Lettre de Brigitte Picart à sa marraine Alice Perret

New York le 29/7/1989

Ma chère Alice,
Te souviens-tu quand j'habitai quelques mois chez toi en 1971/72? Tu me disais tout le temps qu'il fallait que je change. Je n'ai jamais oublié ce bon conseil et presque vingt ans plus tard je comprends ce que tu voulais dire.

Je m'adresse à toi parce que j'ai besoin d'aide dans mes relations avec ma famille: mes trois soeurs aînées m'ont rendu visite à New York successivement, et après la dernière visite d'Agnès je suis forcée de constater que l'hostilité qu'elles m'ont manifestée depuis ma plus tendre enfance est aujourd'hui intacte sinon pire. J'ai compris que cette hostilité a deux causes: d'une part je suis plus jolie qu'elles et j'ai des talents artistiques et une intelligence qu'elles n'ont pas. J'ai tout fait pour qu'elles me pardonnent cette injustice de la Nature mais rien n'y fait. Et si tu savais comme elles m'en ont fait baver pour cela!

D'autre part il y a l'héritage. Je devais avoir sept ans quand ma mère m'a dit sur le ton de la confidence que quand elle s'est mariée, au moment de signer le contrat de mariage son père, Pépé, avait fait rajouter une clause « Tout au survivant » ce qui voulait dire que si Papa mourait avant elle elle hériterait de la totalité, n'est-ce pas, sous-entendu libre à elle, ensuite, de répartir entre les enfants?

Elle me répéta ce « Tout au survivant » plusieurs fois au fil des années sans jamais me donner la moindre explication. C'est moi qui ai enfin compris, il y a juste quelques semaines, exactement où elle voulait en venir: elle voulait dire que si je faisais ce qu'elle voulait, et pourvu que Papa meure le premier, elle me favoriserait dans la distribution des biens.

Comme par ailleurs nous étions affamées d'affection, elle pouvait nous mener par le bout du nez, et même nous rendre ennemies les unes des autres, ou même désigner une victime expiatoire, lui imputer tous les vices, la charger de tous les problèmes et garantir l'impunité aux autres.

Ayant semé la notion de vénalité dans nos esprits, elle pouvait interpréter notre amour comme de la flatterie, nous mépriser et nous punir en ayant conscience de faire son devoir de mère.

Je crois qu'aujourd'hui même je suis la seule des sept enfants à être consciente de cette manipulation. Mes soeurs aînées sont solidaires contre moi mais elles sont des marionnettes et Maman la marionnettiste.

Toujours est-il qu'après la visite des « Trois Crasses » j'ai l'impression qu'elles me mijotent une mauvaise surprise. J'ai cru comprendre que Valentin et Agnès prenaient les mesures de ma porte et faisaient l'inventaire de mes possessions. J'en conclus que c'est eux qui ont cambriolé Véro et Norbert et qu'ils cherchent un moyen de me nuire de même.

Je ne peux pas permettre à ma famille de continuer à me « mettre des bâtons dans les roues » comme ils/elles disent si bien. J'ai 36 ans. J'ai toujours voulu exercer un métier artistique. Maintenant je suis prête à commencé après avoir tiré au clair bon nombre de mystères familiaux et versé de chaudes larmes. Mais j'ai besoin d'un avocat pour voir comment je peux me protéger car je « les » crois prêts à tout. J'ai le sentiment horrible que tout le monde dans la famille m'a trahie et s'est retourné contre moi. Mon père, ma mère, mes frères, mes soeurs. J'ai beau être pacifique et mener une vie simple, je sens que je sens bien qu'on me considère encore comme la bête noire et que tous les coups sont permis. Seulement je refuse d'être la victime dans leur petit scénario sadique et je veux me battre. S'il-te plait, aide moi, prête-moi ton avocat, c'est urgent, urgent!

Je voulais aussi savoir si tu t'es rendu compte qu'Elisabeth essaie de faire croire à la famille que je suis la maîtresse de son mari, dans le but, je suppose, de me discréditer à leurs yeux. Bien que Théo ait essayé de me séduire chaque fois que je l'ai vu à New York, il a toujours été hors de question pour moi. Je crois que c'est une « mission » qu'il est chargé d'accomplir, dans son rôle de Mata-Hari à barbiche. Reçois-tu la lettre annuelle d'Elisabeth? Je te joins un petit passage à titre d'exemple.

Je travaille dans une librairie de livres rares et anciens le lundi, mardi et jeudi. Je tiens les comptes et le secrétariat. Je me sers d'un ordinateur Apple McIntosh. Je sais que je peux faire mieux que ça de ma vie mais pour le moment c'est ainsi. Aussi j'aimerais que toi ou ton avocat m'y contactiez. Je crois que le moyen le plus rapide et le plus économique serait par fax. Le numéro est (212) 988 05 39 et j'y suis de 10 à 18 heures.

Si ce n'est pas abuser de ta bonté pourrais-tu m'offrir quelques consultations? Je regrette de m'adresser à toi dans ces circonstances où j'ai besoin de ton aide mais dans un sens c'est aussi un compliment!

J'ai été contente de dire quelques mots avec Bill l'autre jour. J'ai revu l'appartement et cela m'a rappelé cette époque difficile de ma vie.

Vaudré a-t'il beaucoup changé depuis la dernière fois que j'y ai mis les pieds? J'espère que tu vas bien, santé, moral, et que tes enfants te donnent satisfaction. Je suis sûre que si on se revoyait on aurait plein de choses à se dire. Je t'embrasse très fort. Brigitte

P.S.: Strictement confidentiel

Réponse de Alice Perret à sa filleule Brigitte Picart

le 6 août 1989

Ma chère Brigitte
Ta lettre est bien arrivée. Je souhaiterais que la poste ait des ailes car il est urgent que tu sois rassurée. Seule, sans amis, je pense que tu n'es pas bien là-bas. Tu sais, je m'interroge beaucoup sur tes propos. Il ressort que tu grossis les choses qui ne sont pas telles que tu les imagines. Laurence et Bill sont aussi de cet avis.

Depuis que tes Parents sont en Normandie, nous les voyons assez souvent. Je commence à bien les connaître et je peux t'affirmer qu'ils se soucient de tous leurs enfants de la même façon. Bien sûr il leur est plus facile de résoudre les problèmes de ceux qui sont en France. Toi tu es loin et ce n'est bon pour personne. Quant à te vouloir du mal au point que tu l'imagines, je dis NON - Brigitte, je t'aime beaucoup, mon plus cher voeu est que tu sois heureuse. J'aimerais que cette lettre serve au moins à te persuader que tu t'engages sur une voie qui ne va rien t'apporter de positif. C'est une erreur de penser que tes Parents te veulent du mal. Je te prie de me croire. Il y a bien trop longtemps que tu n'as plus de vrais contacts avec les tiens. Il faut renouer les liens et accepter le dialogue. Moi personnellement je ne peux interférer dans de tels problèmes que seule la famille peut résoudre. Personne ne te veut du mal, crois moi. Mais il faut se rencontrer et discuter. Tes Parent sont sûrement prêts à le faire.

Je te demande donc d'envisager un retour en France. Une discussion où chacun s'exprime du fond du coeur doit tout aplanir. Tes Parents t'aiment, Brigitte, et je ne te l'écrirais pas ainsi si je n'en étais pas certaine. Ils t'aiment comme ils aiment tes frères et soeurs et il y a une solution à tous les problèmes lorsqu'il y a l'amour à la base.

Je n'ai pas d'avocat et celui-ci résoudrait quel litige? Car dans ta lettre n'apparait aucune accusation sérieuse. C'est ton imagination qui fabrique toutes sortes de scénarios sans preuves, sans rien de tangible. Tu dois traverser une mauvaise période. De plus tu es seule depuis longtemps, sans de véritables amis pour te (?), des amis qui te connaissent bien et qui t'aiment. La vie aux Etats-Unis est très inhumaine et il faudrait que tu sois plus entourée. Je sais, ce n'est pas facile. Je pense sérieusement que tu devrais envisager un retour en France où tu seras au moins dans ton pays. Tu sais il y a aussi beaucoup de choses intéressantes à faire dans tous les domaines, ou si tu veux absolument rester là-bas il faut que tu y vives mieux car je sens que ça ne doit pas être facile pour toi. C'est à cela aussi qu'il faut penser, et là tes Parents peuvent t'aider, Brigitte.

Tu ne me parles pas de ta vie en-dehors de ton travail. As-tu un appartement agréable? Ton salaire te permet-il de vivre autrement et faire d'autres projets que ceux de subsister? Bien sûr on doit se battre parfois. C'est stimulant à condition qu'il y ait un résultat. Mais être dans un tunnel et ne jamais voir le jour, cela finit par atteindre les forces morales et physiques.

Tu vois, c'est tout cela qu'il faut examiner avec ceux qui t'aiment. Dans ce sens je veux bien te rendre service si tu penses que c'est opportun. Nous partons dans le Cantal lundi avec Bill, Laurence et son fils et je rentre le 16 Août.

Brigitte, pense et réfléchis bien à tout ce que je t'écris. Fais-moi part de tes souhaits. Tout doit se résoudre à condition que chacun y mette de la bonne volonté. Tes parents ne demandent sûrement que celà, je les connais.

Tu sais, j'aimerais et nous aimerions tous beaucoup te revoir nous aussi. Alors réfléchis bien et écris-moi vite.

Je t'embrasse bien affectueusement. Alice