cette idée fixe de vouloir absolument être allongée à côté d'un autre être humain et de sentir la vie, la chaleur de son corps. Il fallut déranger tout le studio pour faire de la place au sol et il s'exécuta sans enthousiasme. Une fois allongée avec lui l'accouplement fut très décevant mais ce qui fut pire, il n'eut pas un seul geste d'affection.

Par la suite il voulut encore faire l'amour mais dans, ou plutôt sur mon petit lit, ce qui évitait de tout chambouler à chaque fois. Avec tout l'alcool qu'il buvait il était à moitié impuissant et il avait tendance à s'endormir sur moi en cours de session. Il était lourd comme une pierre tombale. Pas exactement le contact humain dont j'avais besoin. Il se faisait prier pour partir le soir. Il me demanda si je n'aimerais pas qu'il me serve mon café au lit le matin puis finalement il m'avoua qu'il dormait dans un local technique, dans le sous-sol d'un des HLMs du quartier, et il me demanda s'il pouvait dormir chez moi. Je protestai qu'il n'y avait pas la place, que je n'avais pas de lit d'appoint. Il dit que ça ne faisait rien, qu'il dormirait par terre, qu'il avait l'habitude. Alors je lui donnai une couverture capitonnée qui, pliée en deux pouvait faire matelas, et des draps et un oreiller, et dorénavant il dormit le long de mon lit par terre comme un chien.

Il tint parole avec le café servi au lit, mais il me le servait à 5H du matin! J'entendais la petite cuillère trembler contre la porcelaine et en m'apportant le breuvage il en renversait dans la soucoupe. Je commençai seulement à comprendre la gravité de son état mais il était trop tard pour le renvoyer et rompre. Je n'avais pas la force de chercher quelqu'un d'autre et j'étais déjà liée affectivement avec lui. Pourtant sitôt que nous étions devenus amants j'avais dû me défendre contre ses accusations de jalousie. Il m'accusait d'infidélité avec les hommes les plus improbables, moi qui avais une jambe dans le plâtre et qui étais quasiment clouée au domicile. Par exemple un jour il insista beaucoup pour que j'aille avec lui voir un petit canapé à vendre chez un voisin. Je finis par accepter et nous y allâmes. C'était au rez-de-chaussée dans l'immeuble d'en face. Le canapé en question était, comme c'est la coutume chez les Hispaniques, recouvert d'une housse en plastique transparent faite sur mesure. Le tissu était fané par endroits et l'objet totalement laid. L'homme qui le vendait était un voisin à qui je n'avais jamais adressé la parole. Il n'avait rien de sympathique physiquement. Je crois qu'il était alcoolique lui aussi. Et juste après cette visite Arturo m'accusa d'avoir fait les yeux doux à cet homme alors que je le trouvais particulièrement repoussant. C'était un comble. Il suffisait d'un regard qu'il pensait avoir surpris et sa jalousie se déchainait. Maintenant j'étais sur la défensive, comme si je n'avais pas suffisamment de stress.

Arturo m'expliqua que le rhum coûtait moins cher si on l'achetait en grande quantité. Avant lui je n'avais jamais entendu parler de fifths (des cinquièmes), seulement de quarts (des quarts). Il achetait, je le laissais acheter, l'un ou l'autre suivant l'argent disponible, et maintenant il essayait de me convaincre d'acheter un demi! C'est-à-dire un demi gallon, soit environ deux litres. Bien sûr que le centilitre revenait moins cher si on achetait les grandes contenances. Et aussitôt que je lui donnai l'argent pour acheter un demi gallon, il disparut toute la journée et ne rentra que tard le soir avec la bouteille aux trois-quarts vide.

J'avais arrêté de fumer depuis plusieurs mois mais avec la fumée dans le studio à longueur de journée je cédai à la tentation. Les Pall Mall qu'Arturo fumait, mon père aussi les fumait et je ne pouvais voir ce paquet rouge sans penser à lui. Dès lors pourquoi ne pas prendre un verre de rhum? Je pris la décision consciente de boire du rhum, mais je sentis à ce moment que je me faisais du tort, comme s'il fallait, après tout ce que j'avais fait pour rester en vie, que je méprise mon propre corps, ma santé, pour ingérer et inhaler ces substances nocives. J'avais résisté longtemps à cause des opiacés que je prenais et qui ne faisaient pas bon ménage avec l'alcool, et aussi parce que j'avais arrêté de boire des alcools forts depuis plusieurs mois, mais à force de voir mon argent filer si vite je me dis que puisque je n'y pouvais rien, autant en profiter moi aussi, et peu à peu je perdais prise. J'étais lasse de lutter contre vents et marées pour garder le cap.

Bonarti me demanda son loyer. Il me demanda pourquoi je n'appelais pas ma famille. Je répondis que je n'étais pas en bons termes avec eux. À ces mots il réprima un sursaut et me dit que si c'était la seule façon d'obtenir de l'argent je devais les appeler. Il avait raison. Le 2 juillet j'appelai le numéro que je connaissais par coeur. Ma mère à qui je n'avais pas parlé depuis plus d'un an, répondit au téléphone et la premières choses qu'elle me dit fut que mon père était traité à la clinique de la Musse à St Sébastien/Morsent, juste à côté d'Évreux. On aurait dit qu'elle savait que de mon lit d'hôpital à New York j'avais essayé de trouver dans quel établissement mon père était inscrit. Il fallait qu'elle me donne vite un nom, sinon j'aurais pu faire un rapprochement entre son mensonge et la tentative d'assassinat dont j'avais été victime. Je lui dis que j'avais une fracture au genou, que ma jambe était plâtrée jusqu'en haut de la cuisse et que je ne pouvais pas voyager. Elle ne me posa aucune question sur ce qui m'était arrivé. Je lui demandai de l'argent et elle accepta aussitôt de m'envoyer cinq mille dollars. Elle me passa mon père. Il avait la voix faible et très enrouée, lui qui poussait des cris de colère terrifiants quand nous étions enfants. Je ressentis de la pitié pour lui, pas de douleur intense car j'avais fait mon deuil de lui depuis longtemps. Je lui dis de tenir bon, que je viendrai le voir dès que possible et qu'il m'attende.

J'appelai une autre fois et ce fut Mme D., une amie de ma mère, qui répondit. Elle me dit que ma mère était sortie faire des courses. Un des fils de cette dame s'était suicidé et je m'étais toujours demandé si elle ne l'avait pas poussé trop loin à force de toujours interrompre quand on lui parlait avec des « Oui!... Oui!... Oui!... » intempestifs. On aurait dit qu'elle avait appris à faire de « l'écoute active » mais au lieu de se montrer intéressée et attentive elle faisait le contraire, elle faisait preuve d'un mépris total pour son interlocuteur. Elle était venue à New York voir son autre fils qui faisait son internat de Médecine dans un hôpital réputé, et je l'avais vue deux ou trois fois avec son mari car ma mère voulait des nouvelles de visu. Je détestais cette femme. Elle offrit de me passer mon père mais quelque chose me retint. La pensée qu'elle allait écouter la conversation, le souvenir de la trahison de mon père... c'était trop tard pour la réconciliation. Mais surtout j'avais peur de ce qu'il allait me dire. J'étais persuadée qu'il allait me conseiller de me suicider et j'avais peur que si c'était sa dernière volonté, elle ne sape insidieusement mon désir de vivre, alors je déclinai l'offre.

Arturo me proposa une journée à la plage à Orchard Beach. Je n'avais jamais entendu parler de cette plage. Elle était dans le Bronx, aux alentours de la baie où se rencontraient l'East River et Long Island Sound. Je n'avais pas tellement envie de voyager et de toute façon avec mon plâtre je ne pouvais pas me baigner. Mais il insista beaucoup, il me promit qu'il m'aiderait à négocier les transports en commun, et je finis par accepter. On fit les préparatifs et au moment de partir il s'absenta, et je l'attendis sur le porche. C'est à ce moment qu'entra en scène l'ex-companion d'une Cubaine que je connaissais par Carlos. Cette femme de mon âge était prêtresse en Santeria et après la rupture avec ma sœur en juin 1989, et mon impression qu'elle et Val étaient toujours dans les parages en juillet, et aussi la présence suspectée de son fils Mathias et du fils de Val Raphael à New York, je lui avais demandé son aide quand je l'avais rencontrée à l'occasion de la fête de la Caridad del Cobre où j'étais invitée. Je voulais savoir ce qui se tramait à mon insu. Mais une fois chez elle après la fête, à la vue des statues en plastique peint et de tous les accessoires de ce culte je m'étais ravisée car je ne voulais pas donner de pouvoir à cette femme qui s'était entourée de tant de laideur. Son compagnon, qui était resté discret pendant la réunion, était par contraste assez bel homme. Je crus comprendre que c'était un Cubain arrivé récemment.

Et maintenant, tandis que j'attendais Arturo sur le petit balcon en haut des marches du perron, il me rejoignit et me fit une proposition de sortie champêtre. Il habitait dans l'immeuble depuis plusieurs mois, il n'était donc plus avec la santera. Je l'avais reconnu mais son visage avait beaucoup changé. La beauté de ses traits était maintenant éclipsée par un voile de corruption. En l'espace d'un an il était devenu un sale type. Je lui dis que je voulais bien mais que je viendrais avec mon novio, mon petit ami. Il n'insista pas et s'en alla.

Quand Arturo revint nous prîmes le métro en bas de la rue et le voyage fut assez bref et sans encombre. Mais à la plage, l'eau était brune comme du purin et je ne comprenais pas que tant de gens s'y baignassent joyeusement, adultes et enfants, comme si l'eau était limpide. À ma grande surprise Arturo était aux petits soins. Il me disait que l'eau de mer était bonne pour ce que j'avais, il me fit tremper mes pieds dedans et il me fit un petit massage avec du sable. Ma parole ce clochard alcoolique s'y connaissait en médecines naturelles! Pourtant quand je lui avais prêté un livre sur la guerre (À l'Ouest Rien de Nouveau de Erich M. Remarque) qui aurait dû l'intéresser, il n'en avait pas voulu et je compris par la suite qu'il n'aimait pas la lecture. Alors d'où tenait-il ces connaissances?

Je me rendis dans mon ancien quartier et tombai sur Rafael Triana, l'homme qui m'avait hébergée quand j'étais sans logis l'été 84. J'avais gardé un bon souvenir de lui. On s'était vu de loin en loin depuis et échangions des nouvelles. Chaque fois, au lieu de me donner des nouvelles personnelles il me parlait de Miguelito et maintenant on était face à face sur le trottoir de la 96ème Rue entre Broadway et Amsterdam, devant ce qui était autrefois le consultorio où nous avions dormi et où son fils Miguel, un naturopathe à la cubaine, recevait ses clients, et qui maintenant était occupé par une voyante. Lui, Rafael, c'était toujours pareil, il continuait à travailler dans les paris illégaux, los numeros, c'est pourquoi il avait toujours des petits papiers dans les mains. Il me fallut des années avant de comprendre qu'il était, comme on dit en France, sans papiers. Il ne m'avait jamais raconté ce qui l'avait poussé à quitter Cuba ni rien dit de la mère de son fils, mais il était venu avec lui aux États-Unis et l'avait élevé seul.

Je lui dis que ma mère était la cause de tous mes problèmes. Je ne pensais pas précisément à mon genou fracturé, mais à tous les problèmes psychologiques qui m'empêchaient de m'épanouir et dont je tentais de me libérer. Car autant durant ma deuxième décade j'attribuais tous mes problèmes à mon père, et à sa soustraction à ses obligations envers moi, autant durant ma troisième décade je réalisais peu à peu à quel point ma mère m'avait menti et manipulée. Rafael savait bien que c'était à cause de problèmes de famille que je m'étais expatriée. À ma complète stupéfaction, il me dit que je devais arrêter de parler ma mère, qu'à mon âge il était temps de couper le cordon, de m'afranchir d'elle, au lieu d'en faire mon centre d'intérêt. Rafael était la dernière personne de qui je m'attendais à entendre de tels propos, puisque son propre fils était l'objet constant de son attention. Je me sentis trahie, comme si la seule personne en qui j'avais un peu d'amitié s'était retournée contre moi.

Je frappai à la porte de la voyante. C'était une femme corpulente d'une cinquantaine d'années. Elle correspondait aux clichés les plus crus avec son air négligé, sa chevelure noire qui dégringolait d'un chignon, son châle à franges, les couleurs vives dont elles s'habillait et ses ongles longs et crasseux. J'étais venue pour prendre rendez-vous. J'aurais aimé un entretien avec elle. Je lui demandai ce qu'elle pouvait faire pour moi. J'avais tellement de sujets d'inquiétude! Pourrait-elle me dire quel genre de personne était mon neveu rien qu'en tenant sa photo en main? Et au sujet de mon héritage... Je n'osai pas lui demander ce qu'elle pensait de ce qui m'était arrivé. Je le ferais seulement plus tard, si elle gagnait ma confiance.

Elle me dit qu'elle voulait bien me faire une séance de voyance. Nous en vînmes à bavarder, je lui demandai d'où elle venait, et je fus remplie de compassion pour elle car je savais qu'Hitler avait exterminé systématiquement les « Gypsies », ceux qu'en France on appelait autrefois les Romanichels, mais que l'extermination des juifs avait pris le devant de la scène dans l'Histoire et les mentalités. Elle me fixa d'un regard sans expression puis elle se ressaisit et me dit que dans un premier temps je devais demander à mes parents qu'ils m'envoient beaucoup d'argent, et de le lui confier pour qu'elle le mette en sécurité pour moi.

De retour chez moi j'appelai chez mes parents. Je demandai à ma mère avec beaucoup d'assurance de m'envoyer une somme assez importante, plusieurs dizaines de milliers de francs, et elle dit d'accord et s'exécuta sans protester. Mais une fois que j'eus reçu l'argent je décidai de ne pas le remettre à la voyante car elle ne m'inspirait pas confiance. J'imaginai avec un amusement mêlé d'effroi la situation où j'essaierais de récupérer mon argent après le lui avoir confié.

Pat m'annonça qu'il allait venir à New York donner un concert dans un club de Greenwich Village, et il m'invitait. Je lui dis que j'avais une jambe dans le plâtre mais que je viendrais. Quand j'arrivai dans le quartier trois jeunes gens rigolards m'arrêtèrent au milieu de la rue qui était très encombrée de piétons, et me demandèrent: « How would you like three men... coming in your face? » Une fois que je fus assise sur une banquette dans le club Pat vint me voir. Il vit mon paquet de Pall Mall sur la table and remarqua: « Oh! You're smoking those coffin nails! » C'était la première fois que j'entendais appeler les cigarettes des clous de cercueil.

La musique fut agréable mais je fus distraite pendant toute sa durée par la raie dans les cheveux de Pat. Comme il baissait la tête pour voir son instrument sa raie était éxposée, et elle était sinueuse comme s'il n'avait pas peigné se cheveux après le shampooing, et la peau de son crâne était rose. Je n'arrivais pas à en détourner les yeux. Le concert terminé, l'autre guitariste vint s'asseoir à ma table et me fit la conversation dans ma langue natale. Il était venu une fois chez moi quand j'habitais sur la 96ème Rue, et avec Pat ils m'avaient joué de la musique pendant une vingtaine de minutes, et il m'avait parlé en français. C'était un Iranien ou Pakistanais qui s'appelait Haq et il parlait un excellent français.

Un jour Arturo ouvrit la fenêtre à guillotine de la cuisine et elle resta coincée en position ouverte, et le même jour il découcha et ne revint que deux jours plus tard. Je tentai de fermer la fenêtre en tirant dessus de toutes mes forces mais elle était très coincée et je ne pus la déloger. Le deuxième jour je vis ma perruche s'envoler et disparaître dans le ciel. J'étais très peinée mais en même temps je me disais qu'elle était libre et heureuse, et qu'elle allait peut-être rencontrer d'autres perruches qui s'étaient évadées. Curieusement j'ai vu sur Youtube une vidéo sur une colonie de perruches qui a élu domicile dans la rue où j'habitais! Quelle coïncidence!

Depuis mon premier appel ma soeur Sophie m'appelait tous les deux jours pour me donner des nouvelles de mon père qui déclinait rapidement. Elle me donnait des détails sordides: il ne pouvait plus marcher sans s'appuyer sur les épaules de quelqu'un qui marchait devant. Il était tombé de son lit d'hôpital et il avait passé toute la nuit à même le sol, trop faible pour appeler. Etc. Malgré la rancune que j'éprouvais à son égard ces nouvelles me torturaient. Ma soeur ne cessait de m'exhorter à faire le voyage avant qu'il ne soit trop tard. J'avais une réponse toute prête: je ne pouvais pas voyager avec une jambe dans le plâtre. Ainsi je n'avais pas besoin d'expliquer que j'appréhendais énormément de me retrouver en famille. J'avais rêvé que je me trouvais chez mes parents et que tous mes frères et soeurs étaient là, et ils faisaient cercle autour de moi et ils me frappaient. C'était un rêve terrifiant.

Je reçus une lettre de mon avocat, accompagnant un document qu'il me demandait de signer devant un notary public et de lui retourner au plus vite dans l'enveloppe timbrée jointe. Le document était intitulé NOTICE OF CLAIM, il était écrit à la première personne comme si c'était moi qui l'avais rédigé, et il disait que ma blessure avait été causée par la négligence du chauffeur du bus:
Je n'étais pas du tout d'accord avec ce terme. Je téléphonai à mon avocat. Il avait l'air à bout de patience et je fus dissuadée de l'ennuyer avec le mot qui me chagrinait. Je signai le papier et le lui renvoyai. Il me demandait de venir à son bureau le 18 août.

Je me rendis de nouveau à mon ancien quartier. Là je croisai Manuel, le voisin qui m'avait vendu le vélo. Je lui racontai ce qui m'était arrivé. Je lui dis que j'étais sûre que le chauffeur de bus avait essayé de m'écraser. Sans se démonter il me répondit que dans ce cas, je devais demander des punitive damages.

Je me retrouvai aussi nez à nez avec John Lettieri, mon mari. Il avait toujours eu une attitude détendue et sans souci mais là il me parla d'un ton exaspéré où filtrait la menace. Il me fallut une vingtaine d'années pour en comprendre la raison. « I want a divorce! » Je fus tellement impressionnée par ce ton que je me mis immédiatement en devoir de commencer la procédure, et me retrouvai sous la coupole de la Supreme Court après avoir gravi les marches de pierre avec mon plâtre et mes béquilles. La question me hantait: « Mais qu'est-ce que je fous ici? »


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