Chapitre 23

Nous sommes retournées dans la salle de séjour où Val a ouvert sur le sol un de ses portfolios. Je suis choquée par l'obscurité qui baigne toutes ses oeuvres récentes. Les visages sont anonymes et terrifiants, les yeux oblitérés par les barres horizontales des sièges dans le métro parisien. Les gens qui montent des escaliers dans des tunnels comme des zombies. Que ce soit dans le métro ou dans une chambre à coucher, l'atmosphère est confinée et suffocante. Il ne se dégage de ces oeuvres aucun sentiment positif: ni amour de l'humanité, ni espoir, ni beauté. Même les portraits d'Agnès endormie (je ne pus m'empêcher de m'exclamer « Mais qu'est-ce qu'elle dort! » car elle dormait dans tous ses portraits) et dans son état de grossesse avancée sont dépourvus d'humanité. Au contraire, le sang froid qu'il a fallu pour saisir un moment si important fait de la maternité même, une exhibition pornographique. Le vieil homme exprime du désarroi et demande pourquoi tout est si sombre. Val répond que c'est ainsi qu'il voit. Cependant je ne peux nier qu'il y a une certaine beauté, mais une beauté menaçante et horrible dans cette humanité dont l'âme a été arrachée, et j'exprime de l'enthousiasme et offre mes services pour aider Val.

Deux paysages que Val a peints il y a plusieurs années apportent une bouffée d'air frais mais Val les dédaigne, comme si la nature et l'amour étaient des enfantillages qu'il a dépassés depuis longtemps. Alors pourquoi les a-t'il transportés depuis Paris?

Puis Agnès et Val ont voulu sortir et j'ai proposé The Green House sur Columbus à la 93ème Rue, où nous pourrions prendre un verre en terrasse. Je lui demande si elle a des nouvelles de Laure, une jeune mère célibataire avec qui nous partagions un squat dans le 13ème en 75-76. Elle en parle avec mépris. Elle fait du commerce de bijoux exotiques, elle les achète à Bali et dans d'autres pays d'Asie pour les vendre en France. Elle voyage beaucoup. Je me souviens que cette femme avait un caractère bien arrêté. Elle savait exprimer son désaccord et dire non d'une façon directe et définitive, contrairement à moi qui ne savais pas refuser et je lui enviais ce trait. Je l'aimais bien pour ça. Je dis à Agnès que je ne vois pas ce quil y a de méprisable à gagner sa vie comme elle le fait, ajoutant « C'est tout de même mieux que de vendre de la drogue! »

Val a dit qu'il avait besoin de convertir les dimensions de ses tableaux en pouces et comme je ne travaillais pas le lendemain, je leur ai proposé de venir chez moi le lendemain matin car j'avais acquis un mètre ruban avec les deux systèmes de mesure. Ils étaient d'accord. « À quelle heure? » demandai-je. « C'est à toi de nous dire, » Val répondit avec force. Je proposai 10H30. Sur ce, nous nous sommes quittés.

Sur le chemin du retour et pendant toute la nuit je fus tracassée par une réflexion que j'avais failli faire à voix haute mais que j'avais rattrappée de justesse. C'était: « En tout cas si je suis victime d'une attaque à main armée, vous serez les suspects n°1! » Pourquoi avais-je failli dire cela? Je me suis re-joué notre conversation. Ils m'avaient demandé s'il y avait beaucoup de cambriolages dans le quartier, et s'il y en avait eu dans mon immeuble. J'avais répondu que les immeubles étaient bien gardés, qu'il y avait des portiers, des intercoms et des caméras de surveillance. Sans m'en rendre compte je leur avais fourni quantité d'informations. Je leur avais parlé de ma première nuit à New York, quand Carlos et moi étions restés vingt minutes sur le trottoir avant de pouvoir rentrer dans l'immeuble et comment Carlos avait cafouillé avec tous ces verrous et un énorme trousseau de clés. Oui, j'avais raconté cela comme s'il s'agissait d'un épisode amusant et Agnès m'avait écoutée avec intensité, les yeux luisants et écarquillés, supprimant un sourire. Comme au temps de notre enfance elle ne se lassait jamais de m'entendre lui raconter mes mésaventures et je voulais tellement qu'elle fasse attention à moi et qu'elle m'aime, que si c'était le seul moyen de lui plaire, je me mettrais volontairement dans des situations de danger et d'échec pour le seul plaisir de lui raconter et la voir m'écouter.

Je me rendis compte qu'avec mon récit de ma première nuit à New York et toutes les réponses précises que j'avais données à ses questions, elle pourrait presque s'installer comme serrurière. C'est pourquoi j'avais terminé sur le sujet en disant que non, les cambriolages étaient improbables dans mon quartier, mais que si on voulait vraiment il devait y avoir moyen, quoiqu'à mon avis le seul moyen possible serait l'attaque à main armée. C'est à ce moment que j'avais failli dire que si cela m'arrivait elle et Val seraient les suspects n°1.

Il était maintenant 2H30 du matin et je me suis souvenue que chez leur hôte, avant qu'on sorte prendre un verre, Agnès m'avait fait parler de fenêtres. Bien sûr elle ne m'avait pas posé de question directe, du genre « Si je voulais rentrer chez toi par la fenêtre, comment devrais-je m'y prendre? » On n' enseigne pas la Communication Téléphonique sans maîtriser soi-même quelques techniques de vampirisme indolore. Elle avait juste dit d'un ton détaché: « Cela doit être commode de pouvoir placer des objets sur le rebord de la fenêtre », ce qui était possible avec les fenêtres à guillotine en usage aux USA. Et je m'étais engouffrée dans la brèche et lui avais dit tout ce que je savais des fenêtres à guillotine. Que les fenêtres anciennes étaient lourdes mais qu'on pouvait les ouvrir et les fermer avec un seul doigt, grâce à un système de contre-poids et de poulies dissimulé dans le coffrage. Que les fenêtres modernes étaient légères mais difficiles à ouvrir et fermer, et que les Américains appelaient nos fenêtres à battants French windows. Oui, je lui avais dit tout ce que je savais au sujet des fenêtres, elle avait exploité ma faiblesse qui consistait à étaler mon savoir dans l'espoir de gagner le respect et l'affection, comme pour prouver que je les méritais, car je n'étais pas aussi stupide qu'on pouvait croire.

Maintenant je comprenais pourquoi elle m'avait dit d'un ton déçu que mon quartier était sûr. Elle aurait préféré que je vive dans un immeuble moins bien gardé, comme celui de notre père où le cambriolage du vendredi 13 avait eu lieu.

Mon sommeil fut bref et troublé et je me réveillai à 8 heures ce vendredi 2 juin 1989. J'avais décidé d'aller faire du jogging à Central Park mais après la nuit blanche que je venais de passer j'étais fatiguée et déprimée et je suis restée au lit jusqu'à 9H45. J'avais à peine posé le pied par terre que le bourdonnement de l'intercom m'arracha à mes pensées. Je les laissai entrer et m'habillai à la hâte sans faire de toilette. Je n'avais même pas pris mon café et l'eau ne bouillait pas encore dans ma petite cafetière italienne. Quand je leur ouvris j'eus honte d'être surprise au saut du lit à cette heure et fus confondue de les voir frais et dispos et tout sourire malgré le jet lag. Les rôles étaient inversés.

En colère je leur demandai pourquoi ils m'avaient laissé fixer l'heure du rendez-vous s'ils n'en tenaient pas compte. Ils ont insisté tous deux que j'avais dit dix heures, pas dix heures trente. Mais il était dix heures moins le quart! Je fus ferme dans mon affirmation que j'avais dit dix heures et demie. « Oh! Si tu le prends sur ce ton on peut partir, » me dit Agnès. Je me suis calmée. J'étais sûre que, de retour en France, elle allait dire que j'avais des accès de colère incontrôlés qui les avaient obligés à partir. Je leur ai dit qu'ils pouvaient rester mais que j'avais horreur de ces situations, et leur demandai de m'excuser d'être un petit peu emmerdée. Agnès répondit d'un ton magnanime que « de toute façon on ne t'emmène nulle part... » —comme si j'étais un objet inanimé— « alors tu as tout ton temps pour te préparer. » Comme c'était gentil! C'est bien connu qu'on adore tous se préparer au saut du lit en présence de visiteurs.

Je leur ai offert le café qu'ils ont accepté. Il a fallu que je le fasse deux fois tellement ma cafetière était petite. Sans me demander Agnès s'est levée, a ouvert un placard de la cuisine et en a sorti une tasse qu'elle a inspectée puis remise à sa place d'un air dégoûté. Cette tasse, il est vrai, avait un anneau sombre à l'intérieur et j'ai dû admettre à ma grande honte qu'elle n'était pas propre. Mais je ne m'en servais jamais! En souriant intérieurement je pris deux tasses noires dans le placard, dont je ne me servais jamais non plus. Ainsi Agnès ne pourrait pas voir s'il y avait ou non un anneau de café à l'intérieur. Mais elle avait eu sa petite victoire. Elle avait trouvé quelque chose de sale et m'avait humiliée avec.

Val lui aussi ouvrit un placard de la cuisine et en sortit un gros flacon ambré qui contenait de la poudre blanche. « Qu'est-ce que c'est? » me demanda-t'il d'un ton excité, comme s'il avait mis la main sur ma réserve de cocaïne. « De la vitamine C. » « Oh, je veux en prendre! Je peux? » « Oui mais fais gaffe, quand même! » « Pourquoi? » demanda-t'il, au comble de l'excitation. « Parce que c'est de l'acide. De l'acide ascorbique. » C'était ce que disait l'étiquette. Il eut l'air déçu et rangea le flacon sans avoir goûté au contenu. On aurait dit qu'il avait cherché à me pousser dans mes retranchements pour me faire avouer que la poudre blanche était de la cocaïne.

Je suis allée chercher dans ma chambre un mètre ruban qui avait les deux systèmes de mesure, une calculatrice et une table de conversion. Agnès me demanda « Est-ce que tu n'as pas un livre d'art? » Oui, j'en avais un, sur l'art des Indiens d'Amérique. J'avais offert le même à nos parents quand ils étaient venus. Sur les dernières pages il y avait les formats des toiles, exprimés en pouces et en millimètres. Curieusement, les formats que Val m'annonçait correspondaient exactement aux formats indiqués dans le livre. Ce devait être parce que les formats étaient universels, et qu'on trouvait les mêmes chez les Iroquois que chez les Français. Val n'avait qu'à copier. Pendant ce temps Agnès lava sa tasse et celle de Val mais pas la mienne.

Ils m'ont demandé de téléphoner à un professeur d'art et de prendre rendez-vous. Val devait lui remettre un tirage en sérigraphie réalisé par un de ses anciens élèves qui était ami de Val. J'ai demandé à Val s'il avait des engagements dans la journée et il m'a dit que non. Mr Stacy a proposé un rendez-vous à midi à son studio. J'ai accepté et quand j'ai annoncé l'heure et le lieu Val a dit qu'il avait déjà un rendez-vous à midi. Est-ce qu'un jour je ferais quelque chose correctement? Val a eu l'air de réfléchir puis il a dit qu'il annullerait l'autre rendez-vous puis il est allé chercher son portfolio chez le vieil homme.

J'ai dit à Agnès que j'allais prendre une douche et j'en aurais pour vingt minutes, puis je me suis mordu la langue de lui avoir annoncé de façon si claire qu'elle aurait le champ libre pendant ce temps. J'aurais pu laisser la porte de la salle de bains et le rideau de douche entr'ouverts, mais c'était une preuve de méfiance un peu trop évidente. Naturellement quand je suis sortie ma soeur était à table en train d'écrire d'un air studieux, sage comme une image, mais s'ils étaient venus avec 45 minutes d'avance, c'était sans doute pour créer l'opportunité de fouiller dans mes affaires.

Agnès me demanda de lui enseigner des expressions du langage courant, par exemple quoi répondre quand quelqu'un vous remercie (« You're welcome! ») et comment dire « Laissez-moi le faire. » Je lui demandai dans quel contexte elle voulait utiliser cette phrase. Elle me répondit que par exemple quand elle voulait aider quelqu'un, elle lui disait qu'elle pouvait prendre la relève en quelque sorte, et terminer ce qu'il avait commencé. Je me fis la réflexion qu'elle et ma mère avaient ce trait désagréable en commun. Quand elles offraient d'aider quelqu'un elles lui faisaient abandonner ce qu'il était en train de faire, au lieu de faire quelque chose d'autre. Mais comment refuser l'aide de quelqu'un qui faisait preuve d'une telle bonne volonté?

M'interrompre, créer des problèmes, affaiblir ma résistance nerveuse avec des vexations sans fin, ne dédaignant aucune mesquinerie pour m'irriter, me pousser à bout et me faire perdre de vue mes plans, puis me les faire abandonner pour faire face aux urgences qu'elle avait elle-même créées, voilà ce à quoi ma soeur s'évertuait.

Elle me demanda ce qu'était ce téléphone dans l'entrée. Je lui dis que c'était celui de ma colocataire et que nous avions chacune notre propre ligne. « Ah! » dit-elle, « Maintenant je comprends pourquoi c'est toujours toi qui réponds au téléphone quand j'appelle! J'avais espéré que ta compagne décrocherait au moins une fois pour pouvoir lui parler. » J'étais tellement interloquée que je n'ai rien dit. Elle venait de me demander de lui enseigner des expressions très élémentaires, et maintenant elle exprimait le désir de parler au téléphone avec ma compagne qui ne parlait pas français. Elle donnait deux informations mutuellement exclusives: elle ne parlait pas bien anglais mais elle le parlait suffisamment pour avoir une conversation téléphonique avec une Américaine. Et d'abord, pourquoi voulait-elle parler avec ma colocataire?

Je lui ai montré trois tirages en sérigraphies réalisés par un artiste Inuit, que j'avais acquis durant mon séjour au Canada et fait encadrer. Je les aimais beaucoup et me demandais en les regardant, comment quelqu'un dont la langue possède cent noms différents pour la glace, avait pu faire des images aux couleurs aussi intenses. J'en décrochai une et la remis à Agnès. « Mais elle n'est ni datée ni signée! » dit-elle et elle me la rendit sans même la regarder.

Val est revenu avec son portfolio et nous avons marché jusqu'au métro. Je fis remarquer à ma soeur en utilisant la même tournure de phrase qu'elle, que contrairement à ce qu'elle avait dit plus tôt ils m'emmenaient bien quelque part après tout. Une fois assis elle a ouvert son guide touristique et je lui ai montré notre itinéraire sur le plan de métro. Je lui ai montré Times Square où on allait devoir prendre une correspondance mais elle me coupa la parole et me dit que ce n'était pas Times Square mais Union Square où nous allions.

À Times Square un duo jouait un air de Tango. Je dis à ma soeur qu'elle avait plus de chance qu'Elisabeth, qui était venue en hiver, car nous avions pris le métro spécialement pour voir un groupe de break-dancers mais il n'était pas là. J'avais été la première dans la famille à me passionner pour le Tango mais Agnès m'avait pour ainsi dire soufflé la distinction à peine avais-je fait connaître mon goût pour cette musique, et elle était devenue la grande connaisseuse du genre dans la famille, elle achetait des disques d'Astor Piazzola et moi pendant ce temps je n'osais plus en parler et je gardais secret mon amour pour cette musique comme s'il était illégitime, comme s'il ne pouvait y avoir qu'une seule personne dans la famille qui aimait cette musique.

Agnès referma son guide et fit un petit somme, la tête sur l'épaule de Val, comme pour me faire sentir davantage ma propre solitude. Je n'arrivais pas à détacher mes yeux d'une femme qui avait l'air vraiment monstrueux. Son visage depuis la lèvre supérieure jusqu'au menton était disproportionné, énorme et complètement violacé. Elle se cachait le visage derrière ses cheveux longs et lisait avec la tête penchée en avant. C'était comme un mauvais présage, comme si la vision cauchemardesque de Val existait en réalité.

Arrivés à Union Square je ne savais pas laquelle des sorties nous mènerait dans la rue où était le peintre et pendant un instant je fus en proie à un léger accès de confusion et de panique qui fit sourire ma soeur. Le peintre était en train de tenir une classe. La plupart de ses élèves étaient des femmes blanches aux cheveux blancs. Le modèle était une belle femme noire avec les seins pendants comme une sculpture africaines. Elle me rappela mes propres séances après que j'eusse abandonné mes efforts pour travailler comme mannequin. Je chuchotai à ma soeur comme ce boulot était ennuyeux, mal payé et pénible. Elle me jeta un regard intense mais ne répondit rien. C'était une jeune femme qu'Agnès m'avait présentée, qui m'avait mis sur la piste de ce travail car je n'y aurais jamais pensé de moi-même. En effet il n'y avait aucune logique à passer d'un métier à l'autre. Personne ne se disait « Je ne trouve pas de travail comme mannequin? Qu'à cela ne tienne, je serai modèle pour artiste! »

La classe se termina peu après notre arrivée et les élèves nous entourèrent et posèrent mille questions à Val. Je traduisais pour tout le monde. Val avait apporté un portfolio plus petit et montrait des tirages en expliquant la technique du monoprint avec un support en verre. Les élèves ne comprenaient pas l'intérêt de cette technique et à vrai dire, moi non plus. Je trouvai surprenant qu'elles fussent toutes intéressée par les techniques d'imprimerie parce que c'est une branche des arts graphiques qui n'attire pas tous les graphistes. On peut être artiste peintre sans s'intéresser aux techniques de reproduction. Mais toutes ces retraitées étaient intarissables de questions.

Après une heure et demie de concentration intense j'avais hâte d'en finir. Je n'ai pas le souvenir que Val ait remis au peintre un tirage en sérigraphie de son ancien élève, ami de Val, alors que c'était le motif annoncé de notre visite. Finalement Agnès remit une carte de visite au peintre et elle m'en donna une aussi. Il y était inscrit: « Val » avec ses coordonnées à Paris, et en bas « contact à New York » avec mon nom et mon numéro de téléphone. Je sentis le sang se retirer de mon visage. J'étais sur le point de m'évanouir. Avec toutes les difficultés que j'avais rencontrées pour la joindre et lui communiquer le format des cartes de visite américaines, pas une seule fois elle ne m'avait dit qu'elle voulait, ni demandé la permission, de m'y inscrire comme contact à New York! De plus ces cartes étaient si laides que c'était une insulte d'y voir son nom. Elles les avait faites elle-même sur sa machine à traitement de texte. Elle avait fait l'impression sur du papier épais qui était trop mince pour des cartes de visite. La police de caractères était de mauvais goût, la mise en page maladroite et on aurait dit que les petits rectangles avaient été découpés par un enfant malhabile car aucun des bords n'était net. J'étais tellement dégoûtée que je ne pouvais rien dire.

Dans la rue Val dit qu'il n'aimerait pas devoir « s'abaisser » (Sic) à donner des leçons de peinture à des vieilles dames et il avait l'air désolé pour Stacy. Je pensais que ce n'était pas si mal car il vivait dans un beau grand loft dans un quartier sympa en plein coeur de Manhattan. J'ai fait comme si rien de spécial ne venait de se passer et leur offris d'aller voir le Flatiron Building qui était tout près mais ils préféraient visiter des galeries d'art. alors je les ai laissés et ai pris le métro pour rentrer chez moi.

Sans raison apparente je suis sortie à la 34ème Rue et suis rentrée dans le grand magasin Macy's où je ne mets jamais les pieds, et j'ai marché dans les allées sans regarder autour de moi, dans un état de choc. Comment pouvaient-ils me traiter de la sorte alors que je me mettais en quatre pour faciliter leur séjour?

De retour chez moi je trouvai une lettre de Pat datée du 1er juin dans ma boîte aux lettres. Il me parlait de sa vie à Chicago et de ses projets, me faisait des compliments sur mon talent et ma détermination, et terminait en me disant « J'espère que tes problèmes d'immigration sont maintenant résolus. » Je ne lui en avais jamais parlé.

J'ai appelé le chef de service à la compagnie de car Carey et lui ai demandé des explications sur le retard de plus d'une heure et-demie vers 17 heures le 31 mai. Il a regardé ses registres. Il m'a dit qu'il y avait eu une panne vers 14 heures et un léger retard vers 15H30 mais qu'aucun retard n'avait été signalé vers 17 heures. J'ai dit que la personne que j'avais attendue m'avait dit que le bus était resté immobile à l'aéroport pendant plus d'une heure. « Impossible! » me répondit il, « À cette heure les cars se remplissent en quinze minutes. » « C'est tout ce que je voulais savoir, » lui répondis-je. Je le remerciai et raccrochai. C'était la réponse que j'attendais. Ma soeur m'avait fait attendre une heure et-demie dans la fumée noire, la chaleur et la foule pour le plaisir. Je sortis les deux lettres qu'elle m'avait envoyées. Le numéro d'appartement y était bien inscrit, alors elle avait mon adresse complète dans son carnet d'adresses mais elle avait prétendu l'avoir oublié. J'ai décidé que je devais prendre des mesures de sécurité et qu'il fallait que je parle à ma colocataire.

J'étais morte de honte quand j'ai dit à Jessie que je soupçonnais ma soeur de vouloir cambrioler l'appartement. Je lui ai dit ce que je savais au sujet du cambriolage chez ma soeur Véronique à Paris, que la porte avait été sortie de ses gonds. J'avais peur que Jessie pense que j'étais parano, mais au lieu de ça elle me dit « Tiens, c'est drôle mais maintenant que tu en parles, je me souviens que l'autre jour ta soeur est venue regarder de près les charnières de la porte pendant que tu étais au téléphone dans ta chambre. Elle me tournait le dos et je ne voyais pas bien ce qu'elle faisait. Je pensais qu'elle était mal à l'aise puisque nous ne parlons pas la même langue, et qu'elle faisait ça pour passer le temps pendant que tu étais au téléphone. Elle regardait les charnières de la porte et le fil électrique du système d'alarme. » J'étais soulagée que Jessie me croie, et lui demandai comment nous pourrions améliorer la sécurité de l'appartement. Elle me dit que tant qu'on fermait la porte à double tour il n'y avait pas de danger. Je lui demandai de me donner une clé du système d'alarme et elle dit d'accord.

Je n'ai pas fermé l'oeil de la nuit et lundi matin j'ai appelé à mon travail pour dire que je ne me sentais pas bien et serais absente. Je suis sortie acheter un verrou et de retour chez moi j'étais incapable de dormir et de faire quoi que ce soit, et je restai prostrée sur mon lit.

Vers 16 heures la femme du superintendent, le gardien de l'immeuble, sonne à la porte. Elle est avec un homme qui reste environ 2,5 mètres derrière elle et se présente de profil perdu, presque le dos tourné. La femme me dit « J'ai appris que vous alliez déménager dans quelques semaines... » Je dis qu'il doit s'agir d'une erreur. Je regarde l'homme. Il me fait peur. Il fait environ 1,72m, la peau blanche, les cheveux bruns et bouclés. On dirait Val avec les cheveux bruns. Il dit qu'il vient de la part du bureau de gestion de l'immeuble mais il ne dit pas ce qu'il veut. Il y a quelque chose de typiquement français dans la façon dont il tient une serviette en cuir sous son bras. Après leur départ j'ai regardé le calendrier de Jessie. Dans la case du 1er juin elle avait écrit « lease ». Bail.

Dans la soirée j'ai demandé à Jessie si elle avait résilié le bail de l'appartement et elle a dit non. Je lui ai demandé de me tenir au courant le plus tôt possible si elle prenait cette décision. Trois jours plus tard elle m'annonce qu'elle déménage à la fin du mois, puis elle ajoute « but the lease isn't up until August. » Qu'est-ce que ça veut dire, « the lease isn't up until August »? Je suis en colère. On parle d'une question vitale et elle emploie des termes vagues comme tous ces flemmards égoïstes d'Américains qui ne font pas le moindre effort pour se faire comprendre des étrangers. Je lui demande si elle veut dire début ou fin août. Elle dit début août. J'ai appris longtemps plus tard que dans ce contexte, « up » est une forme abrégée de l'expression « up for renewal ». C'est bien de l'échéance d'un contrat qu'il s'agit. Soit on le renouvelle, soit on le laisse tomber.

Quand je lui parle de la visite de la femme du « super » (forme abrégée de superintendent) avec l'homme, d'autant plus surprenante que je devais être au travail ce jour-là, elle dit que ça ne pouvait pas être pour elle puisque ce jour-là, lundi dernier, elle n'avait pas encore appris que ses horaires de travail avaient été avancés d'une heure, et que c'était la raison pour laquelle elle retournait vivre dans le New Jersey. On peut se demander, d'ailleurs, pourquoi elle avait choisi de venir habiter ici alors qu'elle devait se lever à 5 heures du matin pour aller travailler aux Laboratoires pharmaceutiques Merck à Mahwah.

Je n'avais jamais fait confiance à ce couple de gardiens. J'avais toujours pensé que si on les payait suffisamment, ils trahiraient. Pendant le reste de la semaine j'essaie de trouver la femme du gardien mais en vain. D'habitude quand je pars au travail je la vois balayer le perron mais maintenant elle est introuvable. Finalement je frappe à la porte de l'appartement du gardien au rez-de-chaussée. C'est lui qui ouvre, ou plutôt entr-ouvre la porte. Je lui demande qui était l'homme qui accompagnait sa femme l'autre jour quand elle est venue à mon appartement. Il me dit la même chose que sa femme, que c'était un employé du bureau de gestion de l'immeuble. Qu'il y a eu erreur, il est venu à la mauvaise adresse, il a confondu cet immeuble avec un autre plus loin dans la même rue. Mais s'il venait du bureau de gestion, comment avait-il pu se tromper d'adresse? Pendant toute la durée de notre brève conversation il a taquiné le paillasson du bout du pied en le regardant, et ne m'a pas une seule fois regardée dans les yeux.

Je dis à Jessie qu'Agnès et Val viennent dîner le lendemain soir. J'ai l'imagination qui galope, essayant d'inventer un piège pour les surprendre en flagrant délit de conspiration. Je pourrais, par exemple, quitter la pièce et enregistrer ce qu'ils se disent quand je ne suis pas là. Mais aucune idée ne me plait vraiment.

Le jour du dîner je vais voir le serrurier qui doit installer une nouvelle serrure sur mon caisson de tiroirs métalliques. En route je lui pose mille questions. Quand je suis allée le voir la première fois il avait l'air très soupçonneux. J'avais par erreur poussé la serrure qui faisait saillie et cela avait suffi à bloquer l'ouverture. Comme c'était un meuble d'occasion, je n'avais pas été informée du mécanisme de fermeture et je n'avais pas de clef. Et maintenant il me disait que j'avais l'air très effrayée.

Après son départ je suis allée faire des courses pour le dîner. J'ai croisé Jessie qui rentrait du travail et lui ai dit que je n'en avais pas pour longtemps. J'ai acheté des fruits de mer frais, des huîtres, des moules et des coques sans la coquille, pour garnir la tarte que j'allais faire, et quatre fruits tropicaux différents pour faire une salade de fruits.

De retour à l'appartement, Agnès et Val m'attendaient. J'ai commencé à préparer le dîner, mis les fleurs d'Agnès dans un vase, et j'ai commencé la salade de fruits, la pâte à tarte et servi à boire tout en même temps, en tendant l'oreille pour ne rien rater de ce qui se disait derrière mon dos.

Agnès voulait absolument m'aider à faire la salade de fruits mais je m'étais fait une joie de la préparer et j'avais une idée arrêtée de la façon dont j'allais couper chaque fruit. Elle remettait ça avec son offre d'aide, pour se donner l'air d'une femme sympa. J'ai dû insister très fermement pour qu'elle me laisse faire. Alors ce à quoi je m'attendais s'est produit: Agnès s'est levée, elle a dit qu'elle aimerait voir mes livres, est entrée dans ma chambre et a fermé la porte! Je me suis précipitée, j'ai ouvert la porte et lui ai dit d'un ton suave qu'il y avait des objets qui l'empêcheraient de bien voir mes livres et je les ai posés ailleurs. Il y avait un sac et une paire de chaussures par terre alors je les ai poussés dans l'embrasure de la porte pour qu'elle ne puisse pas la fermer sans déplacer ces objets, puis je suis retournée à la cuisine. Elle fut de retour dans la salle en moins d'une minute avec un magazine.

Pendant le dîner, tandis que je dégustais ma tarte aux fruit de mer avec une salade, je lui demandai si elle et Val possédaient une voiture. Elle me dit que oui mais qu'ils ne s'en servaient que pour se déplacer d'une ville à l'autre, pas à l'intérieur de Paris, et qu'elle était garée à une porte du nord de la ville, St Ouen ou Clignancourt. Mais ils ne m'ont pas dit quelle était la marque ni le modèle, ni la couleur de leur voiture. Je me demandai s'il était possible qu'ils aient fait le cambriolage chez Véronique et Norbert et garé leur voiture dans le parking souterrain d'à côté. En effet, pourquoi ont-ils trouvé nécessaire de me dire qu'ils avaient une place de parking au nord alors que la Porte de Choisy où se trouve l'immeuble de notre père est au sud de Paris?

Leur ton à tous deux, même quand ils répondaient aux questions les plus légères et innocentes, donnait l'impression d'un texte appris par coeur. J'ai demandé à Val s'il gagnait sa vie avec sa peinture. Il a dit que non et qu'il gagnait de l'argent en rénovant des appartements. Agnès, elle, animait des séminaires sur la Communication dans les milieux d'affaires. « Je n'en fais pas très souvent mais c'est très bien payé, » ajouta-t'elle. Je ne leur ai pas dit que je devais déménager.

Ils ont dit qu'ils avaient visité plusieurs galeries d'art et que certaines avaient demandé des diapositives des oeuvres de Val, et ils me demandèrent si je pouvais prêter à Val un de mes appareils pour qu'il puisse faire des photos chez leur hôte, qui partait le jour même faire un séjour sur Fire Island. Je n'avais vraiment pas envie de prêter mon appareil photo. J'avais de très mauvais souvenirs et ils le savaient. Mais j'avais honte de leur montrer que je ne leur faisais pas confiance alors j'ai dit d'accord. Mais au lieu de repartir avec un de mes appareils ils m'ont invitée à dîner chez leur hôte deux jours plus tard, et il fut convenu que je leur apporterai mon appareil photo à ce moment.

Au moment du départ, j'ai fermé le sac poubelle pour le jeter dans la chute et je les ai suivis dans le couloir. Ils m'ont dit qu'en passant la porte ils ont vu que Jessie faisait semblant de dormir mais qu'elle les épiait. Puis ils ont demandé pourquoi je sortais de l'appartement avec un sac poubelle et j'ai répondu en souriant intérieurement du double sens, que c'était le moment de vider les ordures.

Après leur départ, je fus envahie d'appréhension et de pressentiments funestes. Si je leur prêtais mon appareil photo,il y aurait un incident et je ne le reverrais jamais, j'en étais sûre. Ils me diraient que Val l'avait emporté à l'extérieur et que quelqu'un le lui avait volé à l'arrachée, ou tout autre incident, et je ne le reverrais jamais. De plus si j'allais les voir en l'absence du vieillard je serais complètement à leur mercie dans cet appartement caverneux. Comment pouvais-je annuler le rendez-vous?

J'ai passé une nuit blanche à y penser et au matin, sitôt mon café noir avalé, je suis allée au commissariat de police. J'ai dit aux deux policiers de service à l'accueil que j'étais invitée à dîner chez ma soeur mais que j'avais peur d'y aller. J'expliquai brièvement pourquoi j'avais peur. Finalement l'un des deux policiers me dit « Eh bien alors, n'y allez pas! » Je fus soulagée qu'un policier me dise que je pouvais refuser l'invitation de ma grande soeur. Je suis rentrée chez moi et j'ai appelé Agnès au téléphone. Je lui ai dit que ça ne marchait pas entre nous, qu'il y avait de mauvaises vibrations, que j'annulais notre rendez-vous et que je ne voulais plus la voir. J'avais la gorge serrée et je me retenais de fondre en larmes. Prononcer ces mots rendait officiel qu'une relation qui aurait pu être pendant de longues années une source de réconfort, de partage et d'enrichissement mutuel n'était qu'un simulacre odieux d'affection et un puits sans fond de haine. J'étais anéantie de devoir faire ce constat. Elle m'a répondu avec des invectives et la conversation a pris fin.


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