Chapitre 40

Une annonce dans l'hebdomadaire gratuit New York Press avait attiré mon attention. C'était un guitariste de jazz qui faisait savoir qu'il était disponible. J'ai oublié ce qu'il disait exactement, mais je me souviens très bien qu'il n'offrait pas de donner des cours. Je pris contact avec lui et il accepta de me rencontrer chez lui sur la Bowery, une artère dans le Lower East Side autrefois connue pour être fréquentée par les alcooliques, les sans-logis et les criminels de tous poils. Mais les temps changent et la réhabilitation urbaine ayant fait son œuvre, le quartier était maintenant habité par des gens qui avaient les moyens.

John Campo, qui avait passé l'annonce, était un homme grand et mince d'une quarantaine d'années, les cheveux grisonnants et un peu dégarnis. Il m'accueillit devant l'entrée de son immeuble et me fit monter jusqu'à son loft, un espace au plancher clair aménagé comme dans un magazine de décoration. J'aurais aimé jouer à deux en-dehors d'une relation de maître à élève car on pouvait apprendre tout aussi bien sinon davantage en jouant ensemble tout simplement, sans qu'il soit nécessaire de donner des explications. Mais cela ne se passa pas comme je l'espérais et nous tombâmes immédiatement dans cette relation inégale où il y a celui qui sait et celui qui apprend. J'aurais pu m'en tenir là et ne pas poursuivre mais comme j'avais besoin de contact humain et comme j'espérais que les choses allaient évoluer, je me contentai de ce qu'il m'offrait. Il ne me demandait pas d'argent. Je trouvai cela anormal, puisqu'il agissait comme mon professeur, et lui payai 15 dollars par séance. Il était hors de question pour moi de considérer une relation amoureuse car il habitait avec une femme, qui vaquait discrètement derrière moi dans le loft. Mais s'il avait été libre je l'aurais trouvé tout à fait convenable.

John était amical, souriant, il avait l'air bienveillant. Un jour un cafard sortit par l'un des trous en f de ma guitare. Je fus extrêmement gênée, et il me dit de ne plus l'apporter et de jouer sur une des siennes, ce qui était compréhensible. Dorénavant je jouai sur une Fender de jazz, archtop, hollow body comme la mienne mais en mieux Je n'avais rien perdu au change mais cela me chagrinait un peu de ne plus transporter ma guitare dans le métro. J'avais aimé que les voyageurs sachent que j'étais guitariste.

C'était John qui choisissait les pièces que nous allions jouer ensemble et je découvris de nouveaux accords. Un soir quelques semaines après le début de nos séances hebdomadaires, il m'invita à rester pour dîner et j'acceptai. Durant le repas que sa compagne avait préparé je parlai avec légèreté de mes problèmes d'héritage et, histoire d'animer la conversation, annonçai fièrement avoir mis le notaire de mon père dans mon camp, car je considérais que c'était une manœuvre habile qui allait garantir le respect de mes droits.

Début 91 je décidai de reproduire un béret en cuir que j'avais acheté à Paris, car il était très défraîchi. Pour la petite histoire, je noterai que le béret faisait partie de mon accoutrement habituel et comme il était vert foncé Bruce, qui était un habitué du bar que je fréquentais autrefois, m'appelait Green Beret. Je l'ignorais à l'époque mais c'était le surnom qu'on donnait aux Forces Spéciales de l'armée américaine et étant donné mes aventures à New York, on peut se demander si, croyant venir en territoire allié, je n'étais pas tombée derrière des lignes ennemies .

En décousant ce vieux béret je pourrais copier le patron et le couper dans du cuir. Je fus surprise de voir que le patron, à plat, avait la forme d'un arc-en-ciel et d'un soleil. La circonférence externe de l'arc correspondait à la circonférence du cercle, et la circonférence interne au tour de tête. Je méditai longuement sur la géométrie de ce patron et je découvris des constantes et des facteurs de multiplication qui me conduisirent dans le monde abstrait des mathématiques, où je fis quelques pas de fourmi avec un émerveillement enfantin. La découverte des constantes rendit possible la conception de volumes différents.

Dans la même période j'achetai auprès d'un vendeur de rue un livre de cuisine sauvage pour les aventuriers qui fréquentent la nature vierge. Ce livre était très complet, il disait comment cuisiner certains mammifères que dans le monde civilisé on n'aurait pas idée de manger, certains oiseaux qui n'étaient pas connus pour être comestibles, le saumon et autres poissons de rivière, quelles herbes sont bonnes en salade ou en légume, et comment faire du pain au levain ou du bannock, le pain que faisaient les chercheurs d'or, cuit sans four.

Cet hiver-là je fis la rencontre, dans des circonstances que j'ai oubliées, d'une Française un peu plus jeune que moi, qui elle aussi habitait sur la 103ème Rue mais proche de Broadway. Elle m'invita à dîner chez elle un soir et j'apportai le nécessaire pour faire un bannock. Au moment où elle me fit entrer dans le salon le téléphone sonna dans l'entrée. Anne s'excusa et alla prendre la communication. Sous le canapé une toile de très grandes dimensions était accrochée au mur. C'était davantage un ramassis de graffitis et de coups de pinceau malhabiles qu'un tableau composé. Mon instinct m'avertit de ne pas essayer de déchiffrer les mots qui étaient écrits sur la toile et je m'assis. Anne fit preuve d'un manque de respect choquant quand elle resta plus de dix minutes au téléphone, me laissant seule. Peut-être voulait-elle me donner le temps de déchiffrer les messages inscrits sur sa toile? Je me demande maintenant si ce n'était pas un guet-apens car si je m'étais occupée à déchiffrer les mots épars sur la grande toile, j'aurais tourné le dos à la porte et il aurait été facile pour un assassin d'entrer sans bruit et de m'assommer. La longueur de la communication avait peut-être pour but de m'inciter à me lever pour déchiffrer ces mots, histoire de passer le temps.

Elle me rejoignit enfin dans le salon et s'excusa. Je lui parlai de ce qui m'occupait à ce moment précis de ma vie: la géométrie des bérets et la cuisine en milieu sauvage. J'étais passionnée par les deux sujets en lui en parlai avec animation mais je vis que son esprit était ailleurs et que je l'ennuyais.

Elle me dit qu'elle allait préparer le dîner. Je lui dis que j'avais apporté les ingrédients pour faire un bannock, qu'on le faisait cuire dans une poêle et que c'était rapide à faire. Elle n'avait rien d'autre à me proposer pour la cuisson qu'une petite casserole en fer émaillé et elle eut une expression déconfite quand elle vit que la casserole avait un peu bruni pendant la cuisson du pain.

Je l'observai préparer le dîner: au menu, une omelette et des pommes de terre. Elle coupa les pommes de terre en dés minuscules et elle passa rapidement sous son nez chaque œuf après l'avoir cassé et elle le renifla. Je lui demandai pourquoi elle faisait cela. C'était pour s'assurer que les œufs étaient frais. Elle ne faisait donc pas confiance à la date inscrite sur l'emballage? Et s'il avait une odeur inquiétante, aurait-elle pu la déceler en une fraction de seconde? Il me sembla qu'elle faisait semblant de se préoccuper de mon bien-être et cela renforça ma méfiance déjà éveillée par sa longue conversation téléphonique juste après mon arrivée.

Elle mit les pommes de terre à cuire en même temps que les œufs et évidemment au moment de servir elles n'étaient pas cuites. Mon bannock était réussi mais il n'y avait pas de beurre. C'était à se demander si cette jeune femme habitait réellement dans cet appartement où rien ne traînait et qui était d'ailleurs tout à fait à mon goût à ce que j'en vis, avec un plancher bien ciré, une entrée, une cuisine moderne et bien équipée, un salon... Nul doute que le loyer devait coûter facilement 1.500 dollars par mois, mais je n'eus aucune indication de la façon dont Anne gagnait sa vie.

Environ un mois plus tard nous nous croisâmes dans la rue. Elle m'appela. Je lui dis bonjour en souriant mais sans ralentir et continuai vers ma destination. Elle fit encore une ou deux tentatives mais à chaque fois je lui dis bonjour sans m'arrêter. Anne fut la première personne qui me fit soupçonner que ma famille me faisait surveiller par des agents qui, pour m'approcher, feignaient l'amitié ou l'intérêt.

La réunion de succession avec le notaire avait été reportée au mois de mars 1991. Elle devait avoir lieu dans l'immeuble de l'avenue de Choisy et je demandai à Me Cardonnet de m'y représenter, ce qu'elle accepta. Dans une lettre elle me fit un compte-rendu très bref où elle me dit que mes cohéritiers avaient signé un protocole pour établir les droits de chacun, selon lequel notre mère renonçait à l'usufruit sur la totalité des biens auxquel son contrat de mariage lui donnait droit, en échange de la toute propriété sur une fraction des biens qui me parut bien plus grande que ce à quoi elle avait droit. Mes frères et sœurs pour leur part devenaient propriétaires à part entière du reste. Il n'y avait que moi qui restais nue-propriétaire car je n'avais pas signé ce protocole et ma mère était usufruitière de mes biens. Il y avait par ailleurs des sommes en liquide non-déclarées au fisc, sur lesquelles il serait difficile de faire valoir mes droits.

J'étais très en colère qu'avec une avocate présente à cette réunion et un notaire qui était censé vérifier la légalité des actes, mes cohéritiers aient malgré cela manigancé ma spoliation sans que ni l'une ni l'autre n'élève la moindre protestation. J'écrivis une lettre de reproche à mon notaire. Il me répondit que j'aurais pu faire une proposition différente, mais comme il s'agissait du choix de ma mère, je n'y pouvais rien. J'avais dès l'ouverture de la succession dit que je ne voulais être propriétaire d'aucun bien immobilier, et déclaré que nous devrions vendre l'immeuble de l'avenue de Choisy dans Paris 13ème, et ma mère m'avait répondu qu'il n'en était pas question, que l'immeuble restait dans la famille. Chacune de mes propositions avait été refusée ou ignorée. Par un fax très sec je mis fin à ma relation avec le notaire Mignard.

De son côté Me Cardonnet me faisait l'effet d'être complètement larguée. Ses lettres ne contenaient que du remplissage, aucune substance, elle ne faisait jamais aucune proposition d'action et ne m'informait jamais de mes droits. Plusieurs mois après le début de sa représentation elle me parla même de ma belle-mère, ce qui me causa un grand courroux. Je lui demandai de me téléphoner en PCV pour faire le point, et lors de notre communication elle ne me dit rien de substantiel non plus, mais elle fit ample usage d'expressions telles que pour ainsi dire... si j'ose m'exprimer ainsi... etc. et c'était moi qui payais une fortune pour l'entendre me dire ça et ne rien proposer alors que je voyais qu'on me dépouillait. Je mis fin à notre relation et me retrouvai seule contre sept cohéritiers.

Peu après la séparation d'avec mon avocate, ma mère me demanda d'un ton faussement curieux pourquoi je l'avais congédiée. J'étais en colère quand je lui répondis qu'elle n'avait rien fait pour m'aider mais qu'elle m'avait régulièrement envoyé des notes d'honoraires salées, et que je ne la payais pas pour qu'elle me saôule avec du verbiage dénué de sens. Je suis certaine que c'est ma mère qui avait contacté l'avocate derrière mon dos et l'avait convaincue d'agir de la sorte pour me forcer à la séparation, car l'escroquerie dont j'étais victime n'aurait pas pu s'opérer alors que j'étais représentée par un avocat.

J'avais déchiffré à grand peine la partie manuscrite du contrat de mariage de mes parents, qui disait « En cas d'existence de descendants et si la réduction en est demandée, la présente donation sera réduite au choix du survivant à la plus forte quotité disponible permise entre époux, soit en toute propriété et usufruit, soit en usufruit seulement des mêmes biens. » Je m'étais procuré le Code Civil où j'avais appris que les enfants d'un couple marié sont les héritiers réservataires, et qu'à partir de trois enfants et plus la réserve représente les trois-quarts des biens. Le dernier quart est appelé « la quotité disponible » dont l'époux avant son décès peut disposer à sa guise. Mon père avait donc, par contrat de mariage, attribué tous ses biens à ma mère, et il incombait aux descendants que nous étions, mes frères et soeurs et moi-même, de faire réduire cette donation à la quotité disponible car la réduction n'était pas automatique.

J'avais aussi appris dans le Code Civil que toutes les décisions de succession doivent être prises à l'unanimité et que si on n'arrive pas à s'entendre, la personne qui n'est pas d'accord peut demander un partage judiciaire; et que de toute façon, quand un des héritiers vit à l'étranger, le partage judiciaire est obligatoire.

Dans la fratrie nous avions tous le même intérêt sur les 3/4 des biens, et nous aurions dû nous réunir et décider de la marche à suivre pour demander la réduction de la donation à notre mère mais rien ne se passait normalement. Chaque fois que j'émettais une observation ou une suggestion ou un desiderata, ma fratrie se comportait comme une masse compacte, comme un groupe qui obéissait à des mots d'ordre, et non pas comme des individus distincts qui avaient leur propre volonté, leur propre personalité, leur propre pensée.

J'avais le coeur tellement à vif que je ne comprenais pas toujours ce qui se passait sur le moment. Il me fallut parfois des années avant que je comprenne ce qui s'était exactement passé. Ainsi pour comprendre la pirouette de ma mère il me fallut plus de vingt ans.

Ma mère indiqua qu'elle acceptait la donation en usufruit sur la totalité des biens, puis elle fit une pirouette et convertit la valeur de cet usufruit en toute propriété au moyen d'un barême spécial dont disposent les notaires, alors qu'elle aurait pu choisir la toute-propriété dès l'ouverture de la succession. Comme j'ai mis longtemps à le comprendre, cet arrangement lui permettait de garder l'usufruit de ma part, car seuls les enfants qui avaient signé le protocole de mars 1991 pouvaient avoir la toute-propriété de leur part. Moi qui ne l'avais pas signé, je restais nue-propriétaire et je ne parvins jamais à ce qu'aucun de la fratrie ne se range à mon raisonnement. J'eus dès le départ l'impression que ma mère et eux avaient, longtemps avant le décès de mon père, passé un accord à mon insu car si ma fratrie acceptait que notre mère hérite de davantage que le quart des biens, il devait y avoir une contrepartie mais elle était passée sous silence. Il devait s'agir des liquidités qui n'étaient pas déclarées au fisc.

Si nous avions agi en accord avec le Code Civil nous aurions pu obtenir que notre mère n'aie pas davantage que le quart des biens en toute propriété, et nous aurions eu la toute propriété de notre part réservataire. C'était bien plus avantageux pour eux, mais sans que je le sache ils voulaient tous que je sois nue-propriétaire, c'est pourquoi ils eurent recours à ce stratagème.

Je vivais seule à New York, j'étais une sans-papiers, une illegal alien, je relevais d'une blessure grave qui m'avait incapacitée plus de six mois et ma mère ne trouvait rien de mieux à faire que de me couper la chance de me sortir de là. J'étais coincée dans mon studio miteux. J'allais encore devoir supporter les souris et les cafards. J'avais l'impression qu'en affirmant ses droits comme si, en tant que mère, elle avait une valeur intrinsèque supérieur à nous, elle s'asseyait sur moi comme un animal monstrueux, une baleine échouée ou un morse qui roule sur son petit et l'étouffe. Je n'avais échappé à l'écrasement physique que pour être laminée par ma propre mère.

Une fois cette convention signée, le notaire procéda à la répartition des biens mais au lieu de partager en sept la part des enfants, il la partagea en six et chaque bien était grevé d'un septième de sa valeur qui m'appartenait en nue propriété et à ma mère en usufruit. C'était une disposition qui était irréalisable et qui était illégale car elle me forçait dans l'indivision, et créait une inégalité entre mes frères et soeurs et moi-même. Cela compliquait tout et rallongeait les documents et en rendait la lecture très fastidieuse mais apparemment personne ne se plaignit jamais de ces complications et ma fratrie n'exprima aucune opinion sur ce dispositif. Pourtant, si j'étais nue-propriétaire d'un septième de chacun de leurs biens, ils ne pouvaient en disposer sans mon accord. Quel esprit retors pouvait être celui qui avait conçu cet arrangement, dans le seul but de me spolier sans en avoir l'air?

Pour payer les droits de succession un emprunt sur un an fut contracté auprès du Crédit Agricole du Neubourg et je dus forcément donner mon accord alors que j'étais sûre qu'il y avait assez de liquidités pour payer immédiatement, mais comme cet argent était dissimulé il fallait faire semblant qu'il n'existât point sinon le fisc, non content d'être payé cash, nous aurait demandé d'où venait l'argent etc. Dans presque chacun de ses courriers ma soeur Agnès parlait d'argent « occulte ». On aurait dit qu'elle aimait particulièrement ce mot. Mais l'emprunt nous coûtait des intérêts et quand je rechignais à donner mon accord pour une nouvelle vente d'appartement, il était facile de me faire céder en invoquant l'emprunt à rembourser.

Parmi les biens dont ma mère avait hérité en toute propriété il y avait la grande maison familiale en Normandie près d'Évreux, quatre appartements de son choix dans l'immeuble de l'avenue de Choisy à Paris 13ème, évidemment pas ceux qui étaient soumis à la Loi de 48, et toutes les caves de cet immeuble. (Bizarre. Pourquoi voulait-elle toutes les caves? Normalement chaque cave était affectée à un appartement.) Elle n'avait donc aucun droit sur le reste, pourtant ce fut la vente de l'un de deux immeubles qui permit de rembourser l'emprunt et à ma connaissance elle ne remboursa pas la fratrie des 400.000 francs qui représentaient sa part de droits. Il êut fallu séparer les droits à payer, d'une part ceux à payer par ma mère, d'autre part ceux à payer par la fratrie, car les taux d'imposition n'étaient pas les mêmes pour l'épouse et pour les enfants, mais en faisant le total à payer et en empruntant ce montant, et en le remboursant sur les biens des enfants, « Voilà! », comme disent les Américains: ni vu ni connu, je t'embrouille.

Ma mère n'avait donc aucun droit de regard sur les biens dont elle n'était pas propriétaire, pourtant, sans être apparemment troublés par le conflit d'intérêt qui crevait les yeux, mes frères et sœurs la laissèrent s'occuper de la vente de deux immeubles et de tout le reste. Comme des bambins ils faisaient confiance à maman et à cet ami d'enfance, disait-elle, qui habitait non loin d'elle en Normandie et, disait-elle, était expert-comptable. Alors que moi qui avais pris un avocat pour protéger mes droits, j'avais eu honte de montrer que je ne lui faisais pas confiance.

Il fut donc décidé de vendre les deux immeubles, l'un à Pantin l'autre au Pré-St-Gervais aux portes nord-est de Paris, et les procurations commencèrent à arriver au courrier car il fallait mon accord pour réaliser les ventes. Les immeubles étant vendus appartement par appartement, il y avait une procuration à signer pour chaque bien. Je devais donner mon accord pour la vente sans jamais pouvoir être au courant de ce qui se passait vraiment. Je savais que l'argent rentrait mais jamais je n'en voyais la couleur, et j'étais de plus en plus réticente à signer les procurations. Ma mère m'écrivit « les dessous de table vont bon train » puis elle s'étonnait de ma réticence et s'impatientait et m'envoyait des lettres pleines de reproches: « À cause de ton retard la vente n'a pas pu se faire. Tu nous fais perdre des sommes considérables! » Je dis que nous devrions aussi vendre l'immeuble du 13ème arrondissement, mais ma mère me répondit d'un ton catégorique qu'il n'en était pas question, que cet immeuble restait dans la famille. Pourtant, d'après le Code Civil, nul n'était forcé de rester dans l'indivision.

Elle m'envoya une longue lettre lyrique où elle me décrivait par le menu comment elle avait créé trois appartements au rez-de-chaussée de la maison familiale. Ainsi elle recevait le loyer de ceux-là, en plus de celui des quatre appartements de Paris 13ème. Elle avait aussi fait appel à un paysagiste pour rendre le terrain plus attractif: planté quelques arbres par ci, des massifs de fleurs par là, creusé une petite pièce d'eau... elle ne regardait pas à la dépense car c'était la fameuse valise qui payait, et, oui, il y avait même un espace réservé à la contemplation! Elle avait le culot et la cruauté de me narguer avec son opulence, de me rappeler que la valise de billets était sous son contrôle, jouissant de ma misère et de mon impuissance.

Ce fut à cette époque qu'un fait divers défraya la chronique: une jeune fille était atteinte d'une maladie que seule une greffe de moelle osseuse pouvait guérir, mais personne dans son entourage n'était compatible, alors ses parents décidèrent d'avoir un autre enfant dans le seul but de pouvoir prélever sa moelle osseuse afin de sauver la jeune fille. Les avis étaient partagés, mais la majorité était contre il me semble. Personnellement je trouvais cela horrifiant: mettez-vous à la place de la personne qui a été procréée dans le seul but de fournir des tissus vivants! C'était révoltant. Lui dirait-on jamais la vérité? Sinon qu'allait-elle penser quand elle apprendrait la vérité? Qu'on l'avait mise au monde pour un motifi strictement utilitaire, pas par amour. Au cours d'une séance de rééducation je parlai de ce fait divers à Sherry (Sharon) qui me surprit en disant qu'au contraire, elle trouvait cela très beau. Les éthicistes étaient d'avis que c'était une grave atteinte aux droits de la personne à naître car un être humain est une fin en soi, il ne saurait y avoir d'autre motif à sa procréation.

Je ressentais un malaise au sujet de l'affaire de mon genou, comme un mal de tête persistent et de faible intensité. Sans en être clairement consciente j'attendais quelque chose qui ne venait pas. Plus tard je compris que ce que j'attendais, c'était que mes avocats me convoquent à une déposition où je serais mise sous serment afin que je puisse donner ma version des faits, mais la convocation ne venait pas. Et puis, quand je leur posais des questions leurs réponses étaient vagues et à côté du sujet. Je leur dis que je voulais faire retirer les pièces de métal de mon genou, mais que je ne voulais pas que ce soit le docteur Nailor qui s'en occupe car il s'était rendu coupable à mon égard de harcèlement sexuel.

Ils me mirent en contact avec Dr Pflum, qui accepta de réaliser l'opération à l'Hôpital Cabrini. Mes avocats me conseillèrent de ne pas parler de harcèlement sexuel, de dire, si on me demandait, que j'avais changé de chirurgien pour avoir une seconde opinion, ce qui est une pratique recommandée dans le milieu médical mais surtout pour le diagnostic. Quand je dis à mon prof de danse que j'allais être opérée à Cabrini il s'exclama en joignant les mains, une expression d'extase sur le visage: « Oh! Mother Cabrini Hospital! You're lucky, that's a good hospital. » Devant mon air dubitatif il me demanda: « What? You've never heard of Mother Cabrini? » comme si tout le monde savait qui c'était. C'était, me dit-il, une excellente religieuse qui avait fondé cet hôpital.

Donc un jour de mai j'allai à Cabrini pour les tests préliminaires et une semaine plus tard l'opération eut lieu. Durant les tests j'eus l'impression que les infirmières savaient quelque chose à mon sujet que moi, je ne savais pas car elles se forçaient à être naturelles, à avoir une attitude neutre, un visage sans expression et je percevais une retenue.

La veille de l'opération je me rendis à Best Studios, un petit studio d'enregistrement sur Broadway à la 86ème Rue pour faire une cassette, ce qu'on appelle une « demo » qui normalement sert à obtenir des « gigs », des contrats pour jouer dans des clubs, mais qui serait à usage personnel, seulement pour avoir un témoin de ma capacité que je savais être encore en-dessous du niveau professionnel. Je voulais aussi me familiariser avec le déroulement d'une session d'enregistrement. Le trentenaire qui opérait ce studio s'appelait Best, le nom du studio n'était donc pas un gimmick commercial. Son tarif horaire était abordable mais lors de la première session il fallait acheter pour 50 dollars une bande magnétique, une galette de 25cm de diamètre pour un magnétophone de type reel to reel.

Je ne fus pas très satisfaite de la séance d'enregistrement car une de mes chansons étant en français, Mr Best (c'est un nom d'origine allemande) fit constamment référence au fait que j'étais française, il me dit qu'il avait des amis français et me parla d'eux, et cela finit par me couper ma concentration et rendre nerveuse car en insistant lourdement sur ma nationalité il semblait me mettre à part alors que je cherchais à m'intégrer à la communauté des musiciens. Il y avait des musiciens de toutes les nationalités à New York, pas de quoi en faire des palabres. Et j'eus carrément l'impression qu'il se moquait de moi quand, ayant fait une maladresse que j'avais rattrappée à la note suivante, je l'entendis me dire que cela rendait très bien, il me fit des compliments alors qu'il savait qu'il s'agissait d'une erreur. Ainsi il n'eut pas à faire une seconde prise et à l'insérer dans le reste de l'enregistrement. J'aurais dû faire preuve d'autorité car après tout, c'était moi qui payais, mais je ne pouvais pas être à la fois l'artiste et le directeur artistique, vu que c'était mon premier enregistrement. Et j'avais du mal à me concentrer car je pensais constamment à l'opération que j'allais subir le lendemain. Il me fit une cassette à partir de la bande magnétique et garda la bande. C'était une façon de fidéliser la clientèle.

Pour l'opération je fus mise sous anesthésie générale et je ne peux m'empêcher de me demander si les deux hommes qui étaient seuls présents au moment de ma perte de conscience, n'avaient pas profité de la situation pour regarder là où ils n'auraient pas dû... car personne ne pouvait les en empêcher mais s'ils se contentaient de regarder c'était un moindre mal.

De retour dans ma chambre je reçus la visite de Dr Pflum qui me dit que tout s'était bien passé et que je pourrais rentrer chez moi dès le lendemain, mais il ne me montra pas de radiographie pour me prouver que les pièces de métal avaient bien été retirées. Je lui dis que je voulais rester un peu plus longtemps car je n'avais personne pour m'aider. Il eut l'air contrarié mais il m'accorda deux jours supplémentaires.

Danny vint me chercher en taxi comme prévu mais il n'avait rien fait chez moi pour faciliter mon retour. Le chat avait vomi sur mon couvre-lit et au lieu de pouvoir rester allongée je dus m'activer, mais comme Dr Pflum avait pratiqué la technique de l'arthroscopie, c'est-à-dire qu'au lieu d'inciser sur la longueur il avait utilisé une micro-caméra au bout d'un flexible inséré par une petite incision, et retiré les pièces de métal par la même voie au moyen d'instruments électriques, je n'étais pas immobilisé comme je l'aurais été dans le cas d'une opération classique. Mon genou était très enflé mais je n'avais pas de douleur osseuse. Cependant je m'aperçus quand je regardai la radiographie post-opératoire, qu'une agrafe était restée dans mon genou à l'endroit exact qui rentre en contact avec le sol quand on s'agenouille, et cela me mit très en colère. Allais-je devoir intenter un procès au Dr Pflum pour « malpractice »? Je décidai de laisser passer mais je pris cet oubli apparent qui est impossible à expliquer, pour un acte de mépris.


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